Entretien avec Philippe André, à propos de Robert Schumann (Folies et musiques)

schumann_robertSchumann : folie et musique. Damné, condamné à une (double) et lente destruction psychique, Schumann renaît pourtant chaque jour que l’une de ses Symphonies miraculeuses ou son opéra Genovea ou l’une de ses nombreuses partitions chambristes est jouée. Difficile de concilier la chute personnelle et physique d’un homme et l’édifice musical de son œuvre de compositeur. Folie et création sont-ils conciliables ? Comment percer le mystère Schumann ? Entretien avec Philippe André, auteur remarquablement inspiré : « Robert Schumann, folies et musiques » (éditions Le Passeur).

 

 

 

Comment expliquer que Schumann ait pu à la fois développer sa maladie et pourtant composer avec cette diversité et cette intensité ?

Pour répondre à cette question, il faut tenir compte du fait que la « folie » de Robert Schumann fut double. Le compositeur était doté depuis son enfance d’une personnalité névrotique d’où naquirent très tôt des crises dépressives et anxieuses. Il s’agit là d’une folie privée, royaume d’illusion inhérent à chacun, mais qui est aussi à l’origine de la Phantasie, et donc de l’œuvre musicale dans son ensemble. En quelque sorte, états d’âme et élan musical procèdent d’un fond commun. Mais à partir de l’âge de 34 ans, Robert Schumann fut touché par une autre folie, celle-ci venue de l’extérieur : une paralysie générale d’origine syphilitique contractée douze ans auparavant mais qui ne s’était pas manifestée jusqu’alors. Cette paralysie générale est une démence accompagnée d’un délire. De toute l’efflorescence constitutive de sa Phantasie, Schumann luttera à partir de là contre la détérioration de son esprit. Et cette désertification ne s’opérant que progressivement, le compositeur, véritable héros tragique combattant de toute son énergie contre la fatalité, parviendra encore à poursuivre son œuvre durant une dizaine d’années. Il ira ainsi jusqu’au bout de ses forces et de ses capacités qui s’amenuisent de jour en jour. Et quand composer ne sera plus possible, il tentera de se noyer dans le Rhin. Alors viendra le silence musical des deux années passées avant sa mort dans la clinique d’Endenich.

Pensez-vous que Schumann aurait pu écrire différemment s’il n’avait pas été psychiquement diminué ?

Tant que nous demeurons sous l’égide de la Phantasie névrotique, la réponse est non, puisqu’à proprement parler Schumann n’était pas diminué, bien au contraire ! Par contre à partir de ses 34 ans, la détérioration et le délire s’insinuant au fil des dix années qui suivent, Schumann voit peu à peu se réduire son efflorescence musicale, ses capacités à écrire une musique en prise directe avec la pulsion dionysiaque qui anime l’appareil psychique. La différence avec l’œuvre qu’il aurait composée s’il n’avait pas été amoindri psychiquement ira donc en augmentant durant cette dernière décennie. Schumann avance de plus en plus au dessus d’un gouffre et il doit se garder en permanence de perdre l’équilibre, ce qui se ressent forcément dans ses formes musicales, sans doute moins audacieuses. Ecrits durant l’année ultime où il put encore composer (1853), les Chants de l’aube sont le témoignage bouleversant d’une inspiration poussée le plus loin qu’il est possible, mais tout de même très attaquée à ses racines mêmes. Et pour finir, il va sans dire que sans la paralysie générale, le silence d’Endenich n’aurait pas eu lieu d’être.

De quelle façon en quelque sorte, sa folie a-t-elle pu inspirer ses pages les plus sublimes ?

S’il s’agit de la première période, celle de la Phantasie, le vertige existentiel, les angoisses, la mélancolie (Eusebius) succédant à l’excitation (Florestan), toutes ces composantes ne peuvent que colorer, ouvrir sur des abîmes, provoquer les mouvements effrénés et surtout favoriser, dans une sorte d’urgence vitale, la transfusion directe des couches les plus profondes du psychisme (Kreisleriana !). Se défendre contre l’angoisse ou la mélancolie et s’exprimer par la musique procèdent de la même source. Schumann est le compositeur de la transfusion de soi. Toutes les composantes du romantisme, si superbement exprimées dans les lieder (mais aussi dans la musique pour piano, la musique de chambre, les oratorios…), affleurent d’autant plus qu’une pulsion originaire des plus éruptive fait advenir dans l’espace de la pensée, les contenus mêmes de l’inconscient.
Pour la seconde période, la réponse est en grande partie la même (la Phantasie perdure) si ce n’est que l’insécurité (Schumann ignore totalement de quoi il est atteint) ainsi que la détérioration engendrées par la paralysie générale poussent de plus en plus le compositeur à réduire l’amplitude de son geste créateur. Ici la folie n’est plus directement inspiratrice, mais elle engendre une lutte poignante et des projections douloureuses d’autant plus sublimes qu’elles sont arrachées à la désertification. Le périple de la Péri, la mort de Faust ou l’agonie théâtrale de Manfred en sont parmi les plus beaux exemples.

 

 

 

LIRE notre critique complète du livre de Philippe André, auteur remarquablement inspiré : « Robert Schumann, folies et musiques » (éditions Le Passeur).

 

 

 

Propos recueillis par Alexandre Pham en novembre 2014

 

 

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