Gluck: Iphigénies en Aulide, en Tauride Bruxelles, La Monnaie. Du 1er au 20 décembre 2009

Christoph Willibald Gluck

1714-1787
Les 2 Iphigénies
2 nouvelles productions

Iphigénie en Aulide
Iphigénie en Tauride

Bruxelles, La Monnaie
Du 1er au 20 décembre 2009

Avec la présentation le même soir de deux œuvres majeures de Christoph Willibald Gluck, Iphigénie en Aulide et Iphigénie en Tauride – très peu joués à la Monnaie, il y a exactement 100 ans pour la première et en 1781 seulement pour la deuxième, juste après sa création mondiale – la Monnaie programme un “marathon” lyrique en enchaînant sur quelques soirs, les 2 opéras tragiques de Gluck. La loi et le sacrifice exigé des dieux toujours voraces, la soumission des hommes, l’âge des dieux omnipotents… sont autant de thématiques fortes qui mettent en avant celle, centrale, du pouvoir. Il s’agit aussi pour La Monnaie de Bruxelles de développer le fil artistique défendu dans la programmation de sa saison 2009-2010, autour de la mythologie grecque et en particulier de la famille des Atrides.

Incarnation du sacrifice, Iphigénie est en Aulide la victime expiatoire de la politique des hommes, au nom de la raison d’état et pour satisfaire la volonté des dieux. Transportée par la volonté de Diane en Tauride, elle devient à son tour actrice du sacrifice par un retournement cher aux dieux grecs.

Après Pelléas et Mélisande en ouverture de saison 2008-2009, le metteur en scène Pierre Audi relève le défi proposé par Peter de Caluwe, directeur de La Monnaie. Il y met en avant le jeu cruel des hommes et des dieux, l’interchangeabilité des lois et la fragilité du destin des femmes livrées à la puissance des hommes.
Pour l’unité de leur action, les 2 Iphigénies sont représentées dans un même décor, singularisées cependant par des éléments identifiants. La scène est sur la fosse, l’orchestre et certains spectateurs, sur la scène. Pour les spectateurs qui ne souhaitent pas voir les 2 opéras dans la foulée, en un seul soir, La Monnaie programme aussi chaque ouvrage séparément.

A la Monnaie, après Médée de Cherubini en 2008 et Semele de Handel, en ouverture de la saison 09_10, le claveciniste Christophe Rousset dirige pour la première fois le Symphonique de La Monnaie pour les deux ouvrages clés de Gluck.
Véronique Gens chante la jeune Iphigénie, un rôle dont elle a enregistré des extraits sous la direction de… Christophe Rousset mais qu’elle chantera pour la première fois sur scène.
Déclamation ciselée, style et élégance sans omettre une nouvelle intensité qui correspond au feu des vraies tragédiennes: son timbre intelligible devrait se distinguer dans le projet Gluck de La Monnaie. Mozartienne reconnue (Elvira, la Comtesse Almaviva, Fiordiligi…), mais aussi la récente Mélisande au Deutsche Oper de Berlin et à Munich incarne le port aristocratique de la princesse Iphigénie et sa tendresse tragique de victime…
Autre Iphigénie prometteuse, la soprano allemande Nadja Michaelqui a chanté Médée en avril 2008 à La Monnaie devrait tout autant relever le défi de la scène gluckiste. Autre tempérament à suivre, l’Oreste (en Tauride) de Stéphane Degout.


La réforme selon Gluck

Dans le sillon de Zenon au début du 18è, Gluck poursuit une réforme de l’opéra: pour renforcer l’expressivité de l’action, son déroulement efficace: réduction des personnages, simplification des situations pour davantage de caractère et de clarté, d’unité et de fulgurance… à l’instar des dramaturges Corneille et Racine, champions atemporels du théâtre parlé.
Mais vers 1750, les modèles lyriques se sont transformés: après Lully, c’est Rameau qui inspire les créateurs grâce au foisonnement de son théâtre.

Parme, Vienne, Paris…
A Parme, avec Traetta (Antigone), Gluck se sépare par exemple du style seria d’un Jommelli (qui reste de pleins pieds dans le Baroque), afin de créer le théâtre lyrique de la modernité. Il s’agit de retrouver comme à la Renaissance, l’idéal de la représentation tel qu’il est défendu par le drame grec antique. Les compositeurs se “rebellent” contre les caprices dominateurs des chanteurs: moins d’airs acrobatiques, moins de da capo mais une projection naturelle et expressive du texte, proche de la langue native. L’intrigue se restructure autour de la danse, du chant… et du choeur.
Après Parme, Gluck a commencé à s’imposer au début des années 1760 à Vienne: il y affirme l’opéra italien (Orfeo et Alceste). Mais il sait aussi exceller dans l’opéra comique à la manière de Favart: ce qui est moins connu; il fait de même au début des années 1770, à Paris, à l’appel de Marie-Antoinette. Ses 2 Iphigénies s’inscrivent dans ce contexte de rupture et de… reprises. Partout il est joué, Gluck assimile, intègre, s’adapte… toujours selon son idéal d’unité, de clarté, d’expression… et d’équilibre.

Rameau épuré, retour à Lully
Iphigénie en Aulide souligne l’abandon du récitatif secco pour le récitatif acccompagné, plus proche du rythme de la langue originelle. De Rameau, Gluck reprend l’importance des choeurs mais il en conçoit une nouvelle voix collective, épurée, volontiers homophonique (plus de complexité contrapuntique “inchantable” comme celle de l’auteur d’Hippolyte et Aricie).
Gluck renoue avec l’écoulement unique du chant (sans reprise, sans air apparent) qui mêle mélodie et récit(atif) propre à… Lully. Le chant se rapproche du langage parlé: il n’est plus le tremplin d’une vocalité virtuose, et la notion de geste déclamé, d’articulation souple et détaillée, est primordiale. Contrairement à l’opéra italien qui aime s’épancher et théâtraliser, Gluck renouvelle l’opéra français en développant surtout la justesse du sentiment, son élévation et son intensité noble et “pudique”. Pour en décupler l’impact, Gluck accompagne la voix non plus par un coeur de luths, théorbes et de clavecin (Lully) mais par l’orchestre entier. Il s’agit pour lui de dévoiler la sincérité du sentiment contre l’artifice d’une pure vocalità…

Racines napolitaines
Aulide appartient à cette veine orthodoxe de l’opéra déclamé. Tauride, qui marque la fin du séjour parisien de Gluck et demeure son oeuvre la plus applaudie, relâche sa tension et son souci du texte. Tauride est plus italien qu’Aulide: en Tauride, Gluck confirme ses attaches viscérales au syle italien car sa langue est demeurée napolitaine. Jouer les 2 ouvrages dans la continuité, ou les mettre en perspective en les programmant d’une soirée à l’autre, est un défi propre à nos jours: Gluck n’aurait pas conçu un tel dispositif. Or l’enchaînement des deux partitions montre l’évolution du personnage central d’Iphigénie: soprano en Aulide, mezzo plus sombre en Tauride, avec une métamorphose spectaculaire du rôle qui nourrit davantage le mythe…

Christophe Rousset, direction
Pierre Audi, mise en scène
Orchestre et choeur de La Monnaie

Iphigénie en Aulide & Iphigénie en Tauride
Les 1er et 22 décembre 2009 à 18h
6, 13 et 20 décembre 2009 à 15h
Iphigénie en Aulide: les 3, 8, 10 et 18 décembre 2009 à 20h
Iphigénie en Tauride: les 4, 9, 11 et 15 décembre 2009 à 20h

Illustration: Christoph Willibald Gluck (DR)

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