Compte rendu, opéra. Paris. Rameau : Platée à l’Opéra Comique (Les Arts Florissants), le 20 mars 2014. Paul Agnew, direction. Robert Carsen, mise en scène

10013809_256214464553237_1528097424_nCompte rendu, opéra. Platée par Les Arts Florissants. Laide mais sincère et même désarmante, Platée nymphe des marais … retourne l’Olympe de la mode. Les dieux sont infâmes et leur victime rien que … divinement humaine. Une apothéose en somme. Et contre toute attente, c’est la moins sophistiquée de tous qui triomphe (malgré sa mort finale). Il y a certainement un peu de Rousseau chez Rameau même si l’écrivain philosophe, partisan du bon sauvage, fut le rival trop jaloux du compositeur érudit. Face aux dieux et leur suite invités ici (une parodie de Cour), la figure naturelle de la nymphe issue du marais remporte les lauriers de la sincérité et de la vérité. Un joyau au royaume du clinquant et du factice.

Robert Carsen récidive ainsi chez Rameau: comme il l’avait fait des Borréades, pas de costumes ni de décors ou machineries XVIII ème mais une actualisation chic (très parisienne) convoquant les icônes de la fashion Week.  Au sommet d’une Olympe rhabillée,  Junon – Coco Chanel et Jupiter – Lagerfield vivent le nouvel avatar de leur déroute conjugale au détriment de la mortelle Platée dont la laideur et la naïveté font les délices d’une clique arrogante et cynique.
En pointant du doigt la face hideuse de la batracienne Jupiter moralisateur entend souligner combien la jalousie de Junon est déplacée. .. un tel laideron ,fiancée de Jupiter ? Et tous de s’étrangler d’un rire persifleur qui pourtant se retourne contre ceux qui l’ont proclamé. La laideur morale assassine les arrogants. Et Platée rayonne enfin par une beauté imprévue.

 

 

La Platée des Marais renverse l’Olympe de la mode …

 

La dupe ici est la nymphe dont la face boursouflée est proportionnelle à son humanité: et l’on comprend in fine que les vulgaires et les plus méprisables sont bien les mieux fardés. Grâce à l’exemplaire performance du ténor travesti dans le rôle-titre, sur les traces du fameux Jelyotte- interprète adulé par Rameau qui lui réservera ses plus grands rôles,  Marcel Beekman exprime à Paris après Vienne, avec une générosité tendre, emblème des innocents admirables, toute la justesse sincère si humaine de la nymphe odieusement raillée.

 

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La formule fait recette depuis longtemps chez le metteur en scène canadien : il aime épingler la méchanceté perverse des dieux et des hommes…. monde barbare, ironique des courtisans et de leurs souverains, -habitués en nantis méprisants aux suites des Palaces internationaux, aux cocktails à coupes de champagne et petit fours, contrastant ici avec la naïveté si touchante de leur victime.
Rameau appelle même à la rescousse en un tableau déjanté (poétiquement le plus fort) La Folie ayant ravi la lyre d’Apollon : en démontrant (et singeant parfois) la facilité de la musique à exprimer toutes les facettes des passions humaines, le compositeur prend acte et témoigne du dérèglement collectif qui pilote la terrifiante hypocrisie des sociétés fussent-elles divines. Ces dieux qui raillent et ironisent, sont trop mortels et d’un soin si vulgaire. .. Rameau et son librettiste feraient-ils sous couvert de comédie déjantée, la satire de la Cour versaillaise comme celle du genre humain ? Hélas, celle qu’on attendait, Simone Kermes, dans un rôle taillé pour sa démesure bouffonne déçoit : comme emblème de l’artifice ici omniprésent, son chant tombe à plat, ses rires et ses accents, comme son français pétaradent (et s’enlisent) sans vérité : de Lady gaga, la diva dépassée reste un artefact sans chaleur. Le constat est d’autant plus regrettable que sa performance dans le rôle de la Comtesse de Nozze de Mozart (cd  récentpublié par Sony classical) sous la baguette de Currentzis, présente les mêmes dérapages dommageables : affêterie, surenchère, préciosité mécanique… un contre sens chez Rameau.

Tout ce que ce monde divin/terrestre compte en rituels factices et creux se dévoile sur la scène de Carsen,  conçu tel un vaste miroir aquatique -les miroirs citent l’eau du marais de la nymphe abusée. En outre, la transparence des miroirs, l’accumulation des plastics sans âme renforce ce vide criant d’un monde qui a pourtant l’horreur du  néant.  A mesure que l’action se réalise,  fashion King and Queen sans omettre leurs serviles petites mains, se noient dans leur propre fange cynique quand à l’inverse c’est Platée qui s’élève. .. par son humanité coassante magnifique.  Burlesque, comique et tragique, sincère surtout, voici le rôle le plus délirant et le plus attachant du théâtre ramélien. Il est magistralement incarné ici.

PLATEE_2014_lagerfield_-Edwin-Crossley-Mercer-(Jupiter)-DR-Monika-RittershausEn faisant la satire du genre humain, Rameau permet au vengeur Carsen,  nettement du côté de Platée, de dénoncer l’artifice ritualisé organisé en singeries sociales. C’est tout le milieu de la mode qui en prend pour son grade. .. il aurait été prometteur de pousser plus loin les références et l’analogie.  Pourquoi n’avoir pas convoquer l’impératrice du bon goût déclaré loi divine, la fabuleuse Anna W. qui règne de façon hallucinante à chaque  fashion Week? La figure aurait ajouté à une étonnante galerie de portrait. Remplaçant William Christie souffrant, le chef associé des Arts Florissants, Paul Agnew, chef ardent à l’indéniable souffle dramatique, défend avec panache, flexibilité et des couleurs ciselées,  une partition qu’il connaît bien pour en avoir été le premier chanteur, incarnant la sublime Platée sous la baguette de Minkowski il y a quelques années au Palais Garnier (mise en scène de Laurent Pelly),  sous la baguette plus récente encore de Jean- Claude Malgoire à Tourcoing en 2013… voir notre reportage vidéo : Platée à Tourcoing par Paul Agnew et Jean-Claude Malgoire.
Performance vocale et musicale riche en couleurs,  lignes claires, défilé subtilement nuancé et fortement caractérisé,  scénographie tirée à quatre épingles parfois trop accessoirisée à force de volonté parodique, cette Platée chic choc réussit son coup et forçant la charge satirique du divertissement comique conçu par le génial Rameau de 1745.

 

platee_468-620x412A l’affiche de l’Opéra Comique à Paris jusqu’au 30 mars 2014.

En direct sur culturebox, le 27 mars 2014, 20h. Lien direct sur la page Platée en direct depuis l’Opéra Comique sur le site culturebox (puis disponible après le direct jusqu’au 10 octobre 2014).
A ne pas manquer, la conférence concert Platée par William Christie et les chanteurs de la production (“ la leçon de William Christie “), même lieu, le 28 mars 2014, 20h.

Illustrations : © Monika Rittershaus 2014 (Opéra de Vienne). Platée au bras de Jupiter en promise éberluée ; Jupiter Lagerfield et ses doubles narcissiques en miroir…

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