Ravel par Jean Echenoz (Editions de Minuit)

Vertiges du vide. Tout en Ă©tant scrupuleusement fidĂšle Ă  la rĂ©alitĂ©, l’art de l’écrivain a ce don rare de rĂ©inventer la trame du rĂ©el
 Quoi de plus prodigieux et finalement de plus proche Ă  la musique ?

ravel par Jean EchenozRetisser les fragiles et presque insignifiants dĂ©tails vĂ©cus, produire une tenture recomposĂ©e qui, dans l’écriture des fils nouvellement associĂ©s, exprime au plus juste l’essence des choses et des sentiments
 En rĂ©Ă©crivant Ravel, en particulier ses dix derniĂšres annĂ©es (de dĂ©cembre 1927 Ă  dĂ©cembre 1937), Jean Echenoz apporte un Ă©clairage particulier : il sait rĂ©inventer les faits, rĂ©enchanter le fil vĂ©cu pour en distiller, fidĂšle Ă  l’esprit des Ɠuvres du compositeur, fidĂšle Ă  sa personnalitĂ© secrĂšte autant que discrĂšte, l’esprit Ă©vanescent et la subtilitĂ© trompeuse.
Ravel est donc le dixiĂšme roman de l’écrivain, nĂ© Ă  Orange en 1947, prix MĂ©dicis en 1983, pour Cherokee ; prix Goncourt en 1999, pour Je m’en vais.
L’apport de l’écrivain renouvelle le genre biographique. C’est que, ce qui nous est donnĂ© Ă  lire, plutĂŽt qu’une narration documentĂ©e s’apparente pleinement au genre du roman. Pas une Ă©vocation prĂ©cise de dates, ni un catalogue d’Ɠuvres scrupuleusement Ă©numĂ©rĂ©es mais le fruit d’une vision subjective qui met en lumiĂšre une partie de la vie, plutĂŽt que d’aborder la totalitĂ© de la carriĂšre (pour dĂ©couvrir la vie entiĂšre du musicien, se reporter Ă  la biographie de Marcel Marnat, chez Fayard). La sensibilitĂ© de la plume ajoute ce soupçon de poĂ©sie en choisissant prĂ©cisĂ©ment d’accompagner le compositeur dans son dernier voyage, achevĂ© avec son dĂ©cĂšs dans une clinique d’Auteuil, le 28 dĂ©cembre 1937. Au dĂ©part, l’auteur, auditeur rĂ©gulier de Ravel et intĂ©ressĂ© par les annĂ©es 1930, souhaitait tisser une fiction oĂč la figure de ValĂ©ry Larbaud et de Ravel, se seraient croisĂ©es

Mais au final, c’est la personne de Ravel qui devient centrale. TĂ©moin, documentaliste aussi, Echenoz se familiarise avec l’homme. S’abreuver de la matiĂšre historique pour rompre la fadeur des faits, des successions d’évĂ©nements.
Analyste, Echenoz traque au plus juste les manies du musicien : chaussures impeccables, costumes tirĂ©s Ă  quatre Ă©pingles, gauloises, voitures… figure de la musique française, surtout aprĂšs la mort de Debussy, Ravel travaille son image Ă  la façon d’une incarnation cinĂ©matographique oĂč chaque attitude fait signe. Le portrait est millimĂ©trĂ© et ne laisse place Ă  aucune fantaisie ni dĂ©tente. Le dandy aimait la vie mondaine sans rien dĂ©masquer de sa vie propre. C’est un quinquagĂ©naire comblĂ© par le succĂšs et une tournĂ©e –harassante- aux Etats-Unis qui l’attend au dĂ©but du livre, en 1927. Rien n’est omis dans l’évocation de cette tournĂ©e triomphale aux AmĂ©riques, en 1928. A son retour, Ravel apparaĂźt dans sa grandeur solitaire, aux bords de l’angoisse et du malaise : « 
 le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nƓud de sa cravate Ă  pois. »
La plume assemble et redirige les Ă©lĂ©ments rĂ©els comme pour mieux traquer sa proie. Ravel parle de ses journĂ©es Ă  ne rien faire, habitĂ© par l’idĂ©e d’un vide inĂ©luctable. Il semble souffrir : insomnies incontrĂŽlables, insatisfaction profonde quant Ă  son Ɠuvre. Il semble nous dire : « qu’ai-je rĂ©ellement dit ? Quel est le sens de tout ce que j’ai Ă©crit et composĂ© ? ». Il y a un fossĂ© et un dĂ©calage de plus en plus oppressants entre l’Ɠuvre du compositeur et les sentiments de l’homme. L’écriture d’Echenoz reconstruit aussi des parallĂšles fascinants : entre Ravel et Faulkner, qui avaient la mĂȘme taille (1,61m) et jusqu’à Conrad, dont le compositeur Ă©tait lecteur et qui conclue son Ɠuvre quand Ravel recueille palmes et lauriers que la sienne suscite

Plus la machine romanesque avance, plus le portrait s’affine et le style est affĂ»tĂ© : le musicien semble accablĂ© par le poids d’un secret trop lourd Ă  porter seul. Et la musique ? Le miroir torturant de sa propre impuissance, pas une dĂ©livrance ni un baume. Une mĂ©canique dĂ©shumanisĂ©e : « Bref c’est une chose qui s’autodĂ©truit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul Ă©largissement du son. »
Jusqu’à ce jour de 1932, oĂč un accident dĂ©cide dĂ©finitivement de cette course Ă  l’abĂźme : en vĂ©ritĂ© infiniment plus qu’une narration historique ou compassĂ©e, le regard de l’écrivain opĂšre par un jeu de distanciation mesurĂ©e et parfaitement conscient, le dĂ©voilement des enjeux, ce qui est pour chaque nouvelle partition, Ă  l’Ɠuvre dans l’Ɠuvre.
Ce Ravel est d’abord un objet littĂ©raire ; ni biographie, ni fiction ; un texte mĂ©dian, Ă©poustouflant et dĂ©lectable. Que les mĂ©lomanes, ravĂ©liens avertis ou amateurs, y retrouvent leur Ravel tel qu’en lui-mĂȘme, dans la succession des dĂ©tails de la vraie vie, au demeurant trĂšs/trop rares (l’homme est demeurĂ© volontairement Ă  l’écart de la scĂšne mĂ©diatique), ajoute Ă  la valeur de ce texte marquant.

 

Jean Echenoz : Ravel (Editions de Minuit), parution : avril 2006, 128 pages

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