CD. Massenet: Thérèse (Gubisch,Dupouy,Castronovo, Altinoglu,2012)

CD. Massenet : Thérèse (Altinoglu, live 2012)

La coupe dramatique de l’opéra Thérèse (créé à Monte Carlo en 1907), dès l’énoncé haletant de l’ouverture (annonce du couperet fatal qui à terme emportera et Thérèse et son époux) manifeste le génie de Massenet. Un Massenet, auteur officiel incontournable du milieu français, qui sexagénaire, trouve de nouveaux ressorts pour régénérer son inspiration. Ce nouvel enregistrement courageux nous en offre la preuve. C’est même un moderne dont les médias de l’époque ont relayé la correspondance- rien qu’au téléphone (!) – avec le librettiste en vue de l’élaboration de l’ouvrage. Massenet au téléphone, voilà une image qui en 1907 impose un compositeur devenu monument musical, et depuis toujours à l’avant-garde. Impression confortée encore à l’écoute de cette Thérèse réellement passionnante.

Thérèse, enfin dévoilée

Massenet_Therese_280Toute l’action est inféodée au passé qui surgit où on ne l’attend pas ; la musique ouvre des gouffres de passions dévorantes, des vagues de tendresse dont seul Massenet a le génie… les forces de la psyché éprouvent l’âme amoureuse de la citoyenne Thérèse ; mais l’épouse se révèle et s’impose finalement, affirmant une indéfectible loyauté, en dépit des vertiges sensuels que réveille la présence insistante de son ancien amant. Confrontée au surgissement du rêve, la girondine a changé : elle se voue prioritairement à l’époux André. Massenet tire profit du jeu des contrastes qu’il a choisi sciemment et de façon mesurée : les girondins André et son épouse Thérèse d’un côté, et de l’autre, leur ami (et amant), Armand, l’aristocrate déchu ; d’un côté pour la jeune femme, l’ivresse revivifiée du passé amoureux que porte la présence d’Armand opposé à l’esprit du devoir conjugal ; l’appel au rêve, un” là bas ” évoqué par Thérèse, en sphinge axiale, autant avec son époux qu’avec son amant… et qui inspire au compositeur deux duos amoureux parmi les plus ineffables de sa création; d’un côté, un huit clos sentimental à trois; de l’autre, la violence barbare et collective de l’époque révolutionnaire (la Terreur a fasciné Massenet, conscient de son potentiel hautement dramatique)… etc…Au final, il ressort que davantage encore que dans Manon d’après l’Abbé Prévost, le prétexte historique et révolutionnaire n’est valable que dans la mesure où il renforce les épisodes d’effusion purement sentimentale que fait jaillir le désir des trois protagonistes : André, Thérèse, Armand. Un trio d’autant plus lié (la femme, son mari et son ancien amant) que les deux hommes sont tout autant liés par une amitié profonde… peut-être davantage défendue par André.

Facettes d’un chef d’oeuvre

Dans cet opéra d’un naturalisme surtout sentimental, le choix du clavecin par exemple (symbole musical parmi tant d’autres) prend la même valeur que celle, essentielle, de la fleur que jette Carmen à l’attention de José dans l’opéra de Bizet : ce ” menuet d’amour ” que chante alors le marquis à son ancienne Dulcinée renforce le stratagème de l’amant venu reprendre Thérèse, quitte à trahir son ami d’enfance, celui qui est si bon pour lui.
Il y a ici des situations comparables à celle de Manon quand terrassée par un amour qui la dépasse, Manon reconquiert au nom des serments passés, eux aussi, son amant devenu curé à Saint Sulpice (!) : encore des jeux de contrastes ; dans Thérèse, l’activité de l’amant n’aura pas été vaine: c’est une amoureuse reconquise qui s’exprime enfin (du moins le croyons-nous) dans l’air passionné et d’un calme voluptueux ) la fois : ” Viens partons ” vers ce ” Là bas … ” dont l”invocation magiciennescelle les serments de l’amoureuse avec son mari et avec son amant ; le choc de la rencontre produit ses effets et prend la forme d’un aveu d’une passion régénérée avec une ardeur intacte comme l’exprime alors le chant aérien de la harpe dont la sonorité des cordes pincées réitèrent ce qu’a produit le clavecin dans la partie précédente.
On savait Massenet génial dramaturge : cette intelligence des épisodes qui se répondent et ces options instrumentales précises, agissant de connivence, d’une partie à l’autre, soulignent la perfection du plan dramatique.
On pourrait ailleurs relever l’éloquence dramatique du compositeur dans le trio tardif fixant la situation psychologique de chacun des trois personnages (scène 3, partie II) : aboutissement remarquable d’une écriture savante qui s’appuie sur un solide métier : Massenet n’a pas compté pour rien dans l’histoire des cantates pour le prix de Rome. Cet épisode à lui seul aurait tout à fait valider le succès de ses élèves lauréats tels Charpentier ou D’Ollone.

vertus de la fulgurance

Mais ce qu’apporte Thérèse, c’est la concision et l’intensité d’une œuvre d’autant plus forte qu’elle dure peu, son parcours dramatique en un seul acte. Jamais Massenet n’avait été plus poète, ivre d’une sensualité extatique qui fait le nœud émotionnel de l’ouvrage d’abord dans le superbe duo amoureux entre Thérèse et son époux Thaurel (“… aimer, c’est vivre; il faut aimer…”); puis comme son écho contradictoire, le duo qui suit… entre la même Thérèse et son ancien amant, Armand ; le vérisme de Massenet rejoint évidemment celui de Puccini et de Mascagni: Thérèse est une amoureuse rugissante et même d’unevolupté suprême que la décision finale, définitive et tragique, rend forte, sublime, admirable par son sens du dépassement, du sacrifice, de la grandeur morale. C’est une figure digne d’Alceste.

Que vaut cet enregistrement réalisé sur le vif lors du dernier festival de Montpellier 2012 ? La version s’impose par la justesse psychologique des voix requises, surtout masculines, chants d’un tempérament inouï qui rend justice au travail musical du compositeur. D’autant que ce dernier n’a négligé aucune des facettes des trois caractères. Au point de réussir surtout comme nous l’avons dit, sur un fond historique, un huit clos à 3 personnages.

Relative déception côté direction; l’Orchestre n’est rien qu’illustratif et parfois lourd : la baguette manque d’imagination et surtout de cette finesse ténue qui épargne au style de Massenet toute sécheresse mécanique, toute impression de formule académique. La subtilité qui aurait tant servi le style musical fait souvent défaut et souvent l’on regrette de n’écouter qu’un Massenet, vaguement rêveur, rarement enchanteur, souvent décoratif et… précieux dans ses références historicisantes.

En revanche, Étienne Dupuis est excellent ; le baryton éclaire par un chant articulé et d’une remarquable justesse la richesse du personnage d’André : pas uniquement l’époux aimant à la bonhommie lisse, mais une âme singulièrement brillante et profonde, époux tendre et ami loyal d’une grandeur humaine admirable (l’astre insoupçonné au cœur de la tempête révolutionnaire : en roi des contrastes, Massenet a parfaitement atteint son objectif).

Charles Castronovo, d’une hallucination werthérienne, apporte lui aussi une couleur émotionnelle passionnante au rôle de l’amant fugitif Armand ; c’est une instance qui fait surgir la passion irrésistible du passé… Il .réussit un tour de force vocal lui aussi, porté par la vitalité ardente d’un caractère qui l’amène à soutenir et couvrir tous ses aigus pourtant redoutables. Armand est en effet de la même étoffe passionnée, vertigineuse, enivrée voire échevelée … que peut l’être celle de Werther, brossé avec la réussite que l’on sait par Massenet dans son ouvrage éponyme. Son grand air conquérant sur le passé, étendard flamboyant de son désir, vaut un remarquable investissement vocal (scène 5, première partie) et l’un des sommets de la version.

Nora Gubish suscite d’inévitables réserves malheureusement : tout lui est facile dans le médium de la tessiture quand la périphérie et les extrêmes ne sont pas sollicités (long monologue scène 3, première partie) : ailleurs, hélas, les aigus sont détimbrés et tirés, jamais éclatants; malgré la beauté du timbre, l’interprète limite ses nuances et la palette dynamique comme les phrasés sont à l’économie. Quel dommage pour une figure lyrique réellement passionnante, entre passé inassouvi et devoir austère… Peintre de l’âme féminine comme Puccini, Massenet compose avec Thérèse, une figure magnifique et tendre capable d’un onirisme poétique sans équivalent ailleurs (” Jour de juin, jour d’été ” dont la chaleur climatique reflète l’incandescence d’un torpeur délétère…).Thérèse, c’est évidemment la soeur d’Isolde surtout de Tosca… Fière et presque arrogante vertueuse et loyale qui brave la mort. Aucun doute sur cette évidence, Thérèse est l’une des femmes fortes hautement morales et tragiques les mieux conçues de l’opéra français postromantique à l’époque vériste.

Affectée, aux intonations peu naturelles, sans mordre dans le texte, le mezzo s’enlise souvent par son côté bêcheuse et récitaliste qui l’empêche d’approfondir son personnage si captivant de femme de devoir comme de passion … Ses r non roulés indiquent-t-il la déclamation du théâtre parlé, certes qui reprend ses droits en fin d’action, au moment de la résolution tragique quand Thérèse crie volontairement ” Vive le roi ! ” pour être arrêtée puis condamnée afin de rejoindre son époux dans la mort… ? Voilà une articulation qui contraste avec celle de ses partenaires. Si le vérisme doit sa vérité irrésistible à la projection naturelle et première du texte, la diva embrume constamment la perception du verbe en une mélopée de sirène souvent inintelligible et parfois maniérée. Son rire final manque de sincérité dramatique : trop crispé, et comme décalé, il tombe à plat.

Nonobstant ces petites réserves de style, le cd est une révélation. Massenet impose donc un nouveau modèle lyrique en 1907: vraie alternative à Wagner et aussi aux véristes… L oeuvre est admirable de bout en bout : elle justifie ce nouvel enregistrement qui s’impose dans la discographie du compositeur : prise live du dernier festival de Montpellier (juillet 2012), le cd ajoute aux célébrations réalisées en 2012 au moment du centenaire.

Massenet : Thérèse, 1907. Nora Gubisch, Charles Castronono, Etienne Dupouy. Choeur et orchestre Opéra national Montpellier Languedoc-Roussillon. Alain Altoniglu, direction. 1 cd Pal. Bru Zane, collection ” Opéra français “.Enregisté à Montpellier en juillet 2013. Durée: 1h10mn. ES 1011.