LIVRE événement, critique. François Porcile : BRITTEN (Bleu Nuit éditeur)

BRITTEN Benjamin Francois PORCILE Bleu nuit Ă©diteur critique livre classiquenewsLIVRE Ă©vĂ©nement, critique. François Porcile : BRITTEN (Bleu Nuit Ă©diteur). La biographie de François Porcile rĂ©capitule les Ă©vĂ©nements marquants de la vie du compositeur britannique Benjamin Britten (1913 – 1976), nĂ© devant la mer du Nord, soit « la mer d’Allemagne », un milieu qui s’avère fĂ©cond pour lui, comme en tĂ©moignent les opĂ©ras marins, Peter Grimes qui le rĂ©vĂ©la, ou Billy Budd, d’abord boudĂ© par un public refroidi mais depuis quelques annĂ©es, rĂ©estimĂ©, Ă  juste titre. Le collĂ©gien se montre particulièrement inspirĂ© (dĂ©jĂ  une centaine d’oeuvres Ă  14 ans !) ; puis l’apprentissage chez Frank bridge (1928-1930) ; … tout indique très vite une pensĂ©e musicale qui s’interroge sur le sens de la forme, l’efficacitĂ© et la synthèse, loin des effluves « boursouflĂ©es et soporifiques » du victorien Elgar… Britten apprend ce souci du dĂ©veloppement musical Ă  l’école du cinĂ©ma et du documentaire, quand il travaille pour le GPO Film Unit de 1935 Ă  1939, Ă©pisode souvent nĂ©gligĂ©.
En couple avec le ténor Peter Pears, rencontré en 1937 et dont le timbre lui rappelait étrangement celui de sa mère, Britten collectionne les épreuves et les expériences dont l’exil aux USA de 1939 à 1942 ; à son retour en Grande-Bretagne, le compositeur n’est plus le même : il se consacre presque exclusivement à l’opéra.

 

 

« Great Britten »
Benjamin Britten : le plus important compositeur britannique depuis Purcell

 

 

benjamin_britten_vieuxA partir de Peter Grimes (créé en juin 1945 au Sadler’s Wells), triomphe unanime et révélation de son génie lyrique, il enchaîne les ouvrages dramatiques avec plus ou moins de succès : The Rape of Lucretia / Le viol de Lucrèce qui exprime un essai réussi dans une forme renouvelée et chambriste ; ce questionnement profond, viscéral sur la forme lyrique est étroitement lié à la création de l’EOG English Opera Group (automne 1946), source d’expérimentation et de réalisation dirigée par Britten et ses « fidèles », Eric Crozier (dont l’épouse, Nancy Evans chanta Lucretia) et John Piper. En découle, l’opéra toujours mésestimé Albert Herring, puis Billy Budd (four retentissant) auquel succède l’opéra commande officiel pour le couronnement d’Elisabeth II, Gloriana (1953) , froidement accueilli; enfin s’accomplit un nouveau miracle : Le Tour d’écrou (La Fenice, 1954) d’après Henry James (adaptation du roman en 16 scènes par Myfanwy Piper), nouveau triomphe absolu, un ouvrage de « réparation » (auquel le chapitre XI est dédié) ; les dernières années occupent le compositeur à son testament musical, sorte d’autobiographie : Mort à Venise d’après Thomas Mann, « l’opéra maléfique » selon le mot de Peter Pears, de fait, une partition qui est marquée par l’affaiblissement singulier de l’auteur, hospitalisé pendant la composition (début 1973). Le texte dresse un portrait édifiant et plutôt lumineux de Britten, compositeur pour le moins aussi essentiel que Purcell dont il a arrangé avec un génie rare CLIC_macaron_2014Didon et Enée. Ouvert sur son époque, généreux vis à vis des musiciens populaires à son époque (de Menuhin à Rostropovitch…), de ses confrères aussi dont certains le lui rendirent si peu, par jalousie, Britten est bien cette étoile incontournable de l’histoire britannique, estimé de son vivant (« Great Britten ») qui sut aussi au sein de son festival maritime d’Aldeburgh, encourager les opéras d’autres auteurs (Benett, Walton, Birtwistle…). Pianiste, chef d’orchestre, le compositeur méritait assurément ce texte biographique désormais capital.

 

 

 

 

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LIVRE Ă©vĂ©nement, critique. François Porcile : Benjamin Britten (Bleu Nuit Ă©diteur) – Collection horizons n°76 – 176 pages ; 20 x 14 cm ; brochĂ© – ISBN 978-2-35884-097-2. Parution : octobre 2020  -  CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2020.

 

 

 

 

Livre événement, critique. ALEXANDRE BORODINE par André Lischke (Bleu Nuit éditeur)

BORODINE-andre-lischke-bio-bleu-nuit-editeur-critique-analyse-classiquenewsLivre Ă©vĂ©nement : BORODINE par AndrĂ© Lischke (Bleu Nuit Ă©diteur). Excellente bio dĂ©diĂ©e Ă  l’un des plus importants membres du « Groupe des Cinq », fondateur (avec ses pairs) de la musique symphonique russe, sans omettre la musique de chambre : Alexandre Borodine (1833 – 1887) a su mĂŞler en un Ă©quilibre puissant et solaire les trois influences majeures en Russie : l’identitĂ© slave, l’orientalisme, la musique occidentale, celle des germaniques Schumann et surtout dans son cas, Mendelssohn (comme l’atteste sa Première Symphonie). Mort jeune, auteur lent et finalement rare, Borodine fut surtout un… chimiste, reconnu dont l’activitĂ© comme compositeur devait s’accommoder d’une vie scientifique dĂ©jĂ  bien remplie et plutĂ´t prenante. Une partition symbolisme ce travail rĂ©alisĂ© par sĂ©quences : l’opĂ©ra Prince Igor dont une juste « reconstitution » attend toujours d’être produite sur scène : allĂ©gĂ©e au plus juste dans les orchestrations de Rimsky et de Glazounov ; complĂ©tĂ©e aussi en rĂ©alisant enfin les volontĂ©s et les idĂ©es de l’auteur, mort en laissant un ouvrage inachevĂ© et qui souvent est reprĂ©sentĂ© sans respecter l’ordre originel des actes, tel que le souhaitait Borodine; l’homme est portraiturĂ© avec dĂ©tails : gĂ©nĂ©reux, attentif aux autres, pondĂ©rĂ©s ; mais un faux colosse en vĂ©ritĂ©, Ă  la santĂ© fragile dont cependant l’écriture cinĂ©matographique et structurellement bien charpentĂ©e (comme Sibelius) laisse un catalogue rĂ©duit mais dĂ©cisif. L’auteur comble bien des lacunes : la relation de Borodine et de Liszt (alors maĂ®tre Ă  Weimar et particulièrement admiratif de sa manière originale), sa conception de l’opĂ©ra et de l’écriture lyrique (des tableaux et des numĂ©ros plutĂ´t que le flux continu wagnĂ©rien), la protection de la comtesse Mercy-CLIC D'OR macaron 200Argenteau, la jalousie de son Ă©pouse Ekaterina (pianiste tuberculeuse Ă  la santĂ© tout aussi fragile), la place première de son mentor Balakirev, l’appui du riche industriel Beliaev qui fonde le groupe Beliaev (dĂ©but des annĂ©es 1880), prolongeant d’une certaine façon la riche Ă©mulation du groupe des 5 en son temps… Dans l’attente de la traduction en français du texte biographique majeur Ă©ditĂ© par Serge Dianin (mais en russe et traduit en anglais, 1963), la bio complète Ă©ditĂ©e par Bleu Nuit Ă©diteur est un incontournable.

Livre Ă©vĂ©nement, critique. ALEXANDRE BORODINE par AndrĂ© Lischke (Bleu Nuit Ă©diteur, collection Horizons, Ă©dition rĂ©visĂ©e) – ISBN : 978 2 35884 095 8. Parution : mai 2020.

 

LIVRE événement, critique. ANTONIN DVORAK par Isabelle Werck (Bleu Nuit, janv 2020)

dvorak antonin isabelle Werck bleu nuit critique livre classiquenewsLIVRE événement, critique. ANTONIN DVORAK par Isabelle Werck (Bleu Nuit, janv 2020). Avec son aîné Bedrich Smetana, plus engagé sur la question identitaire et culturel tchèque, le Bohémien Antonín Dvorák (1841-1904), formé à Prague, est aussi la figure musicale de l’indépendance de la Tchéquie ; sa carrière se développe au moment où l’empire austro hongrois s’effrite et doit concéder des libertés spécifiques libérant la singularité identitaire des nations. 4 ans après la mort de Dvorak, l’empire de François Joseph n’existe plus, emporté par la première guerre mondiale. Le patriotisme de Dvorak reste modéré, ses œuvres s’inspirant indirectement du folklore national ; homme de synthèse, Dvorak sait atteindre le souffle de l’universel, y compris dans ses pièces nées de séjours à l’étranger, dont évidemment la Symphonie n°9 du « Nouveau Monde », prolongement de sa tournée aux USA de 4 ans. L’auteure rétablit le contexte géopolitique dans lequel Dvorak a forgé sa propre écriture ; une écriture féconde comprenant symphonies, musique de chambre, oratorio et musique concertante ; la question des opéras est traitée à part car elle est l’objet de ressentiments : Dvorak en a souffert ; désireux de percer dans le genre lyrique, il n’aura guère de succès qu’avec Russalka et sa fameuse « chanson à la lune », pure instant de poésie. Malgré un destin familial éprouvé, endeuillé, Dvorak s’affirme par sa loyauté, sa droiture; une écriture forte, généreuse, puissante et raffinée où la notion de folklore est recyclée avec génie et sensibilité. Aujourd’hui quelques rares chefs ont su comprendre le souffle comme la poésie de Dvorak, sa grandeur, le raffinement de son style comme la présence filigranée des motifs folkloriques : Michel Tabachnik, Karel Ancerl, Ferenc Fricsay, Leonard Bernstein, Jiri Belohlavek….

 

dvorak_antonin3Le texte très bien documenté sur le contexte politique souligne combien la notion d’identité est profonde et puissante voire inspiratrice dans l’œuvre de Dvorak. Il est né en Bohème (province qui forme avec la Moravie, la Tchéquie, où l’on parle le tchèque et non le slovaque), où l’allemand est supporté voire détesté car depuis plus d’un siècle au moment où naît Antonin Dvorak, en 1841, la Moravie et Bohème sont sous tutelle de l’Empire autrichien.
Nationaliste, Dvorak l’est viscĂ©ralement en homme attachĂ© Ă  sa terre et Ă  sa culture, – depuis Vysoka, sa demeure adorĂ©e, mais dans une moindre mesure que Smetana, plus militant et farouchement dĂ©fenseur de la langue tchèque qui quand il meurt en 1884, fait de facto de Dvorak, le plus grand compositeur « national » tchèque. A 43 ans.
Les motifs folkloriques ne sont jamais intĂ©grĂ©s directement mais recyclĂ©s et transformĂ©s, – comme le fait Mahler, nĂ© lui aussi ensuite en TchĂ©quie, en 1860, des landler et valses
selon le principe de la variance identifié par Adorno : une même cellule sur un même rythme est constamment transformée… Dvorak a fait déjà de même, soucieux de la cohérence naturelle de son écriture, et directement stimulé par Janacek, fougueux et convaincu pour l’essor d’une musique authentiquement tchèque. L’auteure souligne les convictions de l’artiste et du créateur, infiniment doué même s’il reste autodidacte : sa sincérité, sa rectitude et sa loyauté sont indiscutables et se lisent de page en page, d’oeuvres en oeuvres. Même aux USA, où il est sollicité pour diriger le Conservatoire de New York à la demande de sa fondatrice la très opiniâtre Jeannette Thurber, Dvorak qui accepte contre toute attente, relève le défi d’y semer les fondations d’une musique traditionnelle authentiquement « américaine » : sans parti pris, mais ouvert et fraternel, Dvorak s’intéresse aux musiques indigènes, celles amérindiennes « indiennes », mais aussi africaines car il distingue non sans passion, le gospel et les musiques « nègres » (terme de l’époque). Il découle de cette période new yorkaise (à partir de sept 1892), la célèbrissime Symphonie américaine de Dvorak, aux côtés de son Quatuor américain, la Symphonie n°9 « du Nouveau Monde », où se glissent les motifs écossais, irlandais, scandinaves et donc indiens et africains : c’est un tout autre regard qu’il est possible de porter sur ce chef d’oeuvre créé triomphalement au Carnegie Hall, en décembre 1893.
Un focus est dédié aussi aux opéras, chantier tardif et plein de surprises dont beaucoup d’éléments sont mis en lumière (Le Jacobin opus 84, La Diable et Katia / Catherine opus 112, surtout Armida… que le chef d’oeuvre absolu de 1900, Russalka, ne doit pas minorer…) ; idem pour le Dvorak auteur certes d’une sublime musique de chambre, mais aussi compositeur pour l’orchestre avec ses 9 symphonies (donc il y a pas que la dernière 9è), et surtout ses poèmes symphoniques où il renoue avec la texture poétique riche et envoûtante des contes et légendes nationaux. Pleine de santé et de lumière (il est nourri au seul soleil en musique : Mozart!), d’une vivacité rafraîchissante et simple, la musique de Dvorak n’en finit pas de saisir et convaincre. C’est un artisan de la musique d’une irrésistible inspiration. Le texte d’Isabelle Werck le démontre de façon indiscutable.

En complément, tableau synoptique, catalogue des œuvres, bibilographie, discographie, et webgraphie sélectives

 

 

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CLIC D'OR macaron 200LIVRE Ă©vĂ©nement, annonce. Antonin DVORAK par Isabelle WERCK – Éditeur : BLEU NUIT EDITEUR – Collection / SĂ©rie : horizons ; 75 – Prix de vente au public (TTC) : 20 € – 176 pages ; 20 x 14 cm ; reliĂ© – ISBN 978-2-35884-093-4 – EAN 9782358840934 – parution : janvier 2020.
http://www.bne.fr/page200.html

 

 

 

 

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Approfondir en vidéo : Les opéras méconnus de DVORAK (cités par Isabelle Werck dans son texte)

IntĂ©grale du Jacobin, direction : Bohumir Liska – version enregistrĂ© pour le cinĂ©ma – 1974 (1h52mn)
https://www.youtube.com/watch?v=LjCi-l8s6ag

Distribution

Count Vilem: Eduard Haken
Bohus: Jindrich Jindrak
Adolf: Acted by Rudolf Jedlicka/Sung by Rene Tucek
Julie: Marcela Machotkova
Filip: Karel Berman
Jiri: Miroslav Svejda
Benda: Beno Blachut
Terinka: Daniela Sounova
Lorinka: Ruzena Radova

The orchestra is Prague’s National Theater’s,
Bohumir Liska, direction

et aussi
Le Diable et Catherine – 2013
Production filmée à l’Opéra de Prague
https://www.youtube.com/watch?v=gfXPRuyPQXg

Antonín Dvořák: The Devil and Kate
Ovčák Jirka – Jaroslav BĹ™ezina
Káča — KateĹ™ina Jalovcová
Máma — Ivana RoÄŤková
ÄŚert Marbuel — LudÄ›k Vele
Lucifer — Bohuslav Maršík
dirigent Jan ChalupeckĂ˝
Národní divadlo v Praze

LIVRE événement, annonce. ANTONIN DVORAK par Isabelle Werck (Bleu Nuit, janv 2020)

dvorak antonin isabelle Werck bleu nuit critique livre classiquenewsLIVRE événement, annonce. ANTONIN DVORAK par Isabelle Werck (Bleu Nuit, janv 2020). Avec son aîné Bedrich Smetana, plus engagé sur la question identitaire et culturel tchèque, le Bohémien Antonín Dvorák (1841-1904), formé à Prague, est aussi la figure musicale de l’indépendance de la Tchéquie ; sa carrière se développe au moment où l’empire austro hongrois s’effrite et doit concéder des libertés spécifiques libérant la singularité identitaire des nations. 4 ans après la mort de Dvorak, l’empire de François Joseph n’existe plus, emporté par la première guerre mondiale. Le patriotisme de Dvorak reste modéré, ses œuvres s’inspirant indirectement du folklore national ; homme de synthèse, Dvorak sait atteindre le souffle de l’universel, y compris dans ses pièces nées de séjours à l’étranger, dont évidemment la Symphonie n°9 du « Nouveau Monde », prolongement de sa tournée aux USA de 4 ans. L’auteure rétablit le contexte géopolitique dans lequel Dvorak a forgé sa propre écriture ; une écriture féconde comprenant symphonies, musique de chambre, oratorio et musique concertante ; la question des opéras est traitée à part car elle est l’objet de ressentiments : Dvorak en a souffert ; désireux de percer dans le genre lyrique, il n’aura guère de succès qu’avec Russalka et sa fameuse « chanson à la lune », pure instant de poésie. Malgré un destin familial éprouvé, endeuillé, Dvorak s’affirme par sa loyauté, sa droiture; une écriture forte, généreuse, puissante et raffinée où la notion de folklore est recyclée avec génie et sensibilité. Aujourd’hui quelques rares chefs ont su comprendre le souffle comme la poésie de Dvorak, sa grandeur, le raffinement de son style comme la présence filigranée des motifs folkloriques : Michel Tabachnik, Karel Ancerl, Ferenc Fricsay, Leonard Bernstein, Jiri Belohlavek… Prochaine critique dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

 

 

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LIVRE Ă©vĂ©nement, annonce. Antonin DVORAK par Isabelle WERCK – Éditeur : BLEU NUIT EDITEUR – Collection / SĂ©rie : horizons ; 75 – Prix de vente au public (TTC) : 20 € – 176 pages ; 20 x 14 cm ; reliĂ© – ISBN 978-2-35884-093-4 – EAN 9782358840934 – parution : janvier 2020.
http://www.bne.fr/page200.html

 

 

LIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (Bleu Nuit Ă©diteur)

rameau-bleu-nuit-editeur-biographie-Jean-Malignon-livresLIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (Bleu Nuit Ă©diteur). Jeune organiste impatient de montrer ses capacitĂ©s dramatiques et lyriques (les Grands Motets composĂ©s avant son arrivĂ©e Ă  Paris tĂ©moignent d’une fougue inĂ©dite totalement saisissante : ils prĂ©figurent la fougue et la flamboyance de ses futurs opĂ©ras), surtout thĂ©oricien et harmoniste gĂ©nial… Jean-Philippe Rameau (1683-1764) se taille une rĂ©putation irrĂ©sistible avec son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733 : l’heure est au rocaille et au dĂ©coratif, on pensait l’opĂ©ra pĂ©trifiĂ© depuis Lully : que nenni, Rameau montre une verve et un tempĂ©rament spectaculaire, psychologique de premier plan : son style est captivant, dĂ©concertant et scandaleusement inventif. La rĂ©volution est en marche… TragĂ©die lyrique, opĂ©ra ballet, comĂ©die… acte de ballet…. Rameau renouvelle chaque genre connu (et avec PlatĂ©e de 1745 en invente un nouveau en relation avec ses premières pièces pour la foire, entre cocasserie et satire mordante); dĂ©jĂ  quinquagĂ©naire, il rĂ©ussit tout et ce jusqu’Ă  sa mort en 1764, soit il y a 250 ans.
CLIC_macaron_2014Pour commĂ©morer cet anniversaire, Bleu Nuit Ă©diteur rĂ©Ă©dite un ancien texte (paru en 1960 au Seuil dans la collection Solfèges), prĂ©facĂ©, actualisĂ© pour 2014, complĂ©tĂ© ici et lĂ  par le fondateur de Bleu Nuit (J.-P. Biojout). Le rĂ©sultat est une entrĂ©e en matière captivante qui brosse un portrait relativement complet (pas aussi fondateur et exhaustif que le Rameau de Cuthbert Girdlestone, certes), mais en première approche pour le temps de la dĂ©couverte, le texte Ă  peine diffĂ©rent et retouchĂ© que celui originel de 1960, pose des jalons essentiels et clairement argumentĂ© sur le “cas” Rameau : l’un des malentendus les plus honteux de notre histoire musicale et qui poursuit comme c’est le cas de Lully, son bonhomme de chemin dans le mensonge et l’invention la plus totale.
Grâce Ă  la plume très fine et habilement polĂ©mique de Jean Malignon, le lecteur comprend très vite Ă  qui il a affaire : non, Rameau n’est ni pĂ©dant, ni trop savant, ni artificiel. En rien, la figure emblĂ©matique d’un ordre monarchique poudrĂ© et dĂ©cadent.. C’est plutĂ´t l’inverse : gĂ©nie du théâtre, mĂ©lodiste hors pair (aussi inspirĂ© que les Italiens), harmoniste inĂ©galĂ©, orchestrateur insurpassĂ© : grâce Ă  lui l’orchestre gagne un supplĂ©ment d’âme et les voix, une vĂ©ritĂ© nouvelle en particulier en terres amoureuses : Rameau fut un sensuel passionnĂ© qui exprime comme aucun autre compositeur Ă  son Ă©poque, l’effusion et la tendresse du pur amour… Contre Rousseau et les encyclopĂ©distes qui ne voyaient ici qu’ un fatras poussiĂ©reux de dieux et de hĂ©ros antiques trop usĂ©s, servis par une musique complexe et surchargĂ©, force est de reconnaĂ®tre en Rameau, un esprit rĂ©formateur, qui en digne enfant des Lumières, “ose” reprĂ©senter la force de la nature, le mouvement des astres, et surtout le mystère des passions humaines. Rameau, compositeur du cĹ“ur rĂ©tablit la vĂ©ritĂ© humaine dans chaque partition, chaque drame choisi (c’est ce qui explique la profonde et inĂ©luctable admiration d’un Voltaire et d’un D’Alembert, plus avisĂ© sur le personnage que ne le fut Diderot ou Grimm). Grâce Ă  lui, dans la tradition du Lully d’Atys et d’Alceste, Rameau Ă©gale Ă  l’opĂ©ra, la poĂ©sie du théâtre de Racine, recomposant au carrefour des disciplines, – danses, théâtre, chant, musique, une spectacle total qui annonce Ă©videmment Wagner.
S’il devait ĂŞtre sĂ©duit et convaincu par la somme ainsi rĂ©Ă©ditĂ©e, le lecteur ne se reportera que sur la dernière partie du texte : une manière d’hommage conclusif Ă  l’endroit de notre musicien. Rameau y reçoit les palmes du gĂ©nie de la sensualitĂ©, un authentique disciple de VĂ©nus (ce en quoi il se montre finalement proche de Boucher et plus encore de Fragonard dont il pourrait partager, dans sa dernière manière baroque – avant celle lĂ©chĂ©e nĂ©oclassique-, le sens inouĂŻ de la couleur, du mouvement, du drame, de la dĂ©licatesse, de ce vaporeux climatique qui fait aussi la grâce d’un Watteau…). Et c’est sous la plume d’un esthète Ă©rudit que Jean-Philippe trouve de l’autre cĂ´tĂ© des Alpes, un “frère” de cĹ“ur inespĂ©rĂ© : le grand auteur du Faust 2, Goethe soi-mĂŞme qui aurait ainsi compris mieux que quiconque Ă  son Ă©poque, ce que le Français a vĂ©ritablement apportĂ© Ă  l’art, l’esprit de Versailles qu’il a su si bien rĂ©gĂ©nĂ©rer, recomposer, humaniser. Rameau est un perpĂ©tuel inventeur qui prĂ©pare les formes de l’avenir : comme Mozart et après eux, Berlioz. Autant de gĂ©nies qui ne furent pas compris Ă  leur Ă©poque… Lecture plus que recommandĂ©e en cette annĂ©e d’anniversaire 2014.
Texte nĂ©cessaire, fruit d’un regard senti et personnel que complètera la somme inestimable rĂ©cemment parue : la nouvelle biographie de Rameau par Sylvie Bouissou, ouvrage de rĂ©fĂ©rence Ă©ditĂ© chez Fayard avant l’Ă©tĂ© 2014.

LIVRES. Jean Malignon : Jean-Philippe Rameau (réédition actualisée par Jean-Philippe Biojout). Collection « Horizons », Bleu nuit éditeur. 176 pages. ISSN 1769-257. Prix indicatif : 20 €.

LIVRES. Jean Gallois : Anton Bruckner (Bleu Nuit Ă©diteur)

bruckner-anton-bleu-nuit-editeur-horizons-livres-biographie-clic-de-classiquenewsLIVRES. Jean Gallois : Anton Bruckner (Bleu Nuit Ă©diteur). Comme une parfaite illustration de la ligne Ă©ditoriale dĂ©fendue par la collection Horizons de l’Ă©diteur Bleu Nuit dont c’est le 40 ème titre, voici un superbe texte biographique qui symboliquement, brosse un portrait complet du compositeur autrichien, Anton Bruckner (1824-1896). Le dĂ©tail, -aliment bĂ©nĂ©fique d’autres collections biographiques non moins estimables, est ici Ă©cartĂ© au profit d’une mise en contexte, d’une clarification de la carrière et de l’existence retracĂ©es en jalons marquants : enfance campagnarde, apprentissage de Meister Anton (Linz), la lumière de Saint-Florian, le mĂ©tier, l’organiste-compositeur, les premières annĂ©es viennoises (dès 1868), Der Herr Professor, enfin l’accomplissement fervent rĂ©alisĂ© dans le vaste Ĺ“uvre symphonique.
C’est curieusement et fort pertinemment une pensĂ©e de Lamartine sur l’aspiration spirituelle des âmes refoulĂ©es qui donne la clĂ© de comprĂ©hension de l’Ĺ“uvre brucknĂ©rienne. Etre solitaire, amoureux déçu, blessĂ©, frustrĂ©, Anton Bruckner qui ne connut jamais la pleine reconnaissance comme compositeur nous laisse pourtant une Ĺ“uvre symphonique particulièrement puissante et originale (amorcĂ©e dès 1864, et comptant Ă  la fin de l’existence pas moins de 9 opus !), critiquĂ© violemment par son Ă©ternel rival Brahms et par le critique Hanslick (dĂ©testĂ© par Wagner): autobiographique prĂ©figurant Mahler, formellement aboutie comme peut l’ĂŞtre Beethoven ou Mozart, son Ĺ“uvre est pourtant devenue un dĂ©fi incontournable pour tous les grands chefs d’hier et d’aujourd’hui… L’organiste traite la matière orchestrale avec une pensĂ©e structurĂ©e très affirmĂ©e, un sens de l’orchestration authentiquement autrichien. Pour autant, l’auteur n’oublie pas d’Ă©voquer en lien avec un catholicisme sincère et intense qui ne l’a jamais quittĂ©, les nombreuses pièces sacrĂ©es dont Messes et Ĺ“uvres pour choeur…

CLIC D'OR macaron 200Le texte souligne la dĂ©termination d’un auteur organiste et symphoniste de premier plan qui malgrĂ© les humiliations de toutes sortes, poursuit Ă  tout prix son chemin, admirant Beethoven, cĂ©lĂ©brant ses maĂ®tres et contemporains comme Wagner, le mentor, l’Ă©toile d’une traversĂ©e tĂ©nĂ©breuse et en manque de rĂ©confort ( le futur spectateur de Bayreuth, assiste Ă  Munich Ă  la crĂ©ation de Tristan en 1865).

Selon le plan habituel de la collection Horizons de Bleu Nuit, le texte biographique est complĂ©tĂ© par plusieurs documents annexes d’un apport complĂ©mentaire : tableau synoptique retraçant les Ă©vĂ©nements marquants de la vie de Bruckner au regard de son Ă©poque (vie artistique et littĂ©raire), catalogue des Ĺ“uvres (musique chorale, musique sacrĂ©e, musique orchestrale, musique pour clavier, divers…), discographie sĂ©lective oĂą figurent dans des Ĺ“uvres spĂ©cifiques les grands brucknĂ©riens : Wand, Celibidace, Gardiner, Herreweghe, sans omettre Haitink, Karajan, Böhm, Jochum, Lopez Cobos, Sawalisch et Harnoncourt pour L’InachevĂ©e (Symphonie n°9)… Lecture incontournable.

Anton Bruckner (1824-1896) par Jean Gallois. Bleu Nuit éditeur, collection Horizons. EAN : 978258840293. Horizons n°40. Parution : octobre 2014, 176 pages. Prix public TTC: 20 €.

Livres. Leyla Gencer par Zeynep Oral (Bleu Nuit Ă©diteur)

leyla gencer bleu nuit leyla gencerCLIC D'OR macaron 200Livres. Leyla Gencer par Zeynep Oral (Bleu Nuit Ă©diteur). Voici un texte hommage Ă  la soprano coloratoure turque Leyla Gencer (1928-2008), une première somme que nous attendions avec d’autant plus de curiositĂ© qu’il n’existe pas de biographie sur la cantatrice mythique. Diva des annĂ©es 1960 et 1970, elle chante Elisabeth1ère de Rossini, ou pour la couverture de ce texte, Caterina Cornaro…  La diva turca qui fut la voix des reines romantiques Ă  l’opĂ©ra : c’est elle ! Elle aura comme Callas, sa contemporaine, rĂ©inventĂ© le chant Donizettien et Rossinien, marquĂ© par son style subtil et très incarnĂ©, les opĂ©ras verdiens et aussi mozartiens. De ses choix de rĂ©pertoire, grâce Ă  son engagement sans Ă©quivalent alors pour chaque prise de rĂ´le, une nouvelle cohĂ©rence artistique se profile, privilĂ©giant ce bel canto romantique italien qui de Bellini Ă  Verdi et comptant Rossini, Donizetti, affirme une intelligence chantante : un modèle absolu pour les jeunes cantatrices Ă  sa succession. Après La Gencer, les divas des annĂ©es 1980 dont surtout Montserrat Caballe profiteront, marchant dans ses pas (Elisabeth 1ère de Rossini que Leyla Gencer dĂ©voile en recrĂ©ation mondiale Ă  Palerme en 1971). La « diva turca » demeure un modèle en terme d’intelligence dramatique et de perfection vocale. Ses crises d’humeur sont restĂ©es lĂ©gendaires : infĂ©odant le choix des chefs Ă  sa propre conception des rĂ´les qu’elle avait approfondis comme personne (sinon comme Callas, autres monstre de travail et de perfectionnisme). Le sens de chaque mot, l’intelligence des situations dramatiques, la soumission de la technique pure pour l’articulation du texte et la lisibilitĂ© des tableaux dramatiques font de sa Lady Macbeth, d’Elisabeth d’Angleterre, mais aussi de Maria Stuarda, ou Donna Anna et Donna Elivra, des incarnations mĂ©morables.

 

 

 

premier texte biographique sur Leyla Gencer

Reine à l’opéra : la diva turca assoluta

 

 

Leyla Gencer doodle

 

 

leyla gencerLe livre est un essai biographique en 100 chapitres (signĂ©e par la journaliste et Ă©ditrice Zeynep Oral en 1992, traduite enfin en français Ă  l’étĂ© 2014) : sous la forme d’évocations et de tĂ©moignages sur l’une des figures mythiques du chant lyrique, les textes abordent la figure de la diva assoluta qui a contrario de ses consĹ“urs, ne connut pas les honneurs du disque. Pour preuve, hĂ©las, – bonus Ă´ combien dĂ©lectable cependant-, le cd très judicieusement ajoutĂ© au texte, regroupe une collection de joyaux verdiens enregistrĂ©s entre 1957 et 1961 sur le vif : on y retrouve les grandes incarnations qui ont dĂ©voilĂ© le gĂ©nie Gencer : Leonora du Trouvère, Gilda de Rigoletto, Lady Macbeth, Amalia de Simon Boccanegra…  Celle qui dĂ©cida de la vocation du chef Riccardo Muti, qui fut aussi la doublure de Callas… ne laisse pas qu’un chant admirable par sa pleine conscience critique, son exigence, sa culture… Leyla Gencer incarne surtout un tempĂ©rament qui savait choisir ses rĂ´les, les dĂ©fendre sur scène avec un gĂ©nie dramatique exceptionnel : une vĂ©ritĂ© brĂ»lante. Tenant tĂŞte aux chefs quant Ă  l’interprĂ©tation de ses personnages, la diva turca ne cède rien sur l’autel de la perfection lyrique. Elle triomphe lĂ©gitimement sur la scène de la Scala dont elle devient pendant 25 ans la soprano vedette : ses hĂ©roĂŻnes touchent pas leur sincĂ©ritĂ© raffinĂ©e (Traviata), leur vĂ©racitĂ© expressive (Maria Stuarda)… DĂ©fricheuse, La Gencer rĂ©vèle aussi tout un rĂ©pertoire celui du bel canto prĂ©verdien: avec la complicitĂ© des chefs partenaires dont Gavazzeni, Gui, Serafin, Leyla Gencer ressuscite des opĂ©ras oubliĂ©s, favorisant le retour de Rossini et Donizetti : Belisario, Caterina Cornaro (sous les traits de laquelle Leyla Gencer paraĂ®t en couverture du livre)…

 

 

gencer leylaOubliĂ©e par son pays, Leyla Gencer qui avait cessĂ© toute activitĂ© lyrique et scĂ©nique en 1983, ne reçut une distinction de la Turquie qu’en … 1988 (pour ses 60 ans). La diva vĂ©cut la reconnaissance qui lui revenait surtout en Italie (entre Milan, Florence, Naples, Palerme…), aux USA (New York) et si peu en France (quelques rĂ©citals Ă  Paris au dĂ©but des annĂ©es 1980 sur la scène du théâtre de l’AthĂ©nĂ©e). Sa biographie, mieux structurĂ©e, nettoyĂ©e des petites erreurs ici et lĂ  relevĂ©es (non, Ruggero Raimondi n’est pas un tĂ©nor! cf. p. 212) attend toujours son auteur, soulignant la nature altière, la volontĂ© radicale, l’instinct artistique exceptionnel d’une diva immensĂ©ment douĂ©e, capable d’une culture inimaginable. Nos rĂ©serves n’ôtent en rien le grand intĂ©rĂŞt de ce texte vivant, diversifiĂ©, conçu d’abord comme un tĂ©moignage de proximitĂ©, rĂ©alisant le premier portrait d’une diva d’exception.

 

Livres. Leyla Gencer par Zeynep Oral. EAN : 9782358840361. Editions : Bleu Nuit Ă©diteur.