Entretien avec la soprano colorature Géraldine Casey

espana-geraldine-grisey-cd-klarthe-records-critique-cd-review-cd-classiquenews-annonce-critique-cdENTRETIEN avec la soprano Géraldine CASEY, exploratrice / ambassadrice du verbe ibérique tel qu’il rayonne dans les mélodies des XIXè et XXè…  Le label Klarthe, jamais en manque d’un choix artistique original, édite un programme riche en contrastes et couleurs (intitulé avec raison : “ESPAÑA”) où la cantatrice française cisèle l’esprit du drame et de la passion ibériques, le sens du rythme, l’intelligence et les intentions du verbe incarné… sans omettre tout un nuancier d’émotions et de sentiments mêlés parfois tragique, souvent tendres et amoureux… La cantatrice précise les grandes divas qui l’ont inspirée pour réaliser les défis de ce répertoire des plus exigeants…

 

 

 

CLASSIQUENEWS / CNC :  En quoi est-il pertinent d’aborder les mélodies choisies pour soprano colorature, c’est à dire pour votre voix ?

Géraldine Casey : On connait le répertoire de mélodies espagnoles surtout à travers des représentantes emblématiques telles Teresa Berganza, Victoria de los Angeles ou Montserrat Caballé, c’est-à-dire des voix de mezzo sopranos ou sopranos lyriques. Il suffit de constater la popularité des fameuses ”Siete canciones populares” de Manuel de Falla, souvent enregistrées et diffusées auprès du grand public. Aux accents typiquement ibériques, elles sont expressément composées pour mezzo soprano.

Il est vrai que la référence au “cante jondo” (littéralement traduit chant rond) du flamenco dans ce répertoire est très présente, et pousserait à croire qu’il ne s’adresse qu’aux voix graves.

Or, nombreux sont les compositeurs espagnols qui ont écrit pour voix de soprano, leur permettant justement d’allier les références folkloriques à la musique dite plus “savante”. Il semblait intéressant de les faire mieux connaitre. Souvent certaines sont de vraies raretés au disque, comme les très belles mélodies de jeunesse de Manuel de Falla ou les pépites de Fernando Obradors

Cela donne une forme toute particulière de mélodies, dans laquelle la voix plus aigue peut exprimer la spiritualité et le raffinement de l’esprit et des textes emblématiques espagnols (la piquante morale de Cervantès dans les si aigus de Consejo d’Obradors ou la subtilité et les intonations du rapport mère/fille dans Preludios de Falla). Les vocalises typiquement coloratures permettent en outre d’imager des éléments essentiels de l’histoire comptée, comme le vol du papillon dans Elegie eterna de Granados, le rire dans De donde venis amore et le vent dans les arbres de De los alamos vengo de Rodrigo, ou encore l’insolence dans Coplas de Curro Dulce d’Obradors.

Soit certainement au final une grande liberté et une large palette de couleurs pour des voix étendues comme la mienne.

 

 

 

CLASSIQUENEWS / CNC : A propos des textes de canciones, quels thèmes poétiques vous semblent spécifiques à l’âme espagnole ? Y a t il 1 / 2 pièces que vous trouvez particulièrement emblématiques ?

Géraldine Casey :Le corpus littéraire invoqué dans le répertoire de mélodies espagnoles est tout simplement fantastique. Car au côté des thèmes folkloriques comme la séduction, les affres ou bonheurs de l’amour, la simple danse, vous trouvez les très belles poésies de Gustavo Adolfo Bécquer (1836-1870) ou Antonio de Trueba (1819-1899), ou encore celles des catalans Josep Janés (1913-1959) et Apel les Mestres (1854-1936), très connus en Espagne. Souvent reviennent les thèmes de l’action du temps dans nos vies, le rapport à la mort, mais aussi tout ce qui concerne l’indépendance et la liberté de l’être. Ce qui frappe finalement, c’est cette propension à la dualité “assumée” de la nature humaine, toute de fougue comme de subtilité, toute de vie comme de mort, toute d’amour signifiant joie et malheur à la fois.
Derrière un subtil raffinement du texte, utilisant souvent la métaphore, les thèmes sont abordés de manière forte, directe, entière, et souvent avec beaucoup d’humour.

Difficile d’isoler une ou deux œuvres parmi toute ces richesses, mais peut-être le chef d’œuvre “Damunt de tu nomes les flors” de Federico Mompou en est-il une synthèse, tout comme Preludios de de Falla déjà citée. Très typiques sont El majo discreto de Granados (en plus inspirée de tableaux de Goya) tout comme El Vito d’Obradors, au niveau de l’humour et de l’insolence.

 

 

 

CLASSIQUENEWS / CNC : A part Maria Barientos que vous évoquez dans le texte du livret, quelles sont les cantatrices modernes qui vous ont inspirées ? Sur le plan du style, des intonations, du caractère ?

Géraldine Casey : J’avais bien sûr entendu Victoria de los Angeles (qui a eu la chance d’enregistrer nombre de mélodies de Mompou avec le compositeur lui-même) ou encore Teresa Berganza et Montserrat Caballé, toutes trois ardentes défenseurs du répertoire espagnol. Mais la vraie révélation est venue de Maria Bayo, qui chante énormément ce répertoire ainsi que la (peu connue en France) zarzuela (équivalent de notre opéra comique français). J’ai été touchée par la subtilité de cette voix de soprano léger dans un répertoire souvent uniquement associé au folklore. Elle m’a véritablement fait découvrir toute la finesse de l’inspiration de ces compositeurs des 19ème et 20ème siècles, tout en démontrant une liberté de style dans les affects et intonations de voix se rapprochant du flamenco (trilles typiques, exclamations, utilisation plus appuyée de la voix de poitrine). Avec une tessiture équivalente et un amour de l’Espagne car j’y ai vécu, je ne pouvais que m’engouffrer avec délectation sur ses pas ! Pilar Lorengar, plus ancienne, est aussi un maître en la matière, notamment au niveau de la justesse du texte et surtout du sous-texte. J’apprécie enfin le style simple et nuancé de Dania Rodriguez, qui cherche tout comme nous l’avons fait, à faire redécouvrir les raretés de ce répertoire.

Propose recueillis en avril 2019

 

 

 

 

 

 

LIRE aussi :
espana-geraldine-grisey-cd-klarthe-records-critique-cd-review-cd-classiquenews-annonce-critique-cdCD, critique. Géraldine Casey, soprano : ESPAÑA ! (1cd KLARTHE). Nous avions remarqué son cd Mozart : où son sens expressif et sa plasticité comme coloratoure savaient relire avec vivacité et investissement les airs redoutables écrits par Mozart… Klarthe édite un tout autre programme où la cantatrice française troque l’agilité et le legato mozartiens pour l’esprit de la couleur ibérique, le sens du rythme, l’intelligence et les intentions du verbe incarné… sans omettre, un épanchement nuancé dans la douleur, la pudeur blessée, ce tragique contenu et toujours digne, qui fait l’orgueil des héroïnes hispaniques… et aussi la profondeur souvent mal comprise de la majorité des pièces concernées.
Le choix de l’interprète se porte sur les mélodistes espagnols des XIXè et XXè, dont le travail ressuscite dans l’écriture « savante », la force et la sincérité des idiomes traditionnels et populaires. Comme le précise Géraldine Casey dans le texte de la notice, tous les compositeurs ainsi réunis sont pianistes (d’où le raffinement de l’accompagnement au clavier) ; ils sont tous marqués par l’impressionnisme des parisiens Debussy et Ravel, enrichissant encore la palette ibérique de nuances harmoniques à la française. Le jaillissement des sentiments se double ainsi d’une évocation très fine des situations et des climats qui portent les émotions du chant.

 

 

 

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