Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Entretien

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauEntretien… Le Rameau nouveau de Sylvie Bouissou. Pour l’annĂ©e Rameau 2014 (250 ans de la disparition du compositeur, dĂ©cĂ©dĂ© en 1764), Fayard publie une nouvelle biographie consacrĂ©e Ă  Jean-Philippe Rameau (1683-1764). C’est Ă  ce jour le texte le plus exhaustif qui devient de fait l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence s’agissant du Dijonais. Son auteure, Sylvie Bouissou ne fait pas qu’y rĂ©unir tous les Ă©lĂ©ments dĂ©veloppĂ©s depuis des annĂ©es sur le plus grand gĂ©nie musical français du XVIIIĂš, en un rare esprit de synthĂšse et dans une langue vivante et argumentĂ©e, c’est un homme attachant, hors normes voire libertaire et anticonformiste qui se prĂ©cise enfin, au diapason de son Ɠuvre : inclassable, protĂ©iforme, d’une inventivitĂ© et d’une exigence jamais vue jusque là
 Entretien avec Sylvie Bouissou, directrice de recherche au CNRS (IReMus).

Selon vous, quels sont les éléments nouveaux les plus récents qui ont modifié notre connaissance de Rameau et que vous développez particuliÚrement dans votre texte ?

Le rĂŽle des interprĂštes, des directeurs de thĂ©Ăątre et des maisons de disques est fondamental dans notre connaissance de Rameau. DĂ©jĂ , certains titres ont connu plusieurs mises en scĂšne, PlatĂ©e, Hippolyte et Aricie, Les Indes galantes, Dardanus, Les BorĂ©ades, dont les lectures plurielles permettent de graver ces chefs-d’Ɠuvre dans notre mĂ©moire. Plus on jouera la musique de Rameau, plus le public captera son immense gĂ©nie et aura envie de dĂ©couvrir son Ɠuvre, sa vie, ses combats, ses extravagances…

Ensuite, il y a les articles et les livres. En ce qui concerne le mien, je ne dĂ©veloppe rien en particulier ; j’ai embrassĂ© tout l’homme ! Je n’ai donc pas Ă©liminĂ© la carriĂšre d’organiste de Rameau au prĂ©texte qu’il n’avait pas laissĂ© de rĂ©pertoire pour cet instrument, mais au contraire, j’ai tentĂ© de comprendre pourquoi il ne tenait pas en place et n’honorait aucun de ces contrats. De mĂȘme, j’ai dĂ©veloppĂ© son attachement Ă  l’esthĂ©tique de la foire qui favorise rien moins la crĂ©ation de PlatĂ©e et des Paladins Ă  travers ses collaborations avec Piron. C’était un bon vivant, assidu de la SociĂ©tĂ© du Caveau, oĂč se chantaient des airs Ă  boire et des canons entre amis. Le fait d’avoir dĂ©couvert que Rameau Ă©tait l’auteur de « FrĂšre Jacques » m’a procurĂ© un choc incroyable ! Finalement, tout le monde a chantĂ© du Rameau un jour. J’ai voulu comprendre les raisons des polĂ©miques dans lesquelles il s’engage, tant sur le plan musical que thĂ©orique. Si la pĂ©riode 1733-1739 est mieux connue du public – avec les crĂ©ations d’Hippolyte et Aricie, des Indes galantes, de Castor et Pollux, des FĂȘtes d’HĂ©bĂ© et de Dardanus –, celle de sa pĂ©riode de maĂźtre de clavecin parisien (dix ans tout de mĂȘme de 1723 Ă  1733) ou celle correspondant Ă  son statut de compositeur de la musique du roi (1745-176) le sont beaucoup moins, voire pas du tout. Je voulais Ă©clairer ces pans si productifs et au cours desquels il opĂšre des rĂ©volutions stylistiques, notamment avec le librettiste Cahusac. Je souhaitais enfin m’attacher Ă  sa dimension pĂ©dagogique et thĂ©orique et ne pas rĂ©duire ces axes Ă  quelques pages. J’y consacre toute la derniĂšre partie de mon livre et j’espĂšre Ă©clairer la bifurcation de Rameau vers ses nouvelles thĂšses consistant Ă  supposer Ă  la musique une suprĂ©matie sur les autres arts et sciences, d’oĂč ses fĂ©roces dĂ©bats avec d’Alembert. Imaginez qu’il rĂ©pond Ă  ce grand gĂ©omĂštre que loin d’ĂȘtre Ă©puisĂ© par leurs disputes, il s’en trouve au contraire « enhardi » ! Quelle dĂ©licieuse insolence Ă  plus de soixante-dix ans !

Aux partisans de Rousseau, dĂ©tracteurs de Rameau, que dites-vous pour attĂ©nuer voire effacer l’image tenace du Rameau Ă©rudit, intellectuel, plus thĂ©oricien qu’humain ?

 

AnnĂ©e Rameau 2014 : nos temps fort (opĂ©ras, concerts, ballets...)Je leur dis qu’il ne faut ni attĂ©nuer ni effacer l’image d’un Rameau Ă©rudit et intellectuel ; ils ont raison de le considĂ©rer comme tel, c’est une Ă©vidence. Pour autant, la culture, la connaissance et l’intelligence ne sont pas incompatibles avec le gĂ©nie musical. Rameau Ă©tait savant et thĂ©oricien, et alors ? Pour moi, il reprĂ©sente le pĂšre de l’interdisciplinaritĂ©, car il a su mettre la musique au cƓur des dĂ©bats intellectuels de l’époque en discutant avec d’Alembert, EstĂšve, Euler, Diderot, Wolf ou encore Rousseau, son pire ennemi. Être savant, ne l’a pas empĂȘchĂ© de nous donner une musique souvent sublime. Chacun sait que Rousseau n’était pas objectif, partagĂ© Ă  l’endroit de Rameau, puisque reconnaissant en PlatĂ©e un chef-d’Ɠuvre absolu, mais dĂ©testant l’homme.

Dans mon livre, je montre que Rameau Ă©tait certes un travailleur acharnĂ©, accaparĂ© par ses mĂ©ditations et sans doute assez peu disponible, mais qu’il a su prĂ©server le confort de ses proches, cultiver ses amitiĂ©s, aider de jeunes musiciens, garder du temps pour l’enseignement et la pĂ©dagogie. Loin d’abandonner ses enfants (c’est facile, mais tellement tentant !), il leur a offert une vie matĂ©rielle de haute tenue, notamment en achetant Ă  son fils Claude François la trĂšs haute charge de « valet de chambre du roi ».

Quelle reprĂ©sentation vous faĂźtes vous de l’homme Rameau Ă  la lumiĂšre de vos propres recherches ?

AprĂšs ce long voyage avec lui, je cerne un homme difficile, mais gĂ©nĂ©reux, passionnĂ©, meurtri bien souvent par un conservatisme pesant, des jalousies insupportables, combattant sur tous les fronts pour faire reculer l’ignorance. Rameau est un Ă©ternel jeune homme qui a vĂ©cu plusieurs vies. Rien ne l’arrĂȘte, ni les conventions ni les biensĂ©ances.

Rameau reste-t-il un immense gĂ©nie circonscrit au Baroque tardif ou par certains cĂŽtĂ©s, peut-il ĂȘtre considĂ©rĂ© comme visionnaire, lançant des passerelles vers le classicisme voire le romantisme ? En d’autres termes, l’évolution indiquĂ©e par son dernier opĂ©ra Les BorĂ©ades permet-elle d’en faire un moderne (en particulier sur le plan de l’orchestre et des instruments
) ?

GĂ©nie circonscrit au Baroque « tardif » ? Non, assurĂ©ment. La longue carriĂšre de Rameau caractĂ©risĂ©e par une importante Ă©volution stylistique, ne permet pas de le « classer », de le ranger dans une case. Il part de l’hĂ©ritage de Couperin pour le clavecin, mais apporte Ă  l’instrument une dimension qui en rĂ©vĂšle d’ailleurs les limites. Son invention du passage du pouce lui permet de cultiver une virtuositĂ© et une utilisation de tout le registre du clavier qui Ă©taient alors inexplorĂ©es. Pour l’opĂ©ra, il chamboule tous les codes instaurĂ©s par Lully : le fond en inventant un nouveau langage, et la forme en changeant la configuration basique de l’opĂ©ra Ă  la française. J’ai souvent Ă©crit que Rameau n’avait d’avenir ni dans le Classicisme ni dans le Romantisme. Sa musique zappe ces pĂ©riodes pour aller butiner une esthĂ©tique « moderne », proche de l’école française de l’époque debussyste. Il dĂ©couvre avec dĂ©lices le pouvoir de l’orchestre, confiant aux bassons des lignes audacieuses, invitant la percussion, dĂ©cuplant les potentialitĂ©s des cordes et des bois. Il cherche sans cesse, innove, propose et invente le concept de timbre.

Si vous deviez n’emporter sur l’üle dĂ©serte que 3 ouvrages de Rameau, quels seraient-ils et pourquoi ?

C’est la question qui tue
 que du papier
 Alors forcĂ©ment, j’emporterai des Ɠuvres que je peux rĂ©Ă©couter ou revisionner dans ma tĂȘte dans plusieurs mises en scĂšne.

Donc, PlatĂ©e que j’ai eu la chance de voir dans plusieurs mises en scĂšne dont celle de Laurent Pelly avec Marc Minkowski Ă  la direction musicale, Paul Agnew et Mireille Delunsch dans les rĂŽles de PlatĂ©e et de la Folie. Une vraie merveille ! Je pourrais me souvenir de celle conduite par SĂ©bastien Rouland Ă  Wiesbaden, ou celle rĂ©cente de Robert Carsen avec un incroyable Marcel Beekman dirigĂ© par Paul Agnew.

Je prendrai aussi Hippolyte et Aricie et Les BorĂ©ades qui marquent le dĂ©but et la fin d’une carriĂšre sidĂ©rante, tĂ©moignant de l’évolution stylistique du maĂźtre, de ses audaces, de ses recherches, de son gĂ©nie. Hippolyte et Aricie car ce fut le dĂ©but d’un choc culturel, d’une « guerre » esthĂ©tique entre Lullistes et Ramistes, le commencement d’une rĂ©volution. Les BorĂ©ades car la censure de cette Ɠuvre en 1763 nous rappelle qu’il faut toujours lutter pour prĂ©server sa libertĂ© d’expression.

Et j’emporterai avec moi toutes les Ă©motions que j’ai vĂ©cues en Ă©coutant la musique de Rameau.

Rameau demeure la grande redĂ©couverte des Baroqueux depuis 40 ans. Or mĂȘme s’il reste assez confidentiel dans les programmations des salles d’opĂ©ras et de concerts (hormis cette annĂ©e grĂące Ă  son anniversaire), le disque a permis de rĂ©Ă©valuer considĂ©rablement sa crĂ©ativitĂ© dramatique et thĂ©Ăątrale. Aux cĂŽtĂ©s des Haendel et des Vivaldi, quels sont selon vous les grands interprĂštes au xxe qui auront ƓuvrĂ© pour sa rĂ©habilitation ?

C’est vrai que les Baroqueux ont ƓuvrĂ© pour la redĂ©couverte de Rameau, et en premier lieu les grands maĂźtres que sont William Christie et John Eliot Gardiner et qu’on Ă©tĂ© Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt. Pourtant aujourd’hui, je crois que la notion de « baroqueux » n’est plus valable et des chefs comme Marc Minkowski, HervĂ© Niquet, Christophe Rousset et Hugo Reyne ont contribuĂ© Ă  cette Ă©volution. En outre, Rameau est souvent programmĂ© en Allemagne avec des orchestres modernes, et, au risque de choquer, je pense que c’est trĂšs bien pour sa dĂ©mocratisation. Je suis enthousiasmĂ©e lorsque des chefs non spĂ©cialisĂ©s dans le baroque s’attĂšlent Ă  ce rĂ©pertoire comme Ivor Bolton ou Ryan Brown. Enfin, une gĂ©nĂ©ration de jeunes chefs trĂšs engagĂ©s comme Emmanuelle HaĂŻm, Jonathan Huw Williams, RaphaĂ«l Pichon ou SĂ©bastien d’HĂ©rin apportent leurs visions actuelles qui ont toutes leurs intĂ©rĂȘt. L’heure n’est plus Ă  la rĂ©habilitation, mais Ă  la dĂ©mocratisation ; nous sommes dans une phase jouissive qui fait entrer son Ɠuvre au rĂ©pertoire des thĂ©Ăątres lyriques d’Europe et d’ailleurs. C’est prĂ©cisĂ©ment la reconnaissance internationale que souhaitait Rameau… lui qui Ă©tait « ivre de joie » quand le public l’acclamait.

Livres. Sylvie Bouissou vient de publier chez Fayard, une nouvelle biographie de Jean-Philippe Rameau (lire la critique complĂšte de Jean-Philippe Rameau par Sylvie Bouissou).

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