LIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (Bleu Nuit éditeur)

rameau-bleu-nuit-editeur-biographie-Jean-Malignon-livresLIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (Bleu Nuit éditeur). Jeune organiste impatient de montrer ses capacités dramatiques et lyriques (les Grands Motets composés avant son arrivée à Paris témoignent d’une fougue inédite totalement saisissante : ils préfigurent la fougue et la flamboyance de ses futurs opéras), surtout théoricien et harmoniste génial… Jean-Philippe Rameau (1683-1764) se taille une réputation irrésistible avec son premier opéra Hippolyte et Aricie en 1733 : l’heure est au rocaille et au décoratif, on pensait l’opéra pétrifié depuis Lully : que nenni, Rameau montre une verve et un tempérament spectaculaire, psychologique de premier plan : son style est captivant, déconcertant et scandaleusement inventif. La révolution est en marche… Tragédie lyrique, opéra ballet, comédie… acte de ballet…. Rameau renouvelle chaque genre connu (et avec Platée de 1745 en invente un nouveau en relation avec ses premières pièces pour la foire, entre cocasserie et satire mordante); déjà quinquagénaire, il réussit tout et ce jusqu’à sa mort en 1764, soit il y a 250 ans.
CLIC_macaron_2014Pour commémorer cet anniversaire, Bleu Nuit éditeur réédite un ancien texte (paru en 1960 au Seuil dans la collection Solfèges), préfacé, actualisé pour 2014, complété ici et là par le fondateur de Bleu Nuit (J.-P. Biojout). Le résultat est une entrée en matière captivante qui brosse un portrait relativement complet (pas aussi fondateur et exhaustif que le Rameau de Cuthbert Girdlestone, certes), mais en première approche pour le temps de la découverte, le texte à peine différent et retouché que celui originel de 1960, pose des jalons essentiels et clairement argumenté sur le “cas” Rameau : l’un des malentendus les plus honteux de notre histoire musicale et qui poursuit comme c’est le cas de Lully, son bonhomme de chemin dans le mensonge et l’invention la plus totale.
Grâce à la plume très fine et habilement polémique de Jean Malignon, le lecteur comprend très vite à qui il a affaire : non, Rameau n’est ni pédant, ni trop savant, ni artificiel. En rien, la figure emblématique d’un ordre monarchique poudré et décadent.. C’est plutôt l’inverse : génie du théâtre, mélodiste hors pair (aussi inspiré que les Italiens), harmoniste inégalé, orchestrateur insurpassé : grâce à lui l’orchestre gagne un supplément d’âme et les voix, une vérité nouvelle en particulier en terres amoureuses : Rameau fut un sensuel passionné qui exprime comme aucun autre compositeur à son époque, l’effusion et la tendresse du pur amour… Contre Rousseau et les encyclopédistes qui ne voyaient ici qu’ un fatras poussiéreux de dieux et de héros antiques trop usés, servis par une musique complexe et surchargé, force est de reconnaître en Rameau, un esprit réformateur, qui en digne enfant des Lumières, “ose” représenter la force de la nature, le mouvement des astres, et surtout le mystère des passions humaines. Rameau, compositeur du cœur rétablit la vérité humaine dans chaque partition, chaque drame choisi (c’est ce qui explique la profonde et inéluctable admiration d’un Voltaire et d’un D’Alembert, plus avisé sur le personnage que ne le fut Diderot ou Grimm). Grâce à lui, dans la tradition du Lully d’Atys et d’Alceste, Rameau égale à l’opéra, la poésie du théâtre de Racine, recomposant au carrefour des disciplines, – danses, théâtre, chant, musique, une spectacle total qui annonce évidemment Wagner.
S’il devait être séduit et convaincu par la somme ainsi rééditée, le lecteur ne se reportera que sur la dernière partie du texte : une manière d’hommage conclusif à l’endroit de notre musicien. Rameau y reçoit les palmes du génie de la sensualité, un authentique disciple de Vénus (ce en quoi il se montre finalement proche de Boucher et plus encore de Fragonard dont il pourrait partager, dans sa dernière manière baroque – avant celle léchée néoclassique-, le sens inouï de la couleur, du mouvement, du drame, de la délicatesse, de ce vaporeux climatique qui fait aussi la grâce d’un Watteau…). Et c’est sous la plume d’un esthète érudit que Jean-Philippe trouve de l’autre côté des Alpes, un “frère” de cœur inespéré : le grand auteur du Faust 2, Goethe soi-même qui aurait ainsi compris mieux que quiconque à son époque, ce que le Français a véritablement apporté à l’art, l’esprit de Versailles qu’il a su si bien régénérer, recomposer, humaniser. Rameau est un perpétuel inventeur qui prépare les formes de l’avenir : comme Mozart et après eux, Berlioz. Autant de génies qui ne furent pas compris à leur époque… Lecture plus que recommandée en cette année d’anniversaire 2014.
Texte nécessaire, fruit d’un regard senti et personnel que complètera la somme inestimable récemment parue : la nouvelle biographie de Rameau par Sylvie Bouissou, ouvrage de référence édité chez Fayard avant l’été 2014.

LIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (réédition actualisée par Jean-Philippe Biojout). Collection « Horizons », Bleu nuit éditeur. 176 pages. ISSN 1769-257. Prix indicatif : 20 €.

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