Liszt: Liebestraum, Sonate en si mineurKhatia Buniatishvili, piano (1 cd Sony classical)

L’univers déjà très riche et si affirmé de la jeune pianiste géorgienne se dévoile ici sans effets ni apprêts, sans calculs ni outrance: une sensibilité prodigieusement musicale s’affine, s’élève, se confirme. Le disque est jubilatoire.
Ni strictement technicienne, ni virtuose démonstrative, la jeune pianiste géorgienne Khatia Buniatishvili (né à Tbilisi le 21 juin 1987) n’a pas encore 25 ans, mais quel tempérament et quelle profondeur déjà conquérante s’affirme dans ce premier disque enregistré en 2010 à Berlin pour Sony classical. Premier disque, nouvelle signature de la major: voici l’éclosion d’un futur grand talent qui convainc immédiatement par sa délicatesse intérieure. son tact, ses “rêves d’enfant” à l’image du visuel de couverture et des nombreuses photos du livret où la jeune femme illustre ses visions poétiques et fantastiques.


Jubilations lisztiennes

Initiée par le piano par sa mère, tout comme sa soeur Gvantsa avec laquelle elle jouait enfant des quatre mains décisifs, Khatia Buniatishvili confirme sa personnalité et même sa singularité dans une Sonate en si mineur très structurée, impétueuse et tout autant idéalement aérienne dans ses sommets suspendus. Tout respire et avec quelle ardente flamme, sans omettre les percées sidérantes, les suspensions enivrées… Il y a bien du céleste pur et aussi du démoniaque sardonique dans son jeu superbement nuancé.
Comme Martha Argerich qui l’a de suite remarquée, ce feu mordant mais jamais appuyé distingue la jeune pianiste très prometteuse: il y a outre ses dons de flexibilité dynamique et son articulation digitale, une brûlure sombre, infiniment romantique qui étend son aile dans ce programme majeur qui révèle un immense talent interprétatif. Sa sensibilité éclaire la Sonate d’un éclat solaire et lunaire à la fois, respectant la versatilité poétique si déroutante et magicienne du grand Franz: à la fois, Marguerite, Faust et Méphisto, la pianiste actrice revêt divers personnages, approfondissant chacun quitte à accentuer frottements et prodigieux contrastes dans un tableau sonore électrique et flamboyant. On s’incline devant un telle aisance dramatique et expressive jamais creuse. Trépidante et comme foudroyée, retentit cette allure de très grande classe du dernier mouvement: accomplissement et fièvre: tout Liszt est là dans cette vision si évidente et pourtant si originale.
Pour faire naître et favoriser ses qualités poétiques, la musicienne opte pour un programme personnel conçu comme une improvisation faustéenne, sélectionnant divers pièces de Liszt. Et le thème de Faust, âme désirante et amoureuse pourtant insatisfaite n’est-il pas structurant dans la Sonate en si? Ne relève-t-il pas de l’identité de chacun, en particulier de l’artiste créateur: rêve d’amour absolu (Liebestraum Notturno) pour commencer; expérience déterminante de la Sonate (vrai volet central de ce disque miroir, autobiographique et esthétiquement abouti; muscle, nerf, éclairs pour la Valse de Méphistophélès: à nouveau quel aplomb, un panache personnel d’une réinvention palpitante… qui triomphe! Pour finir, les eaux ultimes, ce balancement d’outre tombe et cette liquidité qui absorbe toute matière, toute pensée dans Lugubre gondole: halo chromatique saisissant, flux dramatique imprévisible, solitude et méditation tendu et irrésistible, renoncement et regard visionnaire tout autant… et quel caresse magistrale en fin de récital de nous offrir après ces gouffres noirs en leur lugubre énigmatique, la simple arabesque recréative, dans l’espérance, du Prélude et Fugue d’après Bach: chapeau bas Khatia! Une très grande artiste, à la fois technique et pensée, s’affirme ici. Superbe hommage à Liszt pour cette année du bicentenaire 2011.
Franz Liszt. Lieberstraum-Notturno, Sonate en si mineur, Mephisto waltz, Lugubre gondole, Prélude et Fugue d’après Bach. Khatia Buniatishvili, piano

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