Compte rendu, opéra. Salzbourg, Grosses festspielhaus, le 15 août 2014. Verdi : Le Trouvère, il Trovatore. Anna Netrebko, Francesco Meli, Placido Domingo, Marie-Nicola Lemieux… Orchestre Philharmonique de Vienne. Daniele Gatti, direction. Alvis Hermanis, mise en scène.    

300xCompte rendu, opéra. Salzbourg 2014. Verdi : Le Trouvère avec Anna Netrebko (Leonora)… C’est assurément la production événement du festival de Salzbourg 2014. Non pas que le chef, Daniele Gatti soit des plus fins et nuancés ; au contraire sa battue épaisse et sans vraie subtilité fait regretter le nerf carnassier et la brûlure que savait y instiller un Karajan. On regrette tout autant la finesse chambriste d’un Philippe Jordan capable de ciseler des climats jamais écouté avant lui dans Don Carlo par exemple, comme récemment sur l’ample plateau de Bastille. La valeur de la production salzbourgeoise vient de la distribution vocale – irréprochable- et de la mise en scène, d’une justesse surprenante qui dévoile en cours d’action, sa pertinence, ses multiples finesses, sachant trouver d’évidentes lectures poétiques entre le dispositif visuel (que des toiles et bois peints de maîtres puisque nous sommes dans la pinacothèque d’un grand musée européen) et les situations ainsi traitées. Sur les murs, un festival de chef d’oeuvres de la peinture italienne et flamande des XVè et XVIè, de Carpaccio, Raphael et Leonard à Bellini, Lotto et … Titien pour le plus récent, -sans omettre l’éblouissant portrait d’Agnès Sorel par Jean Fouquet en Vierge impériale : cf. dernière photo ci-dessous. Les chevaliers en armure y disputent la place avec de nombreux portraits (sublimes Bronzino), et de nombreuses nudités allégoriques ou mythologiques et plusieurs Madones à l’enfant. D’ailleurs, on aura noté qu’au moment du duo le plus poignant entre Azucena et son fils adoptif, Manrico, une série de Vierges à l’enfant défilent astucieusement en second plan (histoire de souligner ce qui pose justement problème entre les deux protagonistes alors sur scène, la nature réelle de leur lien, c’est à dire : Manrico est-il vraiment le fils de la Bohémienne ? La question de l’origine et de l’identité réelle du Trouvère est au cœur de l’action.

luth joueur de luth busiPlus tard quand l’action entraîne un peu plus les protagonistes jusqu’à leurs derniers avatars, -au bord de la mort-, : plus de peintures, mais des cimaises nues dont le pourpre mural porte la marque sans poussière à l’emplacement de la toile disparue… Car et c’est bien l’idée phare de la mise en scène, l’histoire (fantastique et tragique) du Trouvère est en réalité le rêve éperdu romantique de Leonora qui ici, n’est pas à Saragosse, la dame de compagnie de la princesse de Navarre, mais une … gardienne de musée que la proximité avec les sommets de la peinture européenne a probablement marqué jusqu’à échafauder des visions romantiques délirantes. Voilà qui explique avec beaucoup de justesse, le caractère extatique, enivré de Leonora. Le personnage n’évolue guère pendant l’opéra : il est déjà dès le début, emporté, embrasé par ses visions d’amour, que suscite le ténor transi comme elle ; chacune des apparitions de Leonora, vêtue d’une somptueuse robe de velours rouge exprime un désir incommensurable, celui d’une âme qui brûle : en somme, une parente d’Yseult ou d’Elsa chez Wagner.

Soit elle s’enivre de son propre amour, soit elle s’évanouit (à deux reprises!), soit elle meurt (par le poison dans la dernière partie) : Leonora est une figure amoureuse blessée mais digne, radicale dans son aspiration à vivre le grand amour (avec Manrico, le trouvère).

 

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Phénoménale Netrebko

Le rêve de la gardienne de musée…

Netrebko performs as Leonora during a dress rehearsal of Giuseppe Verdi's "Il trovatore" in SalzburgIci s’inscrit dans sa carrière (11 ans qu’elle chante à présent), l’un des jalons lyriques et scéniques de la soprano austro-russe, Anna Netrebko. Le velouté royal du timbre, en dépit de quelques hésitations dans l’agilité s’impose à nous, d’autant plus que la cantatrice trouve constamment le ton juste assurant à son chant, une musicalité de rêve qui force l’admiration. Nous n’irons pas comme certains à dire qu’elle chante mieux que Callas tant sa Leonora a la classe et la sincérité des très grandes interprètes, mais sa sublime plastique, son aura musicale, sa finesse vocale s’imposent. Anna a tout pour elle et sa Leonora salzbourgeoise marque assurément un nouvel accomplissement dans son parcours (à Salzbourg après sa mémorable Traviata).

 

 

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A ses côtés, les deux garçons sont … excellents : dans le rôle titre, le ténor génois Francesco Meli relève tous les défis d’un rôle très éprouvant : ardeur, constance, clarté et aigus insolents, son Manrico-trouvère est lui aussi de première classe : que le chanteur assure avec endurance et abattage l’un des rôles les plus exigeants du répertoire verdien. Placido Domingo qui fêtera en 2015 ses 40 ans de carrière à Salbzourg a chanté plusieurs fois Manrico… en ténor. Aujourd’hui baryton, son Luna déborde d’énergie et de passion ; il dévore Leonora des yeux, prêt à étreindre la jeune femme qui grâce à Netrebko a assurément l’apparence d’une irrésistible sirène. Sens du texte, musicalité juste, intonation saisissante, présence scénique, le lion Domingo offre au Comte, une dimension viscérale et passionnelle, une urgence théâtrale qui manque à beaucoup de ses cadets. Surprenante tout autant, l’Azucena de Marie-Nicole Lemieux surprend elle aussi, en cours de soirée; elle se bonifie, depuis son premier air entonné gaiement comme une parodie fantastique (elle aussi travaille au musée mais comme guide conférencière) jusqu’à son ultime duo avec Manrico et le trio avec ce dernier et Leonora – un épisode final d’une force vocale inouïe : un tempérament dramatique dont le seul défaut demeure l’articulation du texte. C’est la seule dont on ne comprend pas le moindre mot italien s’il n’était les sous-titres.

L’esthétisme de la mise en scène, sa justesse poétique ; la cohérence du plateau vocal, confirmant l’exceptionnelle musicalité de la soprano Anna Netrebko, à défaut d’un chef lyrique véritablement subtil, font de ce trouvère 2014, l’événement lyrique que l’on espérait. Le dvd du Trouvère avec Anna Netrebko (capté à Berlin), est annoncé cet automne chez Deutsche Grammophon. Aucun doute, a contrario de Bayreuth qui s’enlise et peine à régénérer son offre et son image, Salbzourg retrouve la magie de sa légende. Ce Trouvère est l’une des meilleures productions récentes que nous ayons vues lors du festival d’été.

 

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Compte rendu, opéra. Salzbourg, Grosses festspielehaus, le 15 août 2014. Verdi : Le Trouvère, il Trovatore. Anna Netrebko, Francesco Meli, Placido Domingo, Marie-Nicola Lemieux… Orchestre Philharmonique de Vienne. Daniele Gatti, direction. Alvis Hermanis, mise en scène.

 
Illustrations : Le Trouvère à Salzbourg (DR), Giovanni Busi : le joueur de luth (DR), la toile du vénitien provoque chez Leonora ses visions amoureuses extatiques… Dans la mise en scène d’Alvis Hermanis, le Trouvère appartient au monde fantasmatique de Leonora : il n’apparaît qu’en costume gothique et chacune de ses apparitions est évoquée par le portrait du joueur de luth du peintre vénitien Busi…
 

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