Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 22 février 2015. Philippe Boesmans : Au Monde. Patricia Petibon, Charlotte Hellekant, Philippe Sly, Yann Beuron… Orchestre Philharmonique de Radio France. Patrick Davin, direction. Joël Pommerat, mise en scène et livret.

2014-15 Opéra Comique "AU MONDE"  OPÉRA de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat d’après sa pièce éponyme.
 

 

 

L’année du tricentenaire de sa création, l’Opéra Comique continue d’offrir des spectacles audacieux, inattendus, intéressants... La salle qui a vu naître une Carmen ou un Pelléas il y a plus de cent ans, présente aujourd’hui des créations contemporaines telles que Written on Skin de George Benjamin ou encore la première française du dernier opus de Philippe Boesmans : Au Monde, dans la mise en scène du librettiste Joël Pommerat. Nous y sommes aujourd’hui pour découvrir et dévoiler les bonheurs, les ombres, les lumières de cette première collaboration. Patrick Davin dirige l’Orchestre Philharmonique de Radio France en pleine forme, et une distribution des chanteurs-acteurs identique à celle de la création bruxelloise, sauf pour le baryton-basse canadien Philippe Sly lequel reprend le rôle créé par Stéphane Degout l’année dernière à La Monnaie.

« Il fallait que ma vie d’avant s’arrête »

Le produit des talents combinés de Boesmans et Pommerat est d’une actualité confondante tout en étant très ouvertement inspiré du théâtre symboliste du XIXème siècle, mais aussi d’un Debussy comme d’un Poulenc ou d’un Strauss. Sans jamais citer explicitement les œuvres précédentes, l’atmosphère d’un Pelléas s’instaure dès la première mesure et dès la première phrase. La tonalité précieuse de Boesmans paraît éclairer et enrichir le texte aux prétentions néo-symbolistes de Joël Pommerat. Ils finissent par produire un commentaire sur notre époque ; un commentaire musical riche en clins d’œil au passé mais sans pastiche ni appropriation, un commentaire sociétal (par le biais du texte) incertain, modeste, mais immédiatement frappant par son langage familier, et peu ésotérique. Au Monde est l’histoire d’une famille, non enfermée volontairement dans un château d’un royaume lointain moyenâgeux, mais libre de se soumettre au huis-clos des non-dits et des vérités choquantes que cultive la maison, sophistiquée, élégante (décors et lumières fabuleux d’Eric Soyer), d’un foyer dont la fortune provient des ventes des armes et où la seconde fille a une émission télé. Le petit frère Ori revient après cinq ans et tout commence à se déconstruire (ou pas).

 

 

 

Ombres et lumières d’un Huis clos familial

« Mais je n’ai pas peur de ce vide »

 

 

2014-15 Opéra Comique "AU MONDE"  OPÉRA de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat d’après sa pièce éponyme.
 

 

 

Patricia Petibon dans le rôle de la seconde fille se révèle incroyable. Elle campe un personnage à l’angoisse évidente mais jamais trop. D’une sensibilité à fleur de peau, tout en étant intégrée dans le monde froid et violent de l’actualité qu’elle représente. Son chant est sain, bien ciselé, d’une véracité saisissante. Le jeu d’actrice est délicieux dans le sens où elle fait preuve de contrôle et d’abandon à la fois, de retenue et de nervosité. Le tout est d’un grand impact. Ses interactions avec les autres personnages sont fluides et singulières, en particulier avec ses sœurs avec qui elle a des relations conflictuelles. Fflur Wyn est une petite sœur adoptée à souhait. Et sa caractérisation musicale et scénique d’une jeune fille mécontente mais simple, est très réussie. Charlotte Hellekant est une grande sœur d’une grande classe, d’une froideur brûlante à laquelle on ne peut pas rester insensible. Son chant velouté et grave révèle la profondeur quelque peu morbide de sa situation : elle est enceinte d’on ne sait pas qui, elle habite dans le foyer familial avec son mari, mais à des liaisons incestueuses avec son frère Ori. Quand les trois sœurs chantent un faux trio « Je suis moi », tous les sens sont stimulés par l’accord des timbres d’une terrible beauté, sous la musique ravissante de Boesmans qui n’est pas sans faire penser aux trios de Strauss (des nymphes dans Ariadne auf Naxos, ou encore celui du finale du Chevalier à la rose). Le mari de la fille aînée est affirmé par un Yann Beuron irrésistible. Sa toute première phrase « Malgré tous mes efforts, je n’arriverai jamais à vous surprendre » paraît parodique dans le contexte, tellement il surprend par sa performance, malgré le langage inhabituel. Son art de la langue est toujours jouissif et sa prestation a un je ne sais quoi de tendu et conflictuel qui le rend davantage sensible et touchant à nos sens. On dirait quelqu’un d’une grande sensibilité qui poussé à s’habiller en pseudo-méchant campe un mari superbement nuancé. Le fils aîné de Werner Van Mechelen quelque peu en retrait s’accorde bien au personnage, d’ailleurs comme Frode Olsen dans le rôle du père qui impressionne presque trop !

L’Ori de Philippe Sly est très intéressant. Il paraît que l’équipe a fait un véritable travail d’adaptation du rôle pour lui, ayant avant tout une tessiture différente à celle de Stéphane Degout. En jeune homme qui a fait l’armée mais qui veut être écrivain sans vraiment en être certain, il est solide, mais peu nuancé. Nous apprécions son physique et son chant, un peu triste et profond, et sa prosodie claire. Remarquons enfin l’actrice Ruth Olaizola dans le rôle parlé de la femme étrangère, figure magnétique sur scène qui participe activement et bizarrement à la débauche familiale.

 

 

 

Patrick Davin dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Radio France régale l’auditoire. Il se montre expert du langage tonal de Boesmans et la prestation de l’orchestre s’inscrit dans la perfection tendue et fragile de l’œuvre, sans le côté glacial, bien heureusement. Ainsi nous avons droit à des percussions inattendues qui pimentent la partition, à quelques leitmotifs plaisants, à un ensemble brillant tout à fait à la hauteur des attentes qu’il dépasse en vérité. A voir et revoir encore à l’Opéra Comique les 24, 26 et 27 février 2015 !

Illustrations : Au Monde de Philippe Boesmans © E. Carecchio 2015

 

 

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