Livres, critique. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)

Rameau_jean-philippe-rameau-biogaphie-fayard-sylvie-bouissoucouv-JP-RameauLivres, grande critique. Sylvie Bouissou : Jean Philippe Rameau (Fayard)… Nous l’attendions avec impatience, d’autant plus pour l’annĂ©e Rameau 2014, celle des 250 ans de la mort. Fayard avait dĂ©jĂ  Ă©ditĂ© le dictionnaire Rameau de Philippe Beaussant, « Rameau de A Ă  Z », lequel commençait Ă  dater : 400 pages, mai 1983, publication pour les 300 ans de la naissance). Le nouveau volume complet et très documentĂ© : plus de 1000 pages, – Fayard oblige-, rĂ©pare donc une absence criante : il manquait de facto une biographie de rĂ©fĂ©rence sur Jean-Philippe Rameau (1683-1764). La voici signĂ©e Sylvie Bouissou. En couverture, le buste en terre cuite de Rameau, gĂ©nie du baroque français tardif par «  Jean-Jacques » (… Caffieri et non Rousseau).  Tous les aspects et visages de Rameau le Grand sont ici passĂ©s au crible, dĂ©troussant pour les attĂ©nuer Ă  leur juste vĂ©ritĂ©, les calomnies jalouses ; soulignant par les tĂ©moignages des admirateurs l’absolue grandeur d’un homme des Lumières qui n’eut de cesse de concevoir la musique comme un laboratoire permanent, la vitrine de ses propres idĂ©es visionnaires sur la musique et son organisation thĂ©orique, ses effets Ă©motionnels. L’enfance et la formation, les charges d’organiste dans plusieurs cathĂ©drales de province, les premières oeuvres comme compositeur (musique sacrĂ©e dont les Motets, avec et sans chĹ“ur) mais aussi la musique de chambre et les pièces pour clavecin (les Trois Suites) les cantates, … autant d’avatars et de premiers Ă©pisodes qui prĂ©parent Ă  l’éclosion du gĂ©nie lyrique en 1733, Ă  50 ans (!) avec son premier opĂ©ra, d’une violence poĂ©tique inouĂŻe Hippolyte et Aricie, vĂ©ritable choc esthĂ©tique. En fait les partitions théâtrales sont dĂ©jĂ  nombreuses avant Hippolyte car Rameau compose pour les trĂ©teaux de la Foire (collaboration avec Piron, 1723-1734), et il sait aussi s’attirer la faveurs de riches mĂ©cènes ayant plus ou moins pressenti l’ampleur du gĂ©nie Ă  l’œuvre : «  Du prince de Carignan Ă  Alexandre Le Riche de La Pouplinière.


Une grande partie du texte biographique se consacre à l’activité du Rameau « opérateur » à Paris (1733-1744),
la collaboration avec Voltaire (malheureusement sans grands aboutissements concrets malgré des amorces prometteuses) ; déjà la pensée analytique et synthétique de Rameau se précise et se distingue parmi ses contemporains comme en témoigne le traité de dramaturgie des Indes Galantes (composé avec Fuzelier)… les grandes tragédies lyriques sont une à une minutieusement présentées, analysées, commentées : Castor et Pollux (où pointe l’influence de la franc-maçonnerie) ; Dardanus présenté en « naufrage » (à cause de son livret que Rameau reprendra lui-même);… l’auteure sait aussi consacrer un grand chapitre aux Fêtes d’Hébé, sommet du genre ballet ; mais aussi les ouvrages composés pour Versailles et le mariage du Dauphin (La Princesse de Navarre sur le livret de Voltaire, et évidemment l’inclassable Platée de 1745 et son délire envahissant, incarné par la Folie…). L’intérêt revient aux parties dévolues à la notion de crise artistique et compositionnelle, celle des années 1750 : qui touche toutes les oeuvres autour de ce cap chronologique, et qu’annonce la singularité de Naïs, « opéra pour la paix »… comme Zaïs (1748), Zoroastre (1749), Pygmalion… remous et tiraillements esthétiques qu’exacerbe la fameuse Querelle des Bouffons de 1752, confirmant dans le goût du public la place des Italiens et leur verve comique.

rameau jean_philippeParmi les révélations précieuses : l’activité du pédagogue (avec la liste de ses élèves connus !) et les dernières œuvres (« cabale, remaniements et défaveur ») qui portent le destin et le sens du genre tragique monarchique en ses dernières heures (Les Boréades, le dernier opéra laissé en 1764 à la mort imprévue de l’auteur)… Les derniers chapitres éclaircissent les principes du théoricien et démêlent les étapes de sa querelle longuement orchestrées avec les Encyclopédistes, lesquels rangés du côté de Rousseau, l’infatigable querelleur et polémiste, ont nourri le procès Rameau. En complément, l’auteure ajoute de nombreux documents très bénéfiques : synopsis chronologique des oeuvres de Rameau, des parodies des oeuvres dramatiques de Rameau. Lecture incontournable pour l’année des 250 ans. Rameau méritait bien après l’ouvrage de Beaussant, une texte exhaustif, défendant l’homme, le théoricien, le compositeur, l’immense poète du cœur humain. Les détracteurs sont toujours aussi tenaces, présentant un musicien intellectuel et abstrait, sophistiqué et artificiel : ils font à travers Rameau, le procès idéologique de l’opéra royal et de la machinerie tragique (cf les ouvrages de Catherine Kintzler qui n’a cessé de démonter et déprécier la valeur du théâtre ramélien). C’est oublier la vérité et la justesse d’une œuvre musicalement flamboyante et souvent inouïe dont la criante et profonde poésie exprime le mystère du sentiment, les vertiges délirants des passions humaines, inscrits dans le cycle des saisons et de la nature enchanteresse. Démonstration enfin réalisée ici.

CLIC_macaron_2014Rameau dĂ©voilĂ©, rĂ©vĂ©lĂ©… L’intĂ©rĂŞt du texte est de reprendre nombre d’élĂ©ments et apports diversement dissĂ©minĂ©s au grĂ© des recherches les plus rĂ©centes. L’une des surprises les plus dĂ©concertantes reste que Sylvie Bouissou a dĂ©couvert que Rameau Ă©tait l’auteur de la mĂ©lodie « Frère Jacques » ! Rien de moins… Parmi les chapitres les plus passionnants, remarquablement documentĂ©s : l’activitĂ© de Rameau avant l’opĂ©ra, c’est Ă  dire ses annĂ©es de galère comme organiste dans diverses paroisses de France et de Navarre ; son Ĺ“uvre de pĂ©dagogue… ; la lutte du compositeur gĂ©nial dans son temps qui mĂŞme s’il fut  estimĂ©, reconnu, gĂ©nĂ©reusement remerciĂ© par Louis XV Ă  Versailles, n’en suscita pas moins nombre de jalousies organisĂ©es dont surtout celle des scientifiques avec en tĂŞte Diderot et D’Alembert – le premier Ă©corchant ad vitam notre compositeur en penseur dĂ©lirant caractĂ©riel dans sa pièce « Le neveu de Rameau », sans omettre l’infatigable Rousseau, le pire des dĂ©tracteur qui s’entendait en musique inversement Ă  son rĂ©el talent comme polĂ©miste affĂ»tĂ©. Les joutes littĂ©raires que Rameau n’a cessĂ© de nourrir sa vie durant et jusqu’à un âge avancĂ©, en disent long sur le climat de l’époque, la difficultĂ© de se maintenir dans les sphères musicales et politiques, la duretĂ© des avis rapidement tranchĂ©s et expĂ©ditifs, la difficultĂ© de faire reconnaĂ®tre objectivement son gĂ©nie…

MĂŞme CollĂ©, l’unique librettiste du ballet Daphnis et ÉglĂ©, pourtant admiratif quant au talent du Rameau compositeur, ne cessa lui aussi de dĂ©truire ses ballets et opĂ©ras jusqu’en 1764… au point d’affirmer toujours haut et fort combien Rameau rĂ©pĂ©tait, ressassait, Ă©tait usé… Les BorĂ©ades composĂ© Ă  80 ans, montrent l’inverse : un pur gĂ©nie juvĂ©nile et vert, d’une audace inouĂŻe rappelant l’autre miracle musical qu’est le Falstaff de Verdi, lui aussi composĂ© Ă  l’extrĂ©mitĂ© d’une vie tout aussi longue et remplie, laborieuse et … rĂ©volutionnaire. LĂ  encore, sur ce chapitre, le texte Ă©claire le bĂ©nĂ©fice miraculeux que permet Les BorĂ©ades.

L’auteure de la passionnante biographie dĂ©voile enfin Rameau sur ses annĂ©es officielles Ă  Versailles, collaborant surtout avec Cahusac, librettiste pareillement exigent dont l’entente exceptionnelle – et « fusionnelle », aura permis de mĂ»rir une ambition partagĂ©e pour rĂ©former tous les genres théâtraux et lyriques ! Car le visage du Rameau que nous aimons tant se prĂ©cise enfin : rĂ©volutionnaire et atypique voire anticonformiste, surtout brillamment inventif et mĂŞme visionnaire, ayant ce souci inĂ©galĂ© Ă  son Ă©poque pour le « timbre ». De ce fait, les passerelles vers Berlioz, et jusqu’à Debussy sont clairement (et lĂ©gitimement) argumentĂ©es.

rameau portraitVoici Rameau le grand, l’indispensable, l’irremplaçable, l’inestimable saisi comme on ne l’imaginait plus, en un texte vibrant et dĂ©fenseur, le meilleur hommage Ă©crit en français, complĂ©tĂ©, structuré… jamais mieux Ă©laborĂ© sur ces 10 dernières annĂ©es : ses opĂ©ras, comĂ©dies et ballets les plus dĂ©cisives pour l’évolution des genres : dont Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux, Dardanus (vĂ©ritable naufrage : sur le plan de son livret et de la construction dramatique mais musicalement exceptionnel), ou encore PlatĂ©e et Les BorĂ©ades, sans omettre Les Indes Galantes, Les FĂŞtes d’HĂ©bĂ© et Les Paladins… renseignent enfin dans leur genèse et rĂ©Ă©critures successives, l’ambition et le gĂ©nie de Rameau. MĂŞme les opĂ©ras censurĂ©s et oubliĂ©s depuis (en vĂ©ritĂ© recyclĂ©s ensuite dans les ouvrages dramatiques postĂ©rieurs), comme Samson (Ă©crit avec Voltaire) ou Linus (vrai mystère au sein de l’opera omnia) sont minutieusement analysĂ©s. Le lecteur comprend combien Rameau fut une expĂ©rimentateur insatisfait, un chercheur permanent, un penseur et thĂ©oricien unique dans l’histoire de la musique, – au point de dĂ©fendre Ă  ses dernières heures, que la musique Ă©tait un modèle pour toutes les autres disciplines scientifiques…  Ambition fulgurante illimitĂ©e d’un auteur, soucieux de dĂ©fendre la primautĂ© de son art, comme l’ont fait les peintres et les poètes, les théâtraux aussi avant lui. En Rameau, s’inscrit l’histoire bouleversante d’une ambition et d’un dĂ©passement visionnaire au service de la musique.

Au fil des pages, le visage de Rameau s’adoucit, s’humanise ; il nous touche car en plus du dĂ©miurge radical, il fut aussi un homme de cĹ“ur et de conviction, n’hĂ©sitant pas Ă  reprĂ©senter sur la scène, des sujets interdits jusque lĂ , Ă  dĂ©noncer sous couvert de divertissement et d’enchantements (rĂ©els), – proche de Voltaire et encouragĂ© par le binĂ´me composĂ© avec Cahusac-, la part la plus rĂ©pugnante et mĂ©prisable de l’humanitĂ©. Un humaniste engagĂ©, subtilement anticonformiste… Texte essentiel et magistral, d’autant plus opportun en cette annĂ©e de cĂ©lĂ©bration.

Sylvie Bouissou : Jean-Philippe Rameau (Fayard). 1168 pages. Parution : 7 mai 2014.

Lire notre dossier Rameau 2014 ; notre sélection des opéras et productions à l’affiche pour l’année des 250 ans de la mort

 

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