Roberta Invernizzi, soprano. Airs d’opéras de Vivaldi (Bonizzoni, 2011)1 cd Glossa

cd critique, compte rendu
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Accents fastueux et déclamatoires – emblèmes de l’esthétique de la Cour Mantouane-, la voix, conduisant ce fameux air de bataille, rivalise avec la trompette martiale dans l’air de Lucio de Tito Manlio qui ouvre ce récital courageux; Roberta Invernizzi accomplirait-elle ici un superbe défi vocal et dramatique, dont l’intelligence et la justesse la hissent au dessus de ses contemporaines, particulièrement dédiées au bel canto baroque italien?

La diva milanaise n’en est pas à son premier opéra vivaldien ni même italien: elle qui a déjà à son actif plusieurs productions lyriques d’envergure, qui a aussi affirmé un beau tempérament défricheur avec les napolitains degli Turchini, emmenés par Antonio Florio, dans de nombreux opéras et oratorios de Leo, Provenzale et combien d’autres. Aujourd’hui la chanteuse emprunte un chemin déjà magnifiquement illustré par Cecilia Bartoli, qui en pionnière, vivaldienne avant tout le monde, marquait le renouveau pour l’opéra vivaldien également sur instruments d’époque.

S’agissant de Roberta Invernizzi, les aigus sont rayonnants (Leggi almeno de Caio dans Ottone in villa qui reste un premier opéra, source d’une poésie ineffable et caressante), le souffle intact, et l’intonation très proche du texte: (n’écoutez que la plage 13 s’il ne fallait en conserver qu’une seule: l’air de Cesare “Se mai senti spirarti sul volto” extrait de Catone in Utica s’embrase par la justesse émotionnelle de la cantatrice, dont la fluidité et l’élégance pudique font du texte vivaldien, un miracle de sincérité poétique). L’actrice se révèle sans fards avec une intensité totalement assumée; coloratoure à la prosodie enflammée et incisive (superbe Da due venti un mar turbato d’Ippolita d’Ercole sul Termodonte), la diva baroque affirme aussi un bel abattage vocal dans l’éclatant “Fra le procelle del mar turbato”: la sûreté du chant incarne la loyauté d’un coeur vertueux bravant tempêtes et mer agitée…


Diva vivaldienne


C’est cependant, grâce à sa voix élastique, aux couleurs profondes et chaudes,dans les airs de pur lamento, murmure et blessure à la fois que nous la préférons: l’air le second aria le plus long, également de Lucio (Tito Manlio): “Non ti lusinghi la crudelta” fait surgir une passion pudique, égalant les vertiges haendéliens (que Roberta Invernizzi a longuement abordé hier à travers les cantates italiennes du fier Saxon); l’inexacte réputation d’un Vivaldi, toujours abusivement décoratif et extérieur, répétitif et creux, se précise dans ce superbe air avec violon obligé où le chant exprime le pardon et l’apaisement des coeurs. Lucio tente de susciter le pardon du Consul pour sa fille (dont il est épris): sans bois ni vents, l’orchestre de cordes seules varient, articule, sculpte une palette de climats nuancés, rendant sans fondement toutes les critiques d’un Vivaldi absent à toute poésie et à toute profondeur.
Une vie ne tenant qu’à un fil, exaltée, abandonnée dans la voix cristalline et murmurée là encore, aux inflexions expressives totalement maîtrisée: voilà l’aboutissement jubilatoire du “Dite, ohimè! Ditelo, al fine”, prière brève et fulgurante où Morasto (La Fida Ninfa) balance entre mort et anéantissement… jeu de bascule dont la maestrià vocale de la diva restitue la fragilité ineffable, franche, directe.

Carressante dans l’air d’Ersilla: “Se garrisce la rondinella” (Orlando finto pazzo): intimisme et chambrisme émotionnel idéalement partagé par cordes et voix dans l’évocation sentimentale du parcours de l’hirondelle… Même sensibilité instrumentale dans l’air qui suit, énoncé sur le mode murmuré et aussi halluciné: “Ombre vane, ingiusti orrori” de Costanza (Griselda) où une âme pure est submergée par les vertiges passionnels: le sens du texte et la précision prosodique de Roberta Invernizzi s’y affirment au sommet de son évidente et exquise compréhension des textes: clarté, dramatisme, naturel, rondeur affligée du chant… auxquels répond la tenue elle aussi superlative des instruments (le clavecin mordant, cynique, en léger décalage, comme en un rire froid et glacial); sous la direction de Fabio Bonizzoni, les musiciens de La Risonanza affirment des qualités de finesse et de musicalité particulièrement délectables, sachant varier, colorer, diversifier la palette des affetti musicali d’un Vivaldi, bel et bien pair de Haendel et de Bach. Quel superbe accomplissement: le meilleur argument pour la réhabilitation des opéras de Vivaldi; cette Griselda devrait être jouée régulièrement. Même idéal expressif atteint, entre pudeur, compassion, ivresse tendre, de l’air fleuve (presque 9 mn), “Tu dormi in tante pene” de Servilia du même opéra Tito Manlio, décidément à l’honneur dans le récital (et là encore avec le violon obligé, double émotionnel de la voix).

Ambassadrice d’une grâce éperdue, au verbe ciselé, d’une clarté rayonnante
éclairant les affres des âmes amoureuses prises dans les rêts de la passion triomphante ou destructrice, Roberta Invernizzi aborde après Cecilia Bartoli, l’air célèbre, redoutable pour toute coloratura, “Gelosia” (Ottone in villa): superbe abattage et finesse des vocalises toutes timbrées idéalement, d’autant plus saisissantes car prises sur une variation de tempi inédits, particulièrement audacieux et très justes eux aussi.

La réussite de ce récital convaincant vient aussi des instrumentistes qui sous la direction du claveciniste Fabio Bonizzoni, sont capables d’un continuo jamais répétitif ni systématique, d’une variété sensible au diapason du coeur enivré, exaltant, palpitant, hypersensible de la divina Invernizzi. Bravissima Divina!

Vivaldi: airs d’opéras (Tito Manlio, Ottone in Villa, Ercole sul Termodonte, Dorilla in Tempe, Orlando finto Pazzo, La Fida Ninfa, Il Giustino, Catone in Utica, Griselda). Roberta Invernizzi, soprano. La Risonanza. Fabio Bonizzoni, direction. Enregistrement réalisé à Mondovi, en octobre 2011. 1 cd Glossa réf.: GCD 922901.

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