Compte-rendu, opéra. Nice, Théâtre de l’Opéra, le 20 mai 2015. Jacques-Fromental Halévy : La Juive. Luca Lombardo, Cristina Pasaroiu, Hélène Le Corre, Thomas Paul, Roberto Scandiuzzi, Jean-Luc Ballestra. Gabriele Rech, mise en scène. Frédéric Chaslin, direction.

Halevy Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-cropJusque dans les années 1930, La Juive d’Halévy (portrait ci-contre) appartenait au répertoire international et jouissait d’une grande popularité. Sa disparition semble être attribuée à une certaine réticence des spectateurs vis-à-vis du Grand-Opéra à la française qui, malgré les efforts de redécouverte de ces dernières années, reste victime d’accablants préjugés. L’ouvrage est pourtant fertile en surprises ; chacun des cinq actes témoignent d’une dramaturgie d’un riche intérêt poétique, s’appuyant sur une description vivante des situations et sur une musique au dramatisme captivant. Construite autour de quelques scènes-clefs, La Juive tire sa force de ses chœurs puissamment rythmés, de son tissu mélodique très dense, de ses airs à l’allure farouche… L’ouvrage « fonctionne » parce qu’il a tout pour parler à nos sensibilités contemporaines : les guerres de religion et la montée des fondamentalismes sont en effet des thèmes porteurs et actuels. Car si tradition veut que La Juive soit un opéra de ténor, il n’en demeure pas moins que Halévy cherchait avant tout à mettre en relief l’affrontement idéologique entre des gens de religions différentes. Dans son orchestration, il souligne à la fois le racisme des masses, qui refusent la différence, et l’isolement des juifs, éternellement persécutés. Bien plus que son père adoptif, Eléazar, et son amoureux Léopold, Rachel devient ainsi la véritable protagoniste du drame : née chrétienne, mais élevée dans la religion d’Israël, elle meure en juive convaincue.

 

 

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Fin de saison lyrique à Nice : retour réussi du grand opéra à la française

Rachel, née chrétienne, meure en juive

L’Opéra de Nice, de toute évidence, ne dispose pas de moyens suffisants pour respecter dans son intégralité absolue une œuvre aux dimensions aussi vastes ; les ballets notamment ont été supprimés. Malgré l’absence de deux ingrédients fondamentaux, l’espace et les grandes voix, la réussite est néanmoins au rendez-vous. Remplacé à la première par Neil Shicoff et toujours souffrant en cette soirée de seconde, Luca Lombardo s’acquitte pourtant avec tous les honneurs d’un rôle éclatant où s’illustrèrent jadis Caruso ou Tucker ; Eléazar exige à la fois vaillance dans l’aigu et vigueur charismatique dans l’incarnation. Attentif aux nuances, totalement investi dans ce personnage de persécuté, le ténor français convainc dans son grand air « Rachel, quand du seigneur », un des « tubes » du répertoire de ténor.

Rachel attendue, Cristina Pasaroiu triomphe également des obstacles, offrant le portrait d’une jeune femme victime des événements, trahie par un amant veule et parjure, reniée par un société d’une cruauté insoutenable, fidèle uniquement au père qu’elle adore. La soprano roumaine assume avec aplomb l’ambitus de sa partie, et délivre son air « Il va venir » – sans parler du duo avec Eudoxie, « Ah, que ma voix plaintive » -, avec un frémissement à fleur de peau.

De son côté, Hélène Le Corre campe une Eudoxie idéale par la fluidité de sa vocalisation et l’assurance d’un chant techniquement impeccable. En revanche, Thomas Paul soutient non sans problème la tessiture suraiguë de Leopold, inscrit directement dans la filiation rossinienne, car il faut ici une facilité dans l’aigu et une élégance dans l’ornementation, que le ténor autrichien ne maîtrise qu’imparfaitement. Autoritaire et inspiré, Roberto Scandiuzzi domine les débats dès qu’il entre en scène, avec une rondeur dans le grave qui donne le frisson. Enfin, une mention pour l’excellent Ruggiero du baryton niçois Jean-Luc Ballestra.

A la différence de la production anversoise signée par Peter Konwitscnhy il y a deux mois, la mise en scène de Gabriele Rech est parfaitement lisible et reste, elle, fidèle au livret, même si l’histoire est transposée pendant les sombres heures de l’avant guerre : le conflit entre religion juive et chrétienne en est bien le sujet, et la persécution des juifs se veut même représentative de toutes les violations des droit de l’homme à travers le monde. Quelques images fortes viennent s’imprimer dans la rétine du spectateur, telle la maison incendiée d’Eléazar au III, image qui fait immanquablement penser à la nuit de Crystal, ou encore celle finale de la mise à mort de Rachel, non pas conduite sur un bûcher mais – l’image est toute symbolique – noyée dans le baptistère d’une église !

Enfin, à la tête d’un orchestre et d’un chœur de l’Opéra de Nice superbes d’intensité, le chef français Frédéric Chaslin confirme, si besoin était, que La Juive mérite de reprendre sur nos scènes nationales la place éminente qui était la sienne jusqu’au début du XXe siècle. Au bilan, une clôture de saison réussie, et l’on regrettera d’autant plus – dès lors – que le mandat de Marc Adam à la tête artistique de l’Opéra de Nice n’ait pas été reconduit par la municipalité. Nous lui souhaitons bonne chance dans la suite de ses activités…

 

 

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Compte-rendu, opéra. Nice, Théâtre de l’Opéra, le 20 mai 2015. Jacques-Fromental Halévy : La Juive. Luca Lombardo, Cristina Pasaroiu, Hélène Le Corre, Thomas Paul, Roberto Scandiuzzi, Jean-Luc Ballestra. Gabriele Rech, mise en scène. Frédéric Chaslin, direction.

 

 

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