ENTRETIEN avec la pianiste Laurianne Corneille, à propos de son album Schumann.

KLA094-CORNEILLE-LAURIANNE-cd-KLARTHE-robert-schumann-piano-kreisleriana-critique-cd-classiquenewsENTRETIEN avec Laurianne Corneille, à propos de son album Schumann : “L’Hermaphrodite” (1 cd Klarthe records). « Doubles réconciliés », c’est ainsi que notre rédacteur Hugo Papbst résumait la réussite du dernier album de la pianiste Laurianne Corneille, interprète des personnalités mêlées, complémentaires de Robert Schumann. A l’appui de sa critique développée, voici l’entretien que nous a réservé la pianiste pour laquelle l’écriture Schumanienne revêt des significations singulières et personnelles. Un engagement intime qui scelle la valeur de son regard sur Robert Schumann… Explications.

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On parle souvent de la double personnalité de l’âme schumannienne (Florestan / Eusebius). Que manifeste pour vous son écriture pianistique ? Un écartèlement de directions inconciliables ou un certain équilibre auquel chacun devrait aspirer ?

La difficulté intrinsèque de l’écriture de Schumann tient au fait que cet écartèlement ressenti par l’auditeur et qui se manifeste souvent par un inconfort, est en fait son propre équilibre. Schumann est comme un enfant qui chanterait à tue-tête sans se soucier de la beauté. Un enfant se soucie seulement de sa sincérité et c’est en cela, précisément, qu’il est beau. Schumann vit avec les émotions, avec tout ce qui le traverse, il ne cherche pas à les faire taire. C’est pour cela qu’il a le grand courage : celui de garder les yeux ouverts sur tout ce qu’il l’entoure. Je crois que son côté épique, chevaleresque, qui n’appartient qu’à lui, découle de ce courage de l’enfance. Il chante donc avec toutes ses voix, et elles se coupent la parole en permanence : c’est ce qui s’entend dans son écriture pour le piano. Il ose être plusieurs personnes, exactement comme un enfant qui raconte une histoire.
Peu de gens savent se laisser traverser ainsi, alors d’aucuns le ressentiront comme un écartèlement… « Le regard neuf de l’enfant sauve même les trottoirs de l’usure » disait Romain Gary. Je crois que, dans ce fragile équilibre qui est le sien, Schumann nous sauve d’un romantisme qui pourrait devenir routinier si nous n’avions ce type de regard, qui est comme une vigilance.

 

 

La présence du corps, le souvenir de la blessure innervent implicitement votre approche artistique (8 pièces des Kreisleriana). De quelle façon cette singularité a-t-elle enrichi votre propre approche de l’écriture schumannienne ?

Par l’accident que j’ai vécu, j’ai ressenti cet écartèlement (dont il a été question plus haut) physiquement : c’est mon corps qui s’est fissuré à travers cette clavicule brisée. J’ai une propension naturelle à l’écartèlement de la psyché, mais ressentir le déchirement du corps, puis m’obliger à chanter à tue-tête par-dessus la blessure fût une expérience singulière. J’ai donc fait ce cheminement, très proche à mon sens de l’écriture de Schumann.
Par ailleurs, je suis quelqu’un qui comprend par le corps ou, pour le dire autrement, qui fait toujours en sorte de réfléchir et dépasser l’expérience corporelle afin de la transcender. L’événement importe finalement assez peu. C’est ce que l’on en fait qui peut tout changer.
Je pense souvent à cette phrase de Lorette Nobécourt, immense autrice, qui m’accompagne : «Aujourd’hui, je pense que la souffrance est une occasion inespérée de comprendre. Il faut saisir cette voie d’accès avant que tout se referme. »
Je crois que c’est ce que j’ai fait, mais j’ai sans doute gardé un pied dans la porte, c’est-à-dire que je garde le souvenir de cette souffrance-là.

 

 

Parlez-nous de ce « fil d’or » à la fois ténu et réparateur qui réconcilie. Dans quelles pièces précisément ?

Ce fil d’or -qui est mon fil rouge-  est une autre manière de parler de la laque d’or, l’urushi, que l’on utilise lorsqu’on répare des céramiques ou des faïences brisées. Cet art japonais du Kintsugi était ma métaphore personnelle pour parler du chant. C’est pour cette raison qu’il est le thème principal du film réalisé par Gaultier Durhin pour parler de ce disque. Il s’agit du chant salvateur avec lequel on vient panser les blessures. La laque d’or est partout, dans des proportions plus ou moins importantes selon les pièces. La musique de Schumann est une topographie de la souffrance, et j’ai voulu combler, avec plus ou moins d’or, les sillons, les fissures, les écartèlements. C’était ma manière d’entendre cette musique et de la «dire ». Mais aussi d’exprimer : « ne détournez pas le regard, parce que ces blessures sont belles. »

 

 

Que représente pour vous l’Hermaphrodite ? En quoi cette figure mythologique est-elle emblématique de votre approche de Schumann ?

L’Hermaphrodite est mon cheval de Troie. Il s’établit par cette figure mythologique ambivalente différents niveaux de lecture : le double schumannien, la complémentarité féminin/masculin, le personnage de Clara Schumann, la scission, la fusion. C’est tout à la fois un monstre et une figure de l’amour. Il est une crainte et une fascination. C’est une alchimie qui me permet aussi de m’exprimer en tant qu’Homme lorsque c’est la Femme qui joue et inversement.

Propos recueillis en avril 2020.

 

 
 

 

KLA094-CORNEILLE-LAURIANNE-cd-KLARTHE-robert-schumann-piano-kreisleriana-critique-cd-classiquenewsLIRE aussi notre critique complète du cd SCHUMANN : L’Hermaphrodite. Kreisleriana, Les Chants de l’aube… Laurianne Corneille, piano  – 1 cd KLARTHE records… Extrait de la critique : “ Un cheminement qui nous conduit à la clé, sommet de cette libération émotionnelle qui va par étapes : le Widmung (chant de l’amour) et qui dévoile le 3è terme de la trinité Schumanienne : « Raro », rébus amoureux qui fusionne ClaRA et RObert Schumann, l’un des rares couples parmi les plus légendaires de l’histoire de la musique. Ici, lumineuses et sincères, leurs deux âmes fusionnent. Widmung ici joué dans sa transcription pour piano seul de Liszt, ravive intacte, la magie du sentiment amoureux le plus pur, tout en se rapprochant de l’indicible nostalgie schubertienne.”
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