Saint-Etienne. Grand Théâtre, le 8 mars 2017.Poulenc : Dialogues des Carmélites: David Reiland,Jean-Louis Pichon

thumbnail__DSC0797Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, le 8 mars 2017. Francis Poulenc : Dialogues des Carmélites. Elodie Hache, Svetlana Lifar, Vanessa Le Charlès, Marie Kalinine, Capucine Daumas, Avi Klemberg, Marc Barrard, Eric Huchet. David Reiland, direction musicale. Jean-Louis Pichon, mise en scène. Un public sonné, dévasté par l’émotion, qui parvient à peine à trouver l’énergie pour applaudir les artistes une fois le rideau refermé : quelle plus belle preuve de réussite peut-on trouver lorsqu’on se mesure à une œuvre aussi intense, aussi prenante ? Une fois de plus, l’Opéra de Saint-Etienne fait admirer de façon éclatante les liens particuliers qui l’unissent au répertoire français. Car cette soirée fait partie de celles, rarissimes, où tout concourt à une réussite sans ombre, où chaque détail participe à ce chemin vers la grâce, où rien n’est laissé au hasard. De la fosse à la scène et jusqu’au plus petit rôle, on demeure éblouis par l’absolue harmonie qui règne devant nous et par l’extraordinaire accomplissement de chacun, portant cette représentation à un niveau que, si l’on ne craignait l’hyperbole, on n’hésiterait pas à qualifier de perfection.

 

 

 

Dialogues qui laissent sans voix

 

La mise en scène de Jean-Louis Pichon, créée dans cette salle en 2005, demeure un modèle de sobriété et de finesse, dans un total respect historique, les différents lieux de l’action étant simplement suggérés par quelques éléments de mobiliers qui disparaissent en silence dans un ingénieux jeu de tapis roulants, permettant ainsi aux nombreux tableaux de s’enchaîner dans une absolue continuité. En fond de scène, immuable, le jardin du cimetière de Picpus, où sont enterrées les carmélites qui ont inspiré Bernanos puis Poulenc, se rappelle à nous, baigné d’une chaleureuse lumière crépusculaire lorsque la fin se rapproche.

 
 
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Une fin à la beauté surréaliste grâce à la vidéo et aux images de synthèse : une mer houleuse qui se confond avec l’horizon, et, comme sorties des vagues, révélées par la caméra qui recule, une guillotine, puis deux, puis trois, jusqu’à composer une forêt de Veuves, qui disparaissent l’une après l’autre au fur et à mesure que le couperet tombe et que, sur scène, tombent également les servantes de Dieu. Sous le regard désespéré de Madame Lidoine, Blanche est la dernière à se sacrifier. Une fois sa vie envolée, la mer s’apaise, parfaitement sereine, et une lumière éblouissante éclaire les flots, achevant l’œuvre dans une certaine sérénité, comme le calme après la tempête, la plénitude du devoir accompli.
Eblouissante également, la distribution, au sein de laquelle seul Marc Barrard n’effectuait pas une prise de rôle !
Dans leurs multiples incarnations, Cyril Rovery et Frédéric Cornille rivalisent d’impact vocal et de présence scénique pour composer des figures qui marquent les esprits. Remarquable également, la Mère Jeanne émouvante de Jeanne-Marie Lévy. Luxueux, le Père confesseur d’Eric Huchet, tendre et fraternel, toujours admirable de précision dans sa diction.
Marquis plein de prestance, Marc Barrard donne à tous, et dès ses premiers mots, une véritable leçon de déclamation lyrique, et on ne se lasse pas de retrouver ce timbre riche qui nous est tellement familier, comme un phare dans le paysage lyrique français.
En Chevalier, Avi Klemberg déploie un magnifique phrasé, couronné de superbes aigus nuancés avec beaucoup d’art sans jamais tomber dans le fausset, pour un portrait qui compte.
Fraiche comme une rose, la Constance de la jeune Capucine Daumas se révèle à croquer, joyeuse et spontanée, à la voix aussi limpide que le jeu.
Mère Marie autoritaire mais sans dureté, Marie Kalinine se tire avec les honneurs de cette tessiture impossible, dardant notamment d’impressionnants aigus. Seule la couleur de la voix, rendue un peu opaque par un placement audiblement très postérieur, rend parfois le texte difficile à comprendre.
Bienveillante et généreuse, la Madame Lidoine de Vanessa Le Charlès porte pleinement en elle toute la tendresse maternelle que recèle le rôle, et on admire l’ampleur de l’instrument, large et corsé, auquel manque seulement un aigu un peu plus souple pour toucher à l’idéal.
Absolument inoubliable, Svetlana Lifar dans Madame de Croissy. Disons-le tout net : en entendant la mezzo russe, c’est l’ombre de Rita Gorr que nous avons vue passer. La chanteuse, française d’adoption, démontre jusqu’à la démesure combien ce rôle terrible gagne à être totalement chanté, loin des feulements des artistes en fin de carrière qu’on y distribue souvent. Du grave, tellurique, à l’aigu, impérial, toute la tessiture du rôle est assumée, comme une évidence. Le texte est splendidement dit, en grande tragédienne, à peine rehaussé par un délicieux accent slave. Et c’est littéralement cloués à notre fauteuil qu’on assiste à la mort de la prieure, réalisant au fil des minutes que nous sommes en présence d’une des plus grandes mezzos de notre époque. Alors qu’elle semble honteusement ignorée par les plus grandes scènes, on espère que cette incarnation majeure permettra à Svetlana Lifar d’accéder à la place qu’elle mérite au sein de l’art lyrique actuel.
Pour couronner ce plateau d’exception, Elodie Hache donne vie à une Blanche saisissante de vérité, dont elle semble d’emblée avoir saisi tous les aspects. De pure et éthérée dans le premier tableau, la voix de la soprano française s’amplifie tout au long des scènes, véritable grand lyrique, déployant des trésors insoupçonnés de puissance et de magnétisme, la comédienne secondant la chanteuse, flamboyante d’implication dramatique. On suivra de près cette jeune interprète, auquel un brillant avenir semble promis.
reiland david maestro mains baguette enchanteresseDu chœur, splendide, à l’Orchestre Saint-Etienne Loire, dans une forme des grands soirs, David Reiland, premier chef invité de la maison, dirige ses troupes avec une passion communicative, exposant avec bonheur toutes les richesses de la partition, sans jamais couvrir les chanteurs, en grand chef d’opéra. Une immense soirée, dont on ne sort pas indemne et dont on se souviendra longtemps.

 

 

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Compte rendu, opéra. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 8 mars 2017. Francis Poulenc : Dialogues des Carmélites. Livret de Francis Poulenc d’après le scénario posthume de Georges Bernanos, inspiré de la nouvelle La Dernière à l’échafaud de Gertrud von Le Fort. Avec Blanche de la Force : Elodie Hache ; Madame de Croissy : Svetlana Lifar ; Madame Lidoine : Vanessa Le Charlès ; Mère Marie de l’Incarnation : Marie Kalinine : Sœur Constance de Saint-Denis : Capucine Daumas ; Le Chevalier de la Force : Avi Klemberg ; Le Marquis de la Force : Marc Barrard ; Le Père confesseur du couvent : Eric Huchet ; Mère Jeanne de l’Enfant Jésus : Jeanne-Marie Lévy ; Le Geôlier, Second commissaire : Cyril Rovery ; Thierry, Monsieur Javelinot, Un officier : Frédéric Cornille ; Premier commissaire : Philippe Noncle ; Sœur Mathilde : Anne Crabbe. Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire ; Chef de chœur : Laurent Touche. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Direction musicale : David Reiland. Mise en scène : Jean-Louis Pichon ; Décors : Alexandre Heyraud ; Costumes : Frédéric Pineau ; Lumières : Michel Theuil

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