Dossier Wagner 2013Louis II de Bavière et Richard Wagner (1864-1883)

De 1864 à 1883, le soutien du jeune Roi de Bavière Louis II éblouit les 19 dernières années de Richard Wagner. Un cas unique dans l’histoire des arts en Europe: la compréhension intime et profonde que Louis a des opéras de Wagner et son aide financière à la réalisation du grand œuvre wagnérien restent l’exemple le plus exceptionnel d’une relation bénéfique entre un mécène et son génial favori…


Ludwig II et Wagner

Leur rencontre tient du miracle comme du roman : un nouveau chapitre (et peut-être le plus captivant) de deux existences totalement hors normes)… Fugitif, criblé de dettes, Wagner est alors suicidaire, désespéré, anéanti lorsque l’inimaginable se produit: le jeune roi de Bavière nouvellement intronisé le 10 mars 1864 à l’âge de 18 ans, demande à le voir de toute urgence.

Le jeune souverain qui s’est façonné son propre monde intérieur à partir des opéras du compositeur, en particulier à travers ses légendes chevaleresques, Tannhäuser et Lohengrin (découvert dès 1861), souhaite favoriser le musicien quinquagénaire, car Wagner lui fournit l’aliment musical si nécessaire à ses aspirations les plus intimes.
Le roi a donc 18 ans; Wagner, 51 ans.

Le compositeur reçoit une maison pour composer (sur le lac de Starnberg), une rente à vie qui lui épargne bien des inquiétudes, et voit la quasi totalité de ses dettes remboursées. Pour le musicien, Louis II est un Lohengrin descendu du ciel, l’homme providentiel qu’il n’avait jamais peut-être espéré.

Mais le destin comble doublement le musicien… A l’été 1864, Wagner qui vient donc de trouver le mécène idéal, demande à Cosima von Bulow, la fille de Liszt (déjà repérée à Paris dès 1853) de le rejoindre en Bavière: les deux âmes romantiques se retrouvent, se reconnaissent ; ils décident alors de vivre ensemble. C’est pour le mari de Cosima, le chef Hans Von Bulow , -wagnérien de la première heure-, un crève cœur et pour Liszt père, une trahison dont il ne se remettra lui aussi que très lentement.



Wagner-Wotan et Louis-Siegfried

Ludwig, prince taciturne, rongé par ses désirs homosexuels (qu’il tente sans succès de réfréner), se détourne peu à peu de la politique, s’engageant toujours davantage dans l’édification de ses mondes intérieurs : la construction de ses multiples châteaux, aujourd’hui joyaux du patrimoine bavarois (le temple romantico gothique de Neuschwanstein et ses fresques wagnériennes… ; le refuge rococo de Linderhof ; sans omettre la réplique admirative de Versailles, Herremchiemse, avec sa propre galerie des glaces…)… pour ce cadre réinventé qui nourrit ses rêves les plus délirants, les opéras de Wagner fournissent la matière sonore indispensable à ce grand œuvre… (à Linderhof, Louis II va même jusqu’à reconstituer la grotte qui abrite les amours de Tannhäuser et de Vénus (le Venusberg)…
Dans ce monde parallèle, sont conviées aussi ses courtes aventures amoureuses avec de jeunes hommes (le premier de ses amants aurait été son propre cousin, âme rêveuse et contemplative comme lui: Paul von Thurn und Taxis-), et la présence des modèles régulièrement vénérés tels Louis XIV et Marie-Antoinette… à leur fantôme, et pour honorer leur mémoire, le jeune roi, admirateur de la culture française, jure pour lui-même, une tenue et des mœurs ” maîtrisées “.

La relation avec Wagner se dégrade rapidemment sur le plan humain ; mais la conduite de leur projet artistique n’a jamais manqué ses objectifs. Car le roi malgré les vociférations, les prières des plus alambiquées, les crises de mauvaise foi de son cher Wagner, lui restera à jamais loyal et fidèle. Favori du monarque, Richard mène une croisade contre les conseillers et les ministres gouvernementaux: tout est bon pour critiquer la perfidie des politiques, tout est bon aussi pour réclamer de plus en plus d’argent au jeune souverain. C’est que le compositeur a des goûts luxueux: il mène grand train à Munich dans l’hôtel Jochum, somptueuse résidence que Louis II lui a acheté pour composer en compagnie de Cosima…

Sans Louis II, le compositeur n’aurait jamais pu mener à bien son grand oeuvre lyrique, en particulier le Ring, l’Anneau des Nibelungen. Un contrat est même signé entre eux précisant les partitions concernées et la date de leur livraison pour le monarque (au plus tard en 1867). Mais Wagner ne tiendra pas les délais, n’achevant Siegfried qu’en 1871 et Le Crépuscule des Dieux qu’en 1874.
Plus tard, au moment où le couple Cosima Richard tente de lever des fonds via une souscription afin d’édifier le théâtre de Bayreuth destiné aux représentations des opéras de Wagner, c’est encore Louis II qui sauve l’entreprise, offrant une somme importante pour garantir le succès du projet…


Opéras oniriques

A partir de 1864, bénéficiant de moyens enfin quasi illimités, le compositeur peut représenter à Munich ses opéras: Le Vaisseau Fantôme (4 décembre, avec un succès immédiat ; Tristan und Isolde (10 juin 1865, avec le couple Ludwig et Malvina Schnorr, créateurs légendaires des deux rôles-titres. La partition demeure un véritable choc esthétique européen), Les Maîtres Chanteurs, et naturellement les volets du Ring, avant le premier festival présentant l’ensemble du cycle des 4 ouvrages à Bayreuth en 1876.
A Louis II revient le privilège légitime d’entendre avant tout le monde les nouvelles partitions de Wagner l’enchanteur. Tristan und Isolde reste l’ouvrage qu’il affectionne le plus.

A mesure que Wagner se dédie à l’achèvement du Ring, Louis II se replie sur lui-même ; laissant même à ses conseillers, le soin de recevoir et de traiter avec Wagner. Après des fiançailles bientôt annulées avec Sophie de Wittelsbach, sœur de Sissi, en 1867, le souverain s’enfonce peu à peu dans un délire parfois schizophrénique, toujours solitaire et agoraphobe.

Il ne souhaite que voir et revoir les opéras de Wagner, source première de ses fantasmes personnels. C’est surtout pour son plaisir égoïste et là encore solitaire que Louis II réclame à Wagner ses partitions afin d’en savourer, à l’écart du monde, le message poétique. Wagner-Wotan et Louis-Siegfried ont réalisé une alliance humaine et artistique dont les deux séparément ont recueilli les bénéfices.

Très vite, son comportement douteux, ses faveurs à Wagner, ses chantiers dispendieux en font un monarque gênant, d’autant que la Prusse, en la personne de Guillaume Ier, devient la nation suprême, annexant la Bavière. C’est à contre cœur que Louis II se range aux côtés de la Prusse contre la France (1870). Retiré dans ses châteaux néogothiques et baroques, refusant même de rencontrer ses ministres à Munich, le Roi est déclaré fou et déchu de ses fonctions le 13 juin 1886. Il est retrouvé mort noyé le 16 juin dans le lac de Starnberg, ce même lieu symbole de sa miraculeuse rencontre avec Wagner 22 ans plus tôt. Le compositeur était mort depuis 1883: Louis II, sans assister à ses funérailles, organisa une somptueuse cérémonie en hommage à celui qui enchanta par son art, sa courte et tragique existence.

Illustrations: Ludwig II de Bavière, Louis II et Wagner, le château de Neuschwanstein, joyau néogothique édifié par le souverain et qui abrite les fresques murales sur le thème de Lohengrin…

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