Le luth baroque, instrument souverain de la Cour française, indice du bon goût et du raffinement appris, développé et célébré à la Cour de Louis XIV à Versailles, connut aussi un essor à la Cour de Bayreuth dont témoigne ce récital superlatif. Wilhelminia de Prusse, épouse du Margrave de Bayreuth, adopte comme son frère, Frédéric de Prusse, le goût français. Wilhelminia et Frédéric sont d'ailleurs représentés enfants en visuel de couverture. D'autant que ce dernier a fait de Sans-Souci, un Versailles prussien d'une délicatesse confondante, c'est à dire néo-versaillaise. Wilhelminia devint une luthiste chevronnée, élève de Weiss, qui commanda nombre d'oeuvres à ses compositeurs favoris:
Adam Falckenhagen (1697-1754) et
Bernhard Joachim Hagen (1720-1787) dont les partitions composent le programme du présent récital (2 sonates chacun entre lesquelles est intercalée, une oeuvre non moins caractérisée de
Christian Gottlieb Scheidler (1752-1815).
La maîtrise technique et surtout ce tact suggestif qui suit le naturel de la respiration confirment l'excellente lecture du luthiste d'origine portugaise, né à Lisbonne,
Miguel Yisrael, lui-même disciple de Hopkinson Smith.
Si les Français s'attachent à la sonorité de l'instrument, les auteurs germaniques aiment dans textures et ornementations, capter l'esprit de l'auditeur jusqu'à l'hypnotiser par le charme permanent des effets créant comme un halo sonore au raffinement continu.. L'intériorité évanescente du dernier mouvement de la
Sonata de Falckenhagen "
a tempo giusto" saisit l'écoute. De même la liberté récréative des
Variations d'après Mozart de Scheidler. L'interprète et son luth à 13 cordes ne font pas qu'exprimer le caractère courtois et élégant des oeuvres évidemment marquées par l'esthétique galante, ils en exaltent l'essence et le parfum nostalgique, la saveur originelle grâce à une gestion du souffle et des retenues, grâce à un travail sur la palette dynamique, très convaincants. Ce
cantabile à la fois sombre, recueilli, et aussi d'une tendresse lyrique, si proche de l'expression vocale, est magnifiquement restitué. Le luthiste sait s'économiser, préparer, ralentir, accentuer: son approche privilégie l'intensité et la tension, offrant pour chacune des pièces retenues une sensibilité d'un raffinement inouï.
Même geste ténu, allusif quoique plus expressif et déterminé dans la
Sonate introductive de Hagen (somptueux récit d'une mélancolie rêveuse et aventureuse de l'Allegro!). La pudeur méditative du
Largo de la deuxième
Sonate de Falckhagen est bouleversante (plage 8).

Sur le terreau français versaillais, devait s'épanouir puis rayonner une école de luth germanique spécifique: l'ascendant se renversa, reflétant d'ailleurs, la domination progressive sur le plan militaire de la Prusse sur la France, jusqu'à la victoire de Rossbach (1757), assénant une déculottée sévère dont même Voltaire, ami de Frédéric, eut du mal à se remettre. Le jeu de Miguel Yisrael dévoile plusieurs joyaux de l'école prussienne de luth. Envoûtant.
Miguel Yisrael, luth à 13 cordes. The Court of Bayreuth. Sonates de Adam Falckenhagen (1697-1754) et Bernhard Joachim Hagen (1720-1787).