Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 4 décembre 2016. Gluck : Iphigénie en Tauride. Véronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’Opéra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scène

Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 4 décembre 2016. Gluck : Iphigénie en Tauride. Véronique Gens, Etienne Dupuis, Stanislas de Barbeyrac… Orchestre et choeurs de l’Opéra de Paris. Bertand de Billy, direction musicale. Krysztof Warlikowski, mise en scène. La première mise en scène d’opéra du metteur en scène polonais Krysztof Warlikowski revient à la maison qui l’avait commandé in loco en 2006. On se souvient aussi d’une prodigieuse mise en scène, néons et capharnaüm, mystique expressionniste du Roi Roger que le metteur en scène présenta ensuite sur la scène de Bastille en juin 2009 : Lire notre critique ici. La série de représentations de fin d’année 2016 d’Iphigénie en Tauride de Gluck est en l’occurrence dédiée à la mémoire du regretté Gérard Mortier, ancien Directeur de l’Opéra (décédé en 2014) et commanditaire de la production… devenue emblématique. 10 années ont passé : que reste-t-il de cette réalisation ? Une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnante de musicalité, dirigée ici par le chef Bertrand de Billy. Un spectacle que Warlikowski dédie lui même à la Reine Marie-Antoinette ; soit un événement d’une valeur artistique inestimable !

 

 

 

L’Iphigénie de Garnier : un concert de beaux timbres

 

 

gluck iphigénie en tauride veronique gens opera de paris classiquenews aqjvxc0wfg2dzk9s6vvwLa soprano française Véronique Gens interprète le rôle-titre de la Princesse Atride devenue prêtresse de Diane en Tauride après avoir été sauvée par la déesse quand son père Agamemnon voulait la sacrifier pour aider les Grecs à gagner la guerre de Troie. Cantatrice idéale pour un rôle en dignité et en sincérité, Véronique Gens campe une Iphigénie de grande classe, affirmant une performance impeccable, même si au début du premier acte, l’équilibre entre fosse et scène était fragile. Son air au IV: « Je t’implore et je tremble, O Déesse implacable ! » est un des rares moments de démonstration pyrotechnique vocale dans l’opus, interprété avec franchise et férocité, à l’effet d’exultation indéniable ! Le trio au III : « Je pourrais du tyran, tromper la barbarie » entre Pylade et Oreste, est un autre superbe moment lyrique, riche d’ambivalence et de sentiments partagés. Le duo de Pylade et Oreste qui suit : « Et tu prétends encore que tu m’aimes ! » est fabuleusement chanté par Stanislas de Barbeyrac et Etienne Dupuis. L’Oreste du dernier a la diction parfaite et un timbre d’une beauté particulière (remarqué déjà par classiquenews dans le rare opéra Thérèse de Massenet). Le ténor français dans le rôle de Pylade est aussi un bijou en beauté et justesse ; sa performance musicale est un modèle d’héroïsme et de sentimentalité. Remarquons également les performances des seconds rôles depuis la fosse : excellentes Adriana Gonzalez et Emanuela Pascu en Diane et deuxième prêtresse respectivement, et surtout celle du jeune baryton polonais Tomasz Kumiega avec l’une des voix les plus alléchantes de la soirée (!).

 

 

 

Warlikowski : la sincérité qui dérange

 
 
 

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Puisque l’œuvre de Gluck est en vérité une œuvre composite, avec une étonnante fluidité malgré ce fait, son aspect le plus impressionnant est théâtral. Gluck fournit à ses personnages des airs déjà écrits dans les années 50, et à son chœur, de la musique de ses ballets précédents, notamment Sémiramis de 1765. Le livret de Nicolas-François Guillard, d’après Guymond de La Touche, et d’après Euripide, est d’une grande efficacité dramatique. Sur ce terreau, l’homme de théâtre et artiste contemporain qu’est Warlikowski offre au public parisien une relecture des plus brillantes du livret, sinon LA plus brillante. Transposée dans une maison de retraite transfigurée, l’intrigue est en l’occurrence toujours celle de l’héroïne éponyme, soit Iphigénie, mais « réincarnée » sur la scène de Garnier, en tant que vieille femme hantée par son passé. Le commentaire évident sur la condition humaine cache derrière lui une pensée critique et une profondeur artistique rares dans notre contexte actuel enclin à l’abandon frivole et à la superficialité. La direction scénique est remarquable, à causer des frissons en permanence par la véracité dramaturgique et la clarté de l’intention. Tous les chanteurs sur scène font preuve d’un excellent, riche et complexe travail d’acteur. Les figurants et acteurs embauchés sont également complètement investis dans la production, notamment l’Iphigénie muette de l’actrice Renate Jett, touchante et bouleversante, ou encore la Clytemnestre délicieusement mimée d’Alessandra Bonarota.

 
 

L’Orchestre de l’Opéra National de Paris sous la baguette du chef Bertrand de Billy, en dépit des soucis d’équilibre initial, se montre plein de brio et d’entrain. Les nombreux récitatifs accompagnés sont percutants et les effets spéciaux instrumentaux chers à Gluck sont joués solidement. Une fabuleuse occasion de redécouvrir ce chef d’oeuvre musical et théâtral, nourriture pour les sens et pour l’esprit ! Encore à l’affiche les 9, 12, 15, 19, 22 et 25 décembre.

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