Paris. Hôtel de Lauzun, le 20 juin 2010. Festival de musique ancienne du Marais. récital d’Hopkinson Smith, luth & vihuela. Oeuvres de Milan et Milano

Parrain du premier festival de musique ancienne du Marais, le luthiste américain Hopkinson Smith (né à New York en 1946) fait deux escales à Paris (dont son second récital parisien ce 20 juin 2010), le temps du nouvel événement conçu par Miguel Yisrael qui fut l’élève d’”Hopi”, entendez pour les musiciens, Hopkinson Smith.
Le programme réunit en un diptyque inédit, Milan et Milano, deux immenses compositeurs pour les instruments vihuela et luth, au XVIème siècle. C’est une évocation magistrale de la littérature instrumentale propre à la Renaissance, en Espagne et en Italie, bien avant l’âge d’or du luth en France au XVIIè.

Pédagogue, ‘”Hopi” enseigne à la Schola cantorum de Bâle (Suisse) depuis 1976. C’ est un maître des notes intimes et des récitals où la proximité avec le public est une composante essentielle du concert. L’écouter jouer la vihuela puis le luth dans le salon du premier étage de l’Hôtel de Lauzun est un don rare dont la réussite tient évidemment à la qualité du musicien et au lieu choisi. En plus de dévoiler le génie et le tempérament des jeunes virtuoses actuels, souvent méconnus du public (cf. concert des Sonates de Corelli par le trio Philippe Grisvard, clavecin; Luis Beduschi, flûte et Thomas Dunford, archiluth et guitare baroque, donné le 12 juin 2010 en soirée d’ouverture du festival 2010), le Festival de musique ancienne du Marais accorde musique et patrimoine autour d’une personnalité phare et de son instrument emblématique.

Vihuela da mano

En première partie, Hopkinson Smith joue la vihuela, cordophone de mano qui se développe et se perfectionne en Espagne depuis la fin du Moyen-Âge, principalement comme instrument accompagnant Romances et Villancicos. C’est naturellement l’ancêtre de la guitare: la vihuela s’impose à partir du XVIè, au détriment du luth, son contemporain qui pour sa part, s’affirme dans les autres pays d’Europe. La description la plus ancienne de l’instrument est donnée par le théoricien Johannes Tinctoris (1445-1511) dans un ouvrage publié vers 1480, De inventione et usu musicae. C’est Tinctoris qui utilise le nom de « guitare » en lui attribuant une origine catalane.
Hopkinson Smith dévoile l’art libre et inventif du premier compositeur lequel est le premier à avoir publié de la musique pour l’instrument : Luis Milan. Ses tientos, fantasias, mais aussi le fabordon ou la glosa montrent l’étendue de son inspiration qui acclimate aussi des danses familières (pavanes…). Hopkinson Smith éclaire un pan méconnue de la vihuela qui fut jouée jusqu’à la fin du XVIè, avant d’être supplanté par la guitare espagnole (grâce à son 5è choeur de cordes).

Milan et Milano en miroir

Luis de Milán (avant 1500 – après 1561), vihueliste et compositeur, donne même des indications très précises pour marquer le tempo. Il a voyagé au Portugal, où il a séjourné à la cour de Jean III, à qui il a dédié son livre majeur El Maestro (Valence, 1536). A Valence, Milan compose pour Germaine de Foix. C’est justement dans ce recueil phare que Hopkinson Smith sélectionne plusieurs pièces admirables, véritable labyrinthe de formes libres et austères, entre délicatesse et âpreté (toute l’âme espagnole de la Cour des Habsbourg), où sa digitalité concentrée excelle entre éloquence et suggestion.
En regard de la première partie, en un effet de miroir passionnant entre Italie et Espagne, Hopkinson Smith ajoute des airs de son contemporain Francesco Canova da Milano (né le 18 août 1497 à Monza et mort le 2 janvier 1543 à Milan). Luthiste et compositeur italien du début du XVIe siècle, Milano reste connu surtout pour ses transcriptions de chansons (notamment celles des grandes fresques de Clément Janequin comme la Bataille de Marignan ou le Chant des Oiseaux) et pour ses sept livres de tablatures publiés à Venise entre 1536 et 1548. C’est évidemment le plus grand compositeur et luthiste italien de la Renaissance (Cinquecento). Milano délectait le goût privé des Papes au Vatican: il occupait alors à Rome le poste le plus prestigieux de l’époque. Véritable étoile européenne, adulée à juste titre et même surnommé « le divin » par son éditeur Francesco Marcolino, il incarne une manière de perfection, le luth étant dès avant le XVIIè français, l’apanage des princes et des lettrés.

Hopkinson Smith enchaîne avec un sens unique de la sonorité et de l’introspection, Recercar, Fantasias, Pavana et Saltarello, où domine de façon croissante la vocalità de l’instrument des princes. La finesse du jeu, l’articulation fluide et naturelle du style touchent par leur simplicité et leur profondeur.
La digitalité ample et très investie de l’interprète réactive la figure légendaire du Milano vénéré de son vivant dont le charisme et l’impact sur son auditoire ont laissé des témoignages saisissants. Hopkinson Smith réenchante ce jeu à la fois poétique et très concret où accordées au chant aigu et solitaire, mélodique, de la chanterelle, la voix des doubles cordes parle directement au coeur des auditeurs. Outre ses arrangement de danses, Milano était le maître inégalé des Fantaisies à la polyphonies extrêmement érudite et complexe.
C’est la révélation contemporaine d’un instrument parmi le plus important du XVIè italien qui s’impose immédiatement à nous: depuis les années 1970, l’Américain réfléchissait sur ce programme insolite et si personnel dont il a trouvé le secret et la clé: en s’inspirant des improvisations connues et applaudies de Milano d’après les chansons de son époque (dont il ne reste que la traces orales des témoins), Hopkinson Smith se lance dans une série d’improvisations personnelles écrites cette fois, inspirées elles mêmes de l’écriture du luthiste italien et de plusieurs thématiques de ses Fantaisies. La recréation demeure exemplaire par sa fluidité, ses nuances, son éloquence introspective… Récital magistral.

Ajoutons enfin que le maître a été entendu et compris; l’un de ses élèves, Miguel Yisrael, fondateur du festival du Marais, vient d’éditer un récital remarquable dédié aux oeuvres là encore méconnues des compositeurs baroques oubliés, travaillant au XVIIIè à la Cour de Bayreuth: un récital exemplaire par son audace et la qualité introspective de sa réalisation ; en particulier dans les sonates d’Adam Falckenhagen (1697-1754).(1 cd Brilliant classics: Miguel Yisrael, luth. The Court of Bayreuth. Hagen, Falckenhagen, Scheider).

Paris. Hôtel de Lauzun, le 20 juin 2010. Festival de musique ancienne du Marais. récital d’Hopkinson Smith, luth & vihuela. Oeuvres de Milan (extraits du Maestro) et Milano (extraits des Canzone). Hopkinson Smith joue aussi à Ambronay le même programme Milan et Milano, vihuela et luth de la Renaissance, le 3 octobre 2010 (Tour dauphine)

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