COMPTE-RENDU, oratorio. NANTES, Th Graslin, le 8 octobre 2018 : K. SAARIAHO, La Passion de Simone, création française.

COMPTE-RENDU, oratorio. NANTES, Th Graslin, le 8 octobre 2018 : K. SAARIAHO, La Passion de Simone, création française.
Philosophe & martyr… UN ORATORIO CONTEMPORAIN. Témoin exemplaire de la société, Simone Weil (1909 – 1943) conçoit la philosophie comme un combat concret ; elle fustige la violence, les massacres, la guerre ; elle est constamment indignée, révoltée, puis croisant idées et action, martyrise son corps, s’identifie aux victimes et comme elles, s’affame (« parce que les enfants de France étaient privés de lait… ») ; l’âme écorchée, Simone se sacrifie volontairement pour dénoncer l’inhumanité des hommes, c’est à dire moins leur « bestialité » comme il est dit de façon maladroite et équivoque à notre avis, dans le livret d’Amin Maalouf, que leur barbarie. La guerre n’a rien à voir avec les animaux ; c’est une déviation spécifiquement humaine ; une tare permanente qui brûle et embrase le coeur et l’âme de la pacifiste et humaniste Simone Weil.
Sa vie a tout d’un engagement radical, sociétal, politique, intellectuel voire… spirituel.
Son itinéraire a tout du martyr ; un chemin de croix du XXè, aiguisé encore par le climat de terreur à l’heure du nazisme et de la Shoa. En tant que juive française, Simone Weil vit tout cela dans sa chair : elle meurt trop affaiblie pendant le conflit en Angleterre en 1943.

Voilà une vie de souffrance et de conscience, de courage et de lumière qui méritait absolument un …oratorio. La finlandaise Kaija Saariaho relève le défi et nous propose cette version II, réduite et chambriste (créée déjà en 2013 à Brattislava) à partir de l’originale (pour grand orchestre et chœur, créée en 2006 à Vienne). Le sujet mordant, rugueux, continûment intranquille s’adapte parfaitement au dispositif pour petit ensemble, soprano principale et « chœur » (quatre chanteurs) ; il creuse les stridences d’une partition qui nous semble la plus incandescente et la plus angoissée de la compositrice, si on la compare avec ses ouvrages lyriques antérieurs, tels L’Amour de loin (sur un livret du même Malouf, 2000), Adriana Mater (Paris, Bastille, 2006), et récemment Only sound remains (Dutch National Opera, 2016).

   

La Passion de Simone
oratorio pour une révolté, mystique, humaniste :
Simone WEIL

 
 
 

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En 15 « stations », ce chemin musical qui forme un portrait hagiographique de Simone, exalte la grandeur morale, et l’acuité poétique d’une femme qui a su exprimer ( et épingler) l’horreur et donc la barbarie ordinaire à son époque. Une femme juste et admirable qui a su trouver la force et le courage de combattre personnellement l’horreur de la barbarie.
La violence de la partition foudroie littéralement le spectateur, en particulier presque en son milieu, une large séquence instrumentale qui cristallise ce climat électrique. On y goûte aussi la très fine prose d’une philosophe hypersensible, véritable apôtre de l’humanité avec un grand « H » (comme l’est aussi Anna Arendt / 1906 – 1975) : grâce à la récitante Isabelle Seleskovitch qui cite Simone dans le texte. en maints endroits, l’écrivain dévoile une réflexion singulièrement pertinente sur la notion de diabolisme, et sur les racines du mal. Elle est la première certainement à parler directement de l’homme inhumain, figure du mal absolu… cette barbarie selon un terme auquel nous sommes attachés.

« Comme Dieu est impuissant à faire le bien parmi les hommes sans la coopération des hommes, de même le démon à faire le mal ».

« Tout ce qui est soumis au contact de la force est avili, quel que soit le contact. Frapper et être frappé c’est une seule et même souillure ».

 

 

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Grâce aussi à la performance de la soprano solo Sayuri Araida qui évoque Simone dans l’action, dans ses combats, dans sa résistance perpétuelle. L’ouvrière qui éprouve l’inhumanité du travail à la chaine qu’impose le productivisme ; la philosophe militante qui dénonce l’indignité de la société, capable de sentences foudroyantes : « Rien de ce qui existe n’est absolument digne d’amour… il faut donc aimer ce qui n’existe pas. »  Simone aimait probablement le Christ pour qui elle voue une admiration et auquel elle s’est identifiée : une séquence vidéo fait paraître en gros plan le visage de ce petit bout de femme dont l’image (celle de sa carte d’usine, avec le matricule « A96630-WEIL »), comme irradiée l’assimile à un suaire… en de nombreux endroits, le texte du livret inscrit le chemin de Simone sur les pas du Christ.

 

 

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Du début à la fin, la musique ne varie pas sa course : elle crépite, fulmine souvent, se met au diapason d’une guerrière humaniste, se nourrit de ses éclairs poétiques d’une vérité on la dit poétique et criante, rappelant les visions des grandes mystiques foudroyées. Mais ici, une mystique profane. Voici un ouvrage dont la forme rappelle l’oratorio sacré, celui flamboyant des XVIIè et XVIIIè. Saahario sait en renouveler l’architecture et la mise en forme, porté par l’engagement de la soprano soliste, qui est aidée, accompagnée par le quatuor vocal, lequel répète, souligne, anime aussi certaines sentences…

PERSPECTIVES… VITALITÉ DE LA CRÉATION à Angers et à Nantes. Malgré quelques faiblesses de détail (et qui ne concerne que le livret), voilà un spectacle qui nous a rappelé en bien des points, la création de l’opéra Maria Republica, premier opéra de François Paris, en avril 2016, dont les décharges électriques, le climat d’angoisse et de terreur sublimé, la dénonciation de toutes les barbaries et de l’inhumanité croissante avaient déjà marqué les esprits (VOIR notre reportage vidéo MARIA REPUBLICA).

Comme il nous a immédiatement remémorer la création française d’un autre drame lyrique, d’une beauté foudroyante, à deux voix La Rose Blanche, bouleversant hommage lyrique aux deux héros Sophie et Hans, par Udo Zimmermann, révélation en son temps, proposée par Angers Nantes Opéra… février 2013.

Voilà qui classe Angers Nantes Opéra au nombre des scènes lyriques remarquablement engagée dans la création, capable de choisir des sujets « difficiles » dans des mises en musique, solides et convaincantes.Quand la mise en musique renforce la pertinence du sujet, l’opéra ressort gagnant. La machine lyrique doit évidemment nous faire réfléchir autant que nous saisir au premier regard.

La Passion de Simone s’écoule ainsi en moins d’1h30, comme un retable moderne au rythme saisissant, distillant une étonnante musique de la souffrance et de la compassion sur un mode éveillé, conscient, militant. La soprano solo emprunte la voie de Simone : prenant à témoin le spectateur, circulant sur scène et parmi les musiciens. La réalisation est réglée par le collectif La Chambre aux échos (un titre qui convient idéalement à l’écriture à la fois suggestive et ici éruptive de Saariaho) auquel participent les instrumentistes de l’Orchestre national des Pays de la Loire. Kaija Saariaho clôt actuellement sa résidence au sein de l’Orchestre. Captivant.

 
 

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COMPTE-RENDU, oratorio. NANTES, Th Graslin, le 8 octobre 2018 : KAIJA SAARIAHO, La Passion de Simone (version de chambre, 2013), création française.

Soprano solo : Sayuri Araida

Le chœur :
Soprano : Sandra Darcel
Mezzo soprano : Marianne Seleskovitch
Ténor : Johan Viau
Baryton : Romain Dayez

Comédienne – voix parlée : Isabelle Seleskovitch
La Chambre aux échos, compagnie de théâtre musical
Instrumentistes de l’Orchestre des Pays de La Loire

Direction musicale : Clément Mao-Takacs
Mise en scène et vidéo : Aleksi Barrière

  

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PROCHAIN OPERA présenté par Angers Nantes Opéra, à Angers, Nantes, Rennes : The Beggar’s opera, ballad opera de John Gay (1685-1732) et Johann Christoph Pepusch (1667-1752) – Nouvelle version de Ian Burton et Robert Carsen, à partir du 7 novembre à Angers ; du 11 décembre à Nantes ; du 16 janvier à Rennes… LIRE toutes les infos sur le site d’ANGERS NANTES OPERA
http://www.angers-nantes-opera.com/la-programmation-1819/the-beggars-opera

 

 
 
 

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