Macbeth barbare de Brett Bailey à POITIERS

Brett Bailey Macbeth 2 DR Opéra de RotterdamPoitiers, TAP. Macbeth, les 17 et 18 février 2016. D’après l’opéra de Verdi, sommet fantastique et halluciné (lui même inspiré du drame de Shakespeare), Macbeth est un spectacle d’opéra réalisé par le metteur en scène sud-africain Brett Bailey qui avait marqué les esprits de Poitiers au TAP également l’année dernière avec le splendide Exhibit B (dédié à la dénonciation des crimes racistes commis dans l’Afrique coloniale et dans l’Europe actuelle). Dans ce nouveau spectacle fort qui tourne depuis 2013 en Europe, une étape est franchie : celle d’un geste antiraciste et de l’opéra romantique. En février 2016 pour le TAP, Brett Bailey propose de relire le drame lyrique de Verdi (avec cette ivresse mélodique et âpre propre au grand opéra romantique italien), mais dans une transposition au Congo (précisément au Congo-Kinshasa pendant la guerre du Kivu), et sous un prisme satirique : l’homme de théâtre développe un message anticolonialiste saisissant.
Pour fournir au monde développé, les ressources naturelles dont il dispose, le pays est ainsi en proie à la guerre entre seigneurs de guerre et société d’exploitation minière : un seul but les motivent jusqu’à la mort, l’argent et le pouvoir. La troupe sud africaine s’investit sur la scène (soit 24 chanteurs et musiciens), exprimant dans une exaltation physique millimétrée la passion dévorante du pouvoir : ici, le couple Macbeth mène les jeux de l’arène, jusqu’à la mort et la folie. On reste souvent dubitatif face aux adaptations prétendument digestes, rythmées, véhémentes… plus accessibles qu’un opéra original, souvent d’une durée impressionnante de plus de 3h de musique et de chant.
Mais le spectacle imaginé par Brett Bailey – né en 1967, heureux défenseur d’une réappropriation flamboyante (grâce à son scénario d’une précision extrême, donc d’un impact calibré irrésistible), a été minutieusement pensé, réduit à l’essentiel, visant le relief spectaculaire des passions humaines et aussi l’éclat moderne voire polémique de l’action qui s’y déroule : tout cela nous renvoie à des situations politiques et sociétales très réelles.. Témoin du racisme organisé, étatifié (par l’apartheid), Bailey qui est né et a été élevé dans la haine de l’autre, dénonce toutes les formes d’oppression et de violence ; exit les airs de Macduff et plusieurs scènes originelles, ce Macbeth a la force expressive des films inspirés par le thème, et dans un arrangement musical (aux cordes frissonnantes et terrifiantes) inspiré de l’opéra verdien, conçu par Fabrizio Cassol pour son excellent ensemble de 12 instrumentistes, les musiciens transbalkaniques du No Borders Orchestra. Une version de chambre, intimiste et mordante qui régénère le sens de la fulgurance dramatique du grand Giuseppe Verdi.

Macbeth de Verdi, satire barbare de Brett Bailey

04.JPGMacbeth est alors le commandant d’une armée de mercenaires au Congo, rongé par la superstition, la corruption, la vénalité, la lâcheté collective… Très inspiré (manipulée?) par sa femme d’une rare cruauté déguisée, le général magnifique devient tyran psychotique, potentat terrorisant une armée d’esclaves qu’il fait travailler dans les mines d’or… Le drame intimiste se concentre sur les 3 personnages clés de ce huit-clos grinçant et magnifique : Macbeth et sa femme, monstre dévoré par le pouvoir et le crime, leur ami puis rival Banquo. Toute la conception visuelle et dramaturgique (nombreuses projections en fond de scène) dénonce plusieurs régimes politique de l’Afrique noire subsaharienne, un terrain miné et sulfureux, politiquement explosif que le scénographe blanc sud-africain a choisi d’interroger tout au long de ses spectacles. La production a été montrée auparavant à Avignon et à Paris (Centquatre) en 2013, dans le cadre du festival d’Automne 2014 à Montreuil et à la Ferme du Buisson… Récemment, en Barbican Center de Londres, – preuve que la question coloniale et le racisme souterrain continuent d’agir, – septembre 2014-, le spectacle a été déprogrammé sous la pression d’une partie du public qui s’était offusquée que les spectacles de Brett Bailey s’identifiaient aux “zoos humains” du XIXème siècle… comme on pouvait le lire sous la plume d’un critique anglais. Pourtant quand on connaît l’oeuvre du Sud-Africain, pas haineux pour un sou, force est de constater son profond humanisme, et sa volonté de dénoncer la haine et le racisme… Aux spectateurs du TAP de Poitiers de juger sur pièces, les 17 et 18 février prochains.

Opéra
Macbeth de Verdi, adapté par Brett Bailey
Poitiers, TAP. Les 17 et 18 février 2016
Mercredi 17 février 2016, 20h30
Jeudi 18 février 2016, 19h30

musique : Fabrizio Cassol
d’après Macbeth de Verdi
direction : Premil Petrovic

avec Owen Metsileng, Nobulumko Mngxekeza, Otto Maidi et les chanteurs d’opéra Sandile Kamle, Jacqueline Manciya, Monde Masimini, Siphesihle Mdena, Bulelani Madondile, Philisa Sibeko, Thomakazi Holland avec le No Borders Orchestra.
Durée : 1h40

Concert sandwich avec les chanteurs d’opéra de Macbeth
Airs d’opéra, lundi 15 février 2016, 12h30
Entrée libre.

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