Le Quatuor Zaïde joue Debussy, Franck à Lyon

LYON, salle Molière : Quatuor Zaïde. Le 23 mars 2016. Salle Molière, Lyon, 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudristskaya : Mozart, Debussy, Franck. La Salle Molière était – une nouvelle fois, depuis deux ans – fermée pour travaux : la voici rouvrant au printemps 2016, où à l’invitation de la Société de Musique de Chambre, le jeune quatuor féminin Zaïde et la pianiste Natacha Kudritskaya célèbrent le très jeune Mozart, le jeune Debussy et le presque âgé Franck.

Salle Molière ou Franck
Zaide quatuor concert a lyon 201204111296Elle est chère au cœur des mélomanes et des musiciens lyonnais, elle a réputation hors frontières régionales et même nationales – ah l’idéale acoustique de chambre ! – , elle a son kitsch décoratif début de siècle (enfin, le XXe, bien sûr), son titre n’est pas en accord avec l’essentiel de ce qui s’y passe – Molière ? elle devrait plutôt  s’appeler Beethoven ou Franck-, et – ajouteront des grincheux sarcastiques – elle est périodiquement en réfection. A  chaque «époque de ravalement non des façades, mais de l’intérieur », il est promis que les défauts récurrents – entre autres, portes et sièges qui soupirent, grincent et claquent, un vrai lieu de répertoire pour les débuts de l’enregistrement électro-…acoustique- seront corrigés. On est impatient  de découvrir  au printemps 2016 ce que deux ans de travaux et donc de fermeture auront heureusement amendé, et si l’accès très difficile à des personnes en situation de handicap aura été rendu moins problématique….

La bonne Société
Ancienneté oblige, sans doute : c’est la Société de Musique de Chambre, très honorable  institution du bord de Saône, qui a l’honneur tout à fait légitime d’entrer dans la carrière du chantier terminé quand les aînés n’y seront plus…Voire, d’ailleurs : la S.M.C  fut fondée, nous rappelle-t-on,  en 1948, mais en illustrant les vertus – et pas qu’elles ? – d’une certaine (bonne) société lyonnaise, ne  remonte-t-elle pas  symboliquement bien plus avant dans le Temps ? Il nous souvient (ce qui ne rajeunit pas le signataire de ces lignes,  étudiant mélomane du début des années 60), d’y avoir croisé un vieux monsieur à la boiterie très esthétique dont on disait  qu’il avait joué en quatuor avec Jacques Thibaut…

Les fidèles désertent ?
Au XXIe, ces initiales S.M.C. convoquent un Temps quelque peu Perdu, et , pourquoi pas  ?, par la vigueur des discussions entendues dans le Hall, les antagonismes idéologiques  des Salons  Saint-Euverte, Guermantes ou Verdurin. Bref les proustiens peuvent encore  se délecter en ces lieux et personnages où se joue une mondanité qui se souvient de ses origines et de ses privilèges, même si la diminution progressive  des « fidèles » (comme les appelait Madame Verdurin) a conduit voici peu à la fusion avec les Baroqueux de la Chapelle de la Trinité dans une Société des Grands Concerts. La S.M.C. se centrait assez jalousement sur le patrimoine classico-romantique, augmenté du « modernisme » debussyste et post-debussyste. Elle n’est pas, que l’on sache, devenue fort  avant-gardiste. Peut-être  de nouvelles générations plus soucieuses d’ avenir ou de simple présent la rallieront-elles ?

Sur la digue de Balbec
Le concert du 23 mars nous fait encore penser à notre si cher  Petit Marcel, par son programme et ses interprètes, toutes féminines. Ces quatre jeunes femmes, ne les imagine- t-on  pas  récentes Jeunes Filles en fleurs, du moins telles que les présentent les « prière d‘insérer » informatiques et les photos flatteuses-glamour des enregistrements , très décontractées et un rien insolentes? On rêve à ce que le Narrateur ébloui dit de la petite bande sur la digue de Balbec : « cette absence des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur  groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. »  Charlotte Juillard, Leslie Boulin Raulet, Sarah Chenaf et Juliette Salmona composent aujourd’hui ce quatuor à cordes précédé de la plus flatteuse réputation établie sur des prix internationaux (Vienne, Bordeaux, Banff, Heerlen, Pékin), multi-invité de festivals, partenaire des Français  de la jeune génération. « Zaïde » n’a pas limité son talent classique et romantique à son intense admiration pour Haydn  – leur préféré ? -, et depuis six ans va aussi chercher son bonheur et celui des auditeurs du côté de Xenakis, Rihm ou Harvey. (elles offriront peut-être cela à un second concert de la Salle Molière, allez, courage les programmateurs !).

Un Quatuor nommé Zaïde
Et si elles se sont mises sous le patronage de Zaïde, c’est qu’un certain Mozart – une part de Wolfgang, si on préfère – aime à « musiquer » des personnages de jeunes héroïnes captives qui bravent la mort pour affirmer leur amour ; dans ce singspiel de 1779, préfiguration de l’Enlèvement, Zaïde esclave chrétienne prisonnière dans le sérail et qui aime un autre esclave de même confession, Gomatz, risque le pire en face du sultan Soliman ; mais un épisode terminal genre « croix de ma mère » (style mélodrame) convertira le sultan à la clémence,  et ce souverain magnanime  affirmera que « l’on trouve des âmes vertueuses non seulement en Europe mais aussi en Asie »…Même si Mozart n’a pas eu le temps  de composer  ce dénouement, l’intention d’éloge de la vertu énergique des femmes et de la tolérance dans l’esprit des Lumières est  ici  digne d’attention, et c’est probablement  à un Mozart tout à la fois très engagé dans son époque, très  jeune, et très amoureux que le Quatuor féminin entend rendre hommage en se nommant Zaîde….

D’une fin de siècle à l’autre
Une cinquième jeune femme rejoint « Zaïde » pour la 4e œuvre choisie : c’est la pianiste ukrainienne Natacha Kudritskaya, « enfant prodige » de l’interprétation qui a fait ses hautes études à Paris (CNSM, A.Planès, J.Rouvier), a été conseillée par C.Eschenbach, L.Fleisher, E.Leonskaja, J.C.Pennetier, a remporté de multiples prix internationaux, et joue en festivals et concerts de prestige. Zaïde commence avec un des six Quatuors du « cycle Milanais » (K.157) que le quasi-adolescent Mozart écrivit lors de son second voyage italien (1772-73), et qui mélange le rayonnement « solaire-méridional » et  des accès d’ombre et même de pathétique. Puis on passe à une fin de siècle (XXe, bien sûr) que « bémolise » d’abord  (selon l’expression proustienne) un « Clair de lune » debussyste, extrait  de la Suite Bergamasque (1890), doucement achevé, transition verlainienne du côté de la poésie « moderne ».

Le silence original
Le Quatuor (unique dans l’écriture debussyste, comme d’ailleurs ceux de Franck, Fauré et  Ravel)  date de 1892, et dans sa perfection se fait « adieu à la jeunesse », tout comme le Prélude à l’après-midi d’un faune, esquissé en même temps, ouvre sur les créations de la maturité. « Debussy amalgame ici des éléments aussi différents que les modes grégoriens,la musique tzigane, le gamelan javanais,les styles de Massenet et Franck(construction cyclique), sans compter celui des Russes contemporains » (S.Gut et D.Pistone, cités par F.R.Tranchefort). Dans un sentiment de délices tonales, on y entend aussi,comme l’exprime Vladimir Jankelevitch, « la mystérieuse circulation mélodique qui le parcourt…, les bruits qui s’éloignent, qui vont de la présence à l’absence avant de s’éteindre définitivement au fond du silence original »…

Vinteuil, Sonate et Septuor
Le Quintette de César Franck, peut-être la pièce qui marque à la fin du XIXe le grand retour  de la France dans la musique de chambre, couronne le concert. Il fut composé en 1879 par un musicien qui avait presque attendu la soixantaine pour se risquer en un « chambrisme » audacieux. Sa densité, sa construction qu’armature le principe cyclique – une  sorte d’éternel  retour, selon une conception circulaire du  Temps -, ses liens (probables avec la passion vécue, selon les biographes qui ont parfois tendance à suggérer  : «  cherchez la femme », y compris chez celui qui en édifiant « Pater Seraphicus » aima aussi  décrire « les jardins d’Eros » – dans Psyché-, et fut  amoureux de  la belle compositrice Augusta Holmes -)),bref  une partition fascinante qui n’a rien à envier à Schumann et Brahms…Le proustien que vous êtes, cher lecteur de classique news, ou que vous ne tarderez pas à devenir (à force qu’on vous incite),  y entendra les échos des deux Vinteuil  révélés à Swann et au Narrateur : la Sonate « tendre, champêtre et candide »(avec  sa petite phrase), le « rougeoyant » Septuor, porte ouverte sur la novation  la plus mystérieuse. En réalité, Proust dédaignait « l’accroche » dans le réel de sa petite phrase (« charmante mais enfin médiocre d’un musicien que je n’aime pas », Saint-Saëns) et lui substituait, essentiellement pour un prophétique Septuor  Franck, Fauré, Ravel et par-dessus tout Debussy, celui de La Mer…
Merci  donc par avance aux Jeunes Femmes en fleurs qui vont célébrer dans le Temple (rénové) du Goût, le long de la Saône, les morganatiques noces de la littérature et de la musique d’hier et aujourd’hui.

LYON. Salle Molière, Lyon. Mercredi 23 mars 2016. Quatuor Zaïde, Natacha Kudritskaya. W.A. Mozart (1756-91), Quatuor K.157. César Franck (1822-1890), Quintette. Claude Debussy (1862-1918), Clair de lune, Quatuor. Information et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.lesgrandsconcerts.com

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