Portrait de Rameau en génie baroque

Un Rameau méconnu : Les Fêtes de PolymnieArte, samedi 6 juin, 20h50. Rameau, maître du baroque. Documentaire inédit (2014, Olivier Simonnet).Cadet de deux ans des autres génies du XVIIIème, Haendel et Bach, Rameau, né sous la règne de Louis XIV (en 1683), atteint la pleine maturité lyrique la cinquantaine passée (1733 : création de son premier chef d’oeuvre scandaleusement génial : Hippolyte et Aricie). Inventeur de nouvelles formes entre l’opéra tragique, le ballet, la comédie, Rameau ne cesse de se dérober à toute catégorisation réductrice : un conscience des lumières, le Dijonais a subtilement coloré chacune de ses partitions d’une lecture humaniste très engagée pour l’époque ; ce qui en fait un compositeur moins officiel et complaisant que complexe, critique, lettré, allusivement humaniste, un compositeur philosophe qui a de facto collaboré avec Voltaire (Samson avorté, puis La Princesse de Navarre et Zaïs dont le profil de la princesse Zélidie synthétise les idéaux maçonniques et fraternels du musicien).
Le docu diffusé par Arte souligne d’abord la première carrière de Rameau – avant l’opéra, comme organiste (comme son père) : à Dijon, Clermont-, Saint-Etienne, Avignon puis Lyon (c’est probablement pour la capitale des Gaules que Rameau compose dans un contexte encore imprécis, ses fameux et grandioses Grands Motets).
Parisien, Rameau s’impose par sa science musicale : son Hippolyte et Aricie de 1733 affirme plus qu’un talent : son génie. Dans son écriture, coule désormais la grâce tragique et la noblesse héroïque de Racine, dont la langue déclamée est sublimée par une écriture musicale d’une inspiration inédite jusqu’alors.

 

 

 

Le portrait docu que diffuse Arte restitue hélas une facette convenue

Rameau, esprit baroque ou conscience des Lumières ?

 

rameau-documentaire-2015-ARTE-philippe-villiersDevenu compositeur de la chambre en 1745, Rameau, premier musicien du règne de Louis XV, renouvelle le faste poétique des célébrations dynastiques à Versailles, comme ce fut le cas au siècle précédent grâce à Lully, compositeur officiel de Louis XIV. Certes, le portrait présenté par Arte ne manque pas d’intérêt mais il y manque les spécialistes français du compositeur dont le pionnier William Christie et l’un des meilleurs connaisseurs actuels parmi la nouvelle génération des ramistes inspirés : le claveciniste et chef d’orchestre Bruno Procopio. De fait, le docu qui se veut exhaustif manque son enjeu même s’il est riche en évocations et séquences musicales lyriques : le théoricien sensuel, passionné par les effets de la Nature comme les vertiges du sentiments est gommé par un portrait assez lisse et convenable, qu’incarne avec une absence de profondeur le comédien Philippe Villiers. Y paraissent la soprano Sabine Devielhe, le ténor Cyril Dubois, les chefs Pichon, Minkowski, Rouset. Diantre, le génie de Rameau dont on fêtait en 2014, les 250 ans de la disparition, méritait un tout autre éclairage, plus intimement connaisseur des dernières trouvailles sur la personnalité comme l’esprit du musicien : un créateur qui depuis les Indes Galantes (à l’humanisme inouï à son époquegrâce aussi au livret de Fuzelier, se montre dans sa dernière oeuvre de 1764, Les Boréades, trop moderne et engagé… pour être de facto interdit : l’ultime opéra sera annulé car on y décela des critiques à peine masquées contre la torture, comme en témoigne ce que subit sur scène la princesse Alphise, victime désignée du roi Borée… Louis XVI abolira après la mort de Rameau la torture contre les prisonniers. Cette modernité humaniste de Rameau est totalement gommée du documentaire. Triste oubli entre autres qui continue de nourrir sur le compositeur toujours les mêmes idées réductrices : Rameau est un génie baroque emperruquée, trop savant… Or il est moins baroque que des Lumières et son orchestre annonce le romantisme tourmenté et ciselé de Berlioz. Dommage.

Arte, samedi 6 juin, 20h50. Rameau, maître du baroque. Documentaire inédit (2014, 1h32. Réalisation : Olivier Simonnet)

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