CRITIQUE, opéra. GENEVE, le 18 sept 2022. Halévy : L’Eclair. Guillaume Tourniaire (version de concert) 

HALEVY Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-cropCRITIQUE, opĂ©ra. GENEVE, le 18 sept 2022. HalĂ©vy : L’Eclair. Guillaume Tourniaire (version de concert) - Parallèlement aux reprĂ©sentations de La Juive de Fromental HalĂ©vy (1799-1862) – (( LIRE ici notre critique de LA JUIVE :
http://www.classiquenews.com/critique-opera-geneve-grand-theatre-le-17-septembre-2022-halevy-la-juive-m-minkowski-david-alden/ qui se poursuivent jusqu’au 28 septembre prochain )), l’Opéra de Genève a eu la judicieuse idée de nous faire découvrir l’opéra-comique L’Eclair (1835), créé par Halévy dans la foulée du succès rencontré par La Juive. C’est là l’occasion de confronter le chef d’œuvre bien connu du Français avec un ouvrage on ne peut plus différent (aux dialogues ici raccourcis), mais tout aussi inspiré : loin des grandeurs tragiques du grand opéra (voir aussi La Reine de Chypre, exhumée par le Palazzetto Bru Zane en 2017 http://www.classiquenews.com/cd-opera-romantique-recreation-critique-halevy-la-reine-de-chypre-2-cd-palazzetto-b-zane/), Halévy fait preuve d’une légèreté sautillante et raffinée dès l’ouverture, avec de nombreuses ruptures de ton malicieuses.
D’abord destiné à Adolphe Adam, qui abandonne le projet après l’écriture du premier acte, l’ouvrage est repris en totalité par un Halévy très en verve, qui se régale des courtes saynètes entre les 4 personnages, entrecroisées de mélodies tout aussi brèves, en une recherche de sonorités en lien avec les effets comiques du livret. Bien que très vite redondant, le livret touche au but en moquant la superficialité bourgeoise qui pense davantage à son intérêt matériel et aux apparences, au détriment de l’expression des sentiments. Si les femmes semblent en prendre seules pour leur grade dès le premier duo misogyne : « Pas de toilette, pas d’amour », les librettistes n’épargnent pas non plus le personnage de George, pour qui toute épouse en vaut une autre, en bon philosophe pragmatique ayant fait ses études à Oxford.

Entre farce et raffinement
L’Éclair de Halévy mérite son exhumation genevoise

Très réussi, le premier acte se déroule sans temps mort, entre piquantes roucoulades et ravissant air du sommeil pour Lionel, avant le fameux éclair en contraste, lors d’une tempête aux effets sonores spectaculaires. Si les deux actes suivants se coulent davantage dans le moule attendu de la farce boulevardière, le raffinement de l’accompagnement orchestral donne toujours une hauteur de vue au propos. Il faut dire que la direction toujours précise et élégante de Guillaume Tourniaire, spécialiste de l’ancien élève d’Halévy, Saint-Saëns (voir notamment Hélène en 2008 http://www.classiquenews.com/entretien-avec-le-chef-guillaume-tourniaire-propos-du-pome-lyriqueen-un-acte-hlne-de-camille-saint-sans-1904/ et Ascanio en 2017, déjà à Genève) est un régal tout du long, à juste titre applaudi chaleureusement en fin de représentation. L’assistance est malheureusement un peu maigre pour l’occasion, ce que déplore le directeur Aviel Cahn en début de représentation, tout en annonçant que le rôle de Lionel est exceptionnellement incarné à deux voix, avec d’une part le chant pour Edgardo Rocha et de l’autre les dialogues parlés pour le comédien Leonardo Rafael.

Compte tenu de l’absence de surtitres (contrairement aux représentations de La Juive), on peut regretter le choix de deux chanteurs non francophones sur les 4 en présence. Quoi qu’il en soit, Edgardo Rocha assure crânement sa partie, faisant valoir une technique sure et fluide dans ce qui constitue le rôle le plus redoutable de la soirée. Parfois mis à mal dans les changements de registres, le ténor uruguayen compense une projection modeste par un engagement d’une expression dramatique soutenue. A ses côtés, la soprano canadienne Claire de Sévigné fait entendre un léger accent anglophone, mais séduit par sa grâce lumineuse, très touchante dans sa prière. Elle est toutefois plus en retrait dans les ensembles, où ses interventions manquent de caractère. Rien de tel en revanche pour la jubilatoire Mme Darbel d’Eléonore Pancrazi, à l’abattage scénique impayable dans les dialogues. La Française souffle davantage le chaud et le froid dans les parties vocales, avec une émission veloutée et parfaitement projetée, mais parfois au détriment du texte, trop approximatif. Plus grande satisfaction de la soirée, Julien Dran compose un George d’une aisance naturelle dans tous les registres (parlé ou chanté), mêlant ses qualités de comédien à une diction parfaite (bien qu’un peu nasale par endroit). Son éclat et sa vivacité ne sont pas pour rien dans le plaisir apporté à chacune de ses interventions, tout du long.
On retrouvera toute cette fine équipe au disque, Aviel Cahn ayant annoncé son enregistrement dans la foulée de cette représentation. A suivre.

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CRITIQUE, opéra. Genève, Grand Théâtre, le 17 septembre 2022. Halévy : L’Eclair. Eléonore Pancrazi (Mme Darbel), Claire de Sévigné (Henriette), Edgardo Rocha (Lionel), Julien Dran (George). Orchestre de chambre de Genève, Guillaume Tourniaire (direction musicale). A l’affiche du Grand Théâtre de Genève jusqu’au 28 septembre 2022.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand Théâtre, le 17 septembre 2022. Halévy : La Juive. M. Minkowski / David Alden

halevy la juive opera de geneve annonce critique classiquenews allenCRITIQUE, opĂ©ra. GENEVE, Grand Théâtre, le 17 septembre 2022. HalĂ©vy : La Juive. M. Minkowski / David Alden  -  Après Les Huguenots de Meyerbeer (1836) donnĂ©s voilĂ  deux ans, Marc Minkowski et l’OpĂ©ra de Genève poursuivent leur passionnante exploration du Grand opĂ©ra Ă  la française en exhumant La Juive (1835) de Fromental HalĂ©vy (1799-1862) – voir notre prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e https://www.classiquenews.com/geneve-la-juive-dhalevy-15-28-sept-2022/. Plus cĂ©lèbre ouvrage lyrique d’HalĂ©vy de son vivant, La Juive a retrouvĂ© ces dernières annĂ©es un regain de popularitĂ© mĂ©ritĂ©, un peu partout en Europe (notamment Ă  Paris dès 2007: http://www.classiquenews.com/halevy-la-juive-1835-paris-opera-bastille-du-16-fevrier-au-20-mars-2007/ ), puis Zurich, Anvers, Lyon ou Strasbourg : outre le sujet saisissant et toujours d’actualitĂ©, qui s’attaque aux fanatismes religieux de tout poil, renvoyant juifs et catholiques dos-Ă -dos, on reste bluffĂ© tout du long par la finesse et l’Ă -propos dramatique d’HalĂ©vy, dont les moindres dĂ©tails d’orchestration sont toujours au service de l’Ă©lĂ©vation et de la noblesse des sentiments. Sans jamais cĂ©der Ă  l’ivresse de la sĂ©duction mĂ©lodique immĂ©diate, rappelant en cela son maĂ®tre Cherubini, l’art d’HalĂ©vy s’appuie sur des phrasĂ©s très Ă©laborĂ©s, repoussant la virtuositĂ© pour prĂ©fĂ©rer la dĂ©clamation vocale, portĂ©e Ă  un niveau d’inspiration Ă©loquent, dans la tradition de Gluck. On pense aussi Ă  Boieldieu par sa capacitĂ© Ă  brosser des tableaux aux caractères vivants, très diffĂ©renciĂ©s, mĂŞme si HalĂ©vy va plus loin encore dans sa rigueur dramatique, qui le conduit Ă  de longues scènes d’affrontement passionnantes : le livret de Scribe lui en donne la matière, multipliant les duos surprenants tout au long de l’action, entre les deux pères que tout oppose socialement, tout comme les deux amoureuses Ă©perdues, Rachel et Eudoxie.

 

 

 

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Comment vivre ensemble par-delĂ  les diffĂ©rences, qu’elles soient ou non d’ordre religieux ? Comment fuir la longue litanie de vengeances qui nous ramène sans cesse au drame ? A partir de ces questionnements, David Alden choisit de ridiculiser les fanatiques, ici incarnĂ©s par le choeur univoque et agressif, en les grimant de masques volontairement grotesques. Du fait de leur propension au doute et Ă  la remise en cause (premier pas vers la connaissance), les personnages principaux bĂ©nĂ©ficient quant Ă  eux d’un traitement plus favorable, qui accompagne le dĂ©passement des rigiditĂ©s, mĂŞme provisoirement. David Alden choisit aussi de rappeler l’intemporalitĂ© du sujet en brouillant les pistes des rĂ©fĂ©rences historiques attachĂ©es aux costumes, qui Ă©voquent autant la pĂ©riode du Concile de Constance (temps troubles oĂą le livret place l’action), que celui des rĂ©formes libĂ©rales de la monarchie de Juillet (1830-1848), ou celui, plus proche de nous, de l’holocauste : la scène finale du bĂ»cher se transforme ainsi en lente procession oĂą les victimes de l’aveuglement (Eudoxie comprise) pĂ©rissent une Ă  une, alors que la musique gagne en opulence tragique. On aime aussi l’idĂ©e de bien diffĂ©rencier la frivolitĂ© des puissants, habillĂ©s de couleurs criardes, en contraste avec le peuple et les juifs en noir et blanc, ce qui permet de mettre immĂ©diatement en lumière le dandy trouble incarnĂ© par Leopold, Ă  la tenue bling bling rĂ©vĂ©latrice, une fois rĂ©uni avec Eudoxie.

Le plateau vocal apporte beaucoup de satisfactions, malgrĂ© l’indisposition annoncĂ©e des deux interprètes fĂ©minines, pour cause de refroidissement. Ruzan Mantashyan compose une Rachel investie dramatiquement, portĂ©e par des phrasĂ©s chaleureux et un veloutĂ© d’Ă©mission toujours sĂ©duisant. A ses cĂ´tĂ©s, Elena Tsallagova (Eudoxie) perd parfois en substance dans l’aigu en force, peu aidĂ©e par une Ă©mission trop Ă©troite. Mais elle emporte toutefois l’essentiel sur la durĂ©e, du fait de son engagement, Ă  l’instar d’un Ioan Hotea (LĂ©opold) au style dĂ©braillĂ© au I, plus convaincant ensuite. Le Roumain souffle le chaud et le froid du fait d’un positionnement instable, au timbre trop mĂ©tallique dans la dĂ©clamation, heureusement plus assurĂ© lorsque la voix est en pleine puissance. On lui prĂ©fère grandement la soliditĂ© technique de l’impeccable Ruggiero d’Albert Leon Košavić, sans parler de l’ElĂ©azar de grande classe de John Osborn, aussi bouleversant de noblesse d’âme dans la ferveur au II, qu’impressionnant de maĂ®trise et de style en dernière partie, tout particulièrement dans son air final, aussi long que redoutable. Dmitry Ulyanov donne aussi beaucoup de plaisir dans son interprĂ©tation de caractère du Cardinal de Brogni, Ă  force de graves tout de rĂ©sonance abyssale ; ce malgrĂ© plusieurs difficultĂ©s de positionnement de voix, ici et lĂ , occasionnant une justesse relative.

Outre un choeur toujours aussi prĂ©cis et vibrant sous la direction d’Alan Woodbridge, on se fĂ©licite du geste enthousiaste de Marc Minkowski dans la fosse, dont les tempi dantesques tournent en ridicule l’ivresse populaire, surtout lors des scènes d’ensemble au I. Sa battue gagne ensuite en respiration et en variĂ©tĂ©, laissant s’Ă©panouir son sens des couleurs et son attention Ă  souligner chaque dĂ©tail d’orchestration, Ă  chaque fois au service de l’intention dramatique.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. Genève, Grand Théâtre, le 17 septembre 2022. Halevy : La Juive. Ruzan Mantashyan (Rachel), John Osborn (Eléazar), Ioan Hotea (Léopold), Elena Tsallagova (La Princesse Eudoxie), Dmitry Ulyanov (Le Cardinal de Brogni), Albert Leon Košavić (Ruggiero), Chœur du Grand Théâtre de Genève, Alan Woodbridge (chef de chœur), Orchestre de la Suisse Romande, Marc Minkowski (direction musicale) / David Alden (mise en scène). A l’affiche du Grand Théâtre de Genève jusqu’au 28 septembre 2022. Photo : © Magali Dougados

GENEVE : La Juive d’HalĂ©vy (15 – 28 sept 2022)

halevy la juive opera de geneve annonce critique classiquenews allenGENEVE, HALÉVY : la Juive. 15 – 25 sept 2022. Suite du cycle genevois dĂ©diĂ© au grand opĂ©ra français romantique. Après les Huguenots, voici donc la Juive, drame Ă  la française, crĂ©Ă© en 1835, contemporain des Puritains ou de Lucia di Lammermoor. Auprès de Meyerbeer, et dans le sillon tracĂ© dès 1829 par Rossini et son drame français Guillaume Tell, le parisien Fromental HalĂ©vy connaĂ®t avec La Juive, un Ă©clatant succès. Le maĂ®tre de Bizet (qui deviendra son gendre), fixe les Ă©lĂ©ments constitutifs de l’opĂ©ra français romantique, gĂ©nĂ©reux en dĂ©cors, en scène collective spectaculaire, en drame sanglant, sacrificiel, en particulier Ă  la fin, oĂą l’horreur et la terreur le disputent au coup de théâtre. Proche de Meyerbeer, HalĂ©vy sait Ă©crire de superbes airs, et aussi souligner combien le destin implacable est une machine irrĂ©pressible qui broie les individus. En cela il rĂ©pond Ă  l’esthĂ©tique grand spectacle souhaitĂ© par le directeur de l’OpĂ©ra, VĂ©ron, dĂ©sireux de sĂ©duire un public toujours plus nombreux parmi les bons bourgeois de la Monarchie de Juillet. La Juive fit l’admiration de Wagner.

Abouti, l’ouvrage – très librement inspirĂ© d’IvanhoĂ© de Walter Scott, sait impressionner mais aussi convaincre car il aborde des sujets toujours acides : intolĂ©rance religieuse, impĂ©rialisme, fanatisme.

Sur la scène du théâtre social, Halévy joue des identité et filiations supposées : l’orfèvre juif Éléazar et sa fille, la belle Rachel, hébergent un jeune homme, « Samuel », aimé de Rachel, mais qui en réalité est Léopold, prince très chrétien marié à la Princesse Eudoxie. Mais le père ici est-il le protecteur légitime de sa fille Rachel ? Car celle ci est-elle réellement sa progéniture ? Au moment fatal et tragique où la haine et la folie fanatique précipite le sort des deux juifs, le père et sa fille supposé, Eleazar dévoile l’identité de Rachel, au cardinal Brogni : sa propre fille, très chrétienne, qu’il croyait morte. Le propre de l’opéra français est de ménager rebondissements et confrontations jusqu’à la scène finale, ultime qui exacerbe les passions.

Grand spectacle fanatique
Sacrifice individuel

Après sa vision des Huguenots (Deutsche Oper Berlin), l’Américain David Allen aborde le grand opéra français avec l’ironie et ce goût de la comédie noire qu’on lui connaît désormais.

Dans le rôle légendaire d’Éléazar, incarné hier par les grands ténors Caruso, Carreras, Neil Shicoff, débute à Genève John Osborn, impressionnant Raoul dans Les Huguenots en 2020, et dans le rôle-titre de Rachel, Ruzan Mantashyan, somptueuse Natacha de Guerre et Paix en 2021.

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Fromental Halévy  : LA JUIVE
Livret d’Eugène Scribe
Créé en 1835 à l’Académie royale de musique
Dernière fois au Grand Théâtre de Genève en 1926-1927

6 représentations à Genève, à 19h30 boutonreservation
jeudi 15, samedi 17, mardi 20, vendredi 23,
dimanche 25 septembre 2022 (15h)
mercredi 28 septembre 2022.

RÉSERVEZ VOS PLACES
directement sur le site de l’Opéra de Genève
https://www.gtg.ch/saison-22-23/la-juive/

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DISTRIBUTION

Rachel : Ruzan Mantashyan
Le Juif Eléazar : John Osborn
LĂ©opold : Ioan Hotea
La Princesse Eudoxie : Elena Tsallagova
Le Cardinal de Brogni : Dmitry Ulyanov
Ruggiero / Albert : Leon Košavić

Chœur du Grand Théâtre de Genève
Orchestre de la Suisse Romande
Coproduction avec le Teatro Real de Madrid
Direction musicale: Marc Minkowski
Mise en scène : David Alden

Compte rendu, opéra. Lyon, Opéra, le 16 mars 2016. Halévy : La Juive. Olivier Py

ju3Compte rendu, opĂ©ra. Lyon, OpĂ©ra, le 16 mars 2016. HalĂ©vy : La Juive. Olivier Py. Par notre envoyĂ© spĂ©cial Ă  Lyon, Jean-François Lattarico… Retour très attendu de la Juive Ă  l’opĂ©ra de Lyon après 180 ans d’absence. Production phare de la saison lyonnaise, la Juive rĂ©unissait l’Ĺ“il avisĂ© d’Olivier Py et la direction nerveuse de Daniele Rustioni, futur directeur musical de l’opĂ©ra des Gaules. Le genre typiquement français du Grand OpĂ©ra revient en odeur de saintetĂ©, malgrĂ© les contraintes du genre (durĂ©e quasi wagnĂ©rienne, nombreux et coĂ»teux effets de masse, rĂ´les Ă©crasants, scĂ©nographie spectaculaire intĂ©grĂ©e Ă  la dramaturgie, etc.). Py l’avait abordĂ© Ă  Strasbourg (Les Huguenots de Meyerbeer), et la double conscience politique et religieuse qui anime sa conception du théâtre, y compris musical, ne pouvait qu’ĂŞtre inspirĂ©e par le chef-d’Ĺ“uvre de HalĂ©vy. Certes la poĂ©sie de la Juive n’est pas du meilleur Scribe, mĂŞme si le livret, dramatique Ă  souhait, est terriblement efficace (mais on rappellera que l’air le plus cĂ©lèbre de la partition, « Rachel quand du seigneur », fut Ă©crit par Adolphe Nourrit, crĂ©ateur du rĂ´le). Sur scène Pierre-AndrĂ© Weitz a mis en place un ingĂ©nieux dispositif unique, noir, comme Ă  l’accoutumĂ©e, avec des reflets Ă  la Soulage, en mouvement constant, des arbres calcinĂ©s en fond de scène, encadrĂ©s par de grands panneaux latĂ©raux en forme de bibliothèques qui serviront de mur de prière Ă  ÉlĂ©azar au cours de l’opĂ©ra et constituent en mĂŞme temps un clin d’Ĺ“il au mĂ©morial berlinois de la Shoah. On pourrait trouver que ce dispositif minimaliste ne rende guère justice au faste intrinsèque du genre, amputĂ© de plus d’une heure de musique, dĂ©pouillĂ© de son inĂ©vitable ballet (et chose plus regrettable, de la cĂ©lèbre cabalette de Rachel « Dieu m’Ă©claire »), mais il y a dans l’Ĺ“uvre une importante dimension intimiste (et intimistes sont la plupart des numĂ©ros de l’opĂ©ra) qui justifie ce parti-pris tout en prĂ©servant en mĂŞme temps l’Ă©merveillement que doit susciter le genre du Grand OpĂ©ra en multipliant constamment les points de vue, les angles visuels, comme si ces dĂ©cors en mouvement dessinaient le dĂ©roulĂ© architectural de l’action.

Il en rĂ©sulte une grande lisibilitĂ© de l’action, moins spectaculaire cependant que dans les grandes fresques historiques d’un Meyerbeer. Car c’est bien le sujet qui constitue la force et l’originalitĂ© de l’Ĺ“uvre, centrĂ©e sur une sombre histoire de famille sur fond de conflit

religieux. La transposition ne trahit pas l’Ĺ“uvre mĂŞme si Eudoxie, grimĂ©e en Marilyn nymphomane, semble tout droit sortir d’un film amĂ©ricain des annĂ©es Cinquante. La transposition est d’ailleurs justifiĂ©e par l’Ă©loge des plaisirs qu’elle tresse au dĂ©but du troisième acte (« Que le plaisir y règne dĂ©sormais »). Si la volontĂ© de rendre un opĂ©ra extrĂŞmement codifiĂ© audible Ă  nos oreilles en lui trouvant une rĂ©sonance contemporaine justifie la rĂ©fĂ©rence Ă  la xĂ©nophobie rĂ©surgente de nos sociĂ©tĂ©s, on peut regretter que celle-ci soit aussi nettement appuyĂ©e (voir les panneaux «La France aux Français », « Les Ă©trangers dehors », etc. brandis par les habitants de la ville), substituant Ă  la polysĂ©mie propre Ă  toute Ĺ“uvre d’art les clĂ©s pour livrer au public une interprĂ©tation univoque.

La distribution est dans l’ensemble homogène et sur bien des points exemplaire. Au Neil Shicoff de la production parisienne de Pierre Audi que nous avions vue en 2007, succède Nikolai Schucoff, au timbre Ă©poustouflant de clartĂ©, de diction, capable en mĂŞme temps des plus bouleversants pianissimi (comme dans le dĂ©but de son grand air) et faisant montre d’une ampleur vocale assez impressionnante. L’autre grand tĂ©nor de la distribution, Enea Scala dans le rĂ´le de LĂ©opold, lui vole presque la vedette tant sa facilitĂ© dans l’aigu et le suraigu est confondante. Le Brogni de Roberto Scandiuzzi sait allier la noblesse et le pathos que son rĂ´le exige Ă  travers un ambitus aux abĂ®mes caverneux, tout comme le prĂ©vĂ´t Ruggiero que campe superbement Vincent Le Texier, malgrĂ© un lĂ©ger tremblement dans la voix. MĂŞme le rĂ´le Ă©pisodique d’Albert est fort bien tenu par le britannique Charles Rice.

Si la soprano espagnole Sabina PuĂ©rtolas offre une palette fort riche au rĂ´le d’Eudoxie, la dĂ©ception vient de celui de Rachel, tenu par Rachel Harnisch. Certes, la voix est bien posĂ©e, les graves alternent avec un art consommĂ© du chant pianissimo, le style est impeccable, mais la voix manque de souffle, au point qu’elle est souvent couverte dans les ensembles ou simplement par l’orchestre quand elle chante seule, et le dĂ©sĂ©quilibre avec les autres interprètes est presque constant.

Mention spĂ©ciale pour les chĹ“urs d’une puissance et d’une prĂ©cision proprement extraordinaires. Si la direction de Daniele Rustioni rĂ©vèle la fougue nĂ©cessaire qu’exige ce rĂ©pertoire, on regrettera pour le coup une nervositĂ© trop uniforme qui escamote les nuances prĂ©sentes dans une partition paradoxalement riche en formes closes intimistes. Grâce Ă  Serge Dorny, ce chef-d’Ĺ“uvre entre durablement au rĂ©pertoire. La reprise est dĂ©jĂ  annoncĂ©e à Strasbourg la saison prochaine. Une raison suffisante pour retourner voir ce drame qui s’achève en tragĂ©die. Par notre envoyĂ© spĂ©cial Ă  Lyon, Jean-François Lattarico

Compte-rendu, opĂ©ra. Nice, Théâtre de l’OpĂ©ra, le 20 mai 2015. Jacques-Fromental HalĂ©vy : La Juive. Luca Lombardo, Cristina Pasaroiu, HĂ©lène Le Corre, Thomas Paul, Roberto Scandiuzzi, Jean-Luc Ballestra. Gabriele Rech, mise en scène. FrĂ©dĂ©ric Chaslin, direction.

Halevy Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-cropJusque dans les annĂ©es 1930, La Juive d’HalĂ©vy (portrait ci-contre) appartenait au rĂ©pertoire international et jouissait d’une grande popularitĂ©. Sa disparition semble ĂŞtre attribuĂ©e Ă  une certaine rĂ©ticence des spectateurs vis-Ă -vis du Grand-OpĂ©ra Ă  la française qui, malgrĂ© les efforts de redĂ©couverte de ces dernières annĂ©es, reste victime d’accablants prĂ©jugĂ©s. L’ouvrage est pourtant fertile en surprises ; chacun des cinq actes tĂ©moignent d’une dramaturgie d’un riche intĂ©rĂŞt poĂ©tique, s’appuyant sur une description vivante des situations et sur une musique au dramatisme captivant. Construite autour de quelques scènes-clefs, La Juive tire sa force de ses chĹ“urs puissamment rythmĂ©s, de son tissu mĂ©lodique très dense, de ses airs Ă  l’allure farouche… L’ouvrage « fonctionne » parce qu’il a tout pour parler Ă  nos sensibilitĂ©s contemporaines : les guerres de religion et la montĂ©e des fondamentalismes sont en effet des thèmes porteurs et actuels. Car si tradition veut que La Juive soit un opĂ©ra de tĂ©nor, il n’en demeure pas moins que HalĂ©vy cherchait avant tout Ă  mettre en relief l’affrontement idĂ©ologique entre des gens de religions diffĂ©rentes. Dans son orchestration, il souligne Ă  la fois le racisme des masses, qui refusent la diffĂ©rence, et l’isolement des juifs, Ă©ternellement persĂ©cutĂ©s. Bien plus que son père adoptif, ElĂ©azar, et son amoureux LĂ©opold, Rachel devient ainsi la vĂ©ritable protagoniste du drame : nĂ©e chrĂ©tienne, mais Ă©levĂ©e dans la religion d’IsraĂ«l, elle meure en juive convaincue.

 

 

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Fin de saison lyrique à Nice : retour réussi du grand opéra à la française

Rachel, née chrétienne, meure en juive

L’OpĂ©ra de Nice, de toute Ă©vidence, ne dispose pas de moyens suffisants pour respecter dans son intĂ©gralitĂ© absolue une Ĺ“uvre aux dimensions aussi vastes ; les ballets notamment ont Ă©tĂ© supprimĂ©s. MalgrĂ© l’absence de deux ingrĂ©dients fondamentaux, l’espace et les grandes voix, la rĂ©ussite est nĂ©anmoins au rendez-vous. RemplacĂ© Ă  la première par Neil Shicoff et toujours souffrant en cette soirĂ©e de seconde, Luca Lombardo s’acquitte pourtant avec tous les honneurs d’un rĂ´le Ă©clatant oĂą s’illustrèrent jadis Caruso ou Tucker ; ElĂ©azar exige Ă  la fois vaillance dans l’aigu et vigueur charismatique dans l’incarnation. Attentif aux nuances, totalement investi dans ce personnage de persĂ©cutĂ©, le tĂ©nor français convainc dans son grand air « Rachel, quand du seigneur », un des « tubes » du rĂ©pertoire de tĂ©nor.

Rachel attendue, Cristina Pasaroiu triomphe Ă©galement des obstacles, offrant le portrait d’une jeune femme victime des Ă©vĂ©nements, trahie par un amant veule et parjure, reniĂ©e par un sociĂ©tĂ© d’une cruautĂ© insoutenable, fidèle uniquement au père qu’elle adore. La soprano roumaine assume avec aplomb l’ambitus de sa partie, et dĂ©livre son air « Il va venir » – sans parler du duo avec Eudoxie, « Ah, que ma voix plaintive » -, avec un frĂ©missement Ă  fleur de peau.

De son cĂ´tĂ©, HĂ©lène Le Corre campe une Eudoxie idĂ©ale par la fluiditĂ© de sa vocalisation et l’assurance d’un chant techniquement impeccable. En revanche, Thomas Paul soutient non sans problème la tessiture suraiguĂ« de Leopold, inscrit directement dans la filiation rossinienne, car il faut ici une facilitĂ© dans l’aigu et une Ă©lĂ©gance dans l’ornementation, que le tĂ©nor autrichien ne maĂ®trise qu’imparfaitement. Autoritaire et inspirĂ©, Roberto Scandiuzzi domine les dĂ©bats dès qu’il entre en scène, avec une rondeur dans le grave qui donne le frisson. Enfin, une mention pour l’excellent Ruggiero du baryton niçois Jean-Luc Ballestra.

A la diffĂ©rence de la production anversoise signĂ©e par Peter Konwitscnhy il y a deux mois, la mise en scène de Gabriele Rech est parfaitement lisible et reste, elle, fidèle au livret, mĂŞme si l’histoire est transposĂ©e pendant les sombres heures de l’avant guerre : le conflit entre religion juive et chrĂ©tienne en est bien le sujet, et la persĂ©cution des juifs se veut mĂŞme reprĂ©sentative de toutes les violations des droit de l’homme Ă  travers le monde. Quelques images fortes viennent s’imprimer dans la rĂ©tine du spectateur, telle la maison incendiĂ©e d’ElĂ©azar au III, image qui fait immanquablement penser Ă  la nuit de Crystal, ou encore celle finale de la mise Ă  mort de Rachel, non pas conduite sur un bĂ»cher mais – l’image est toute symbolique – noyĂ©e dans le baptistère d’une Ă©glise !

Enfin, Ă  la tĂŞte d’un orchestre et d’un chĹ“ur de l’OpĂ©ra de Nice superbes d’intensitĂ©, le chef français FrĂ©dĂ©ric Chaslin confirme, si besoin Ă©tait, que La Juive mĂ©rite de reprendre sur nos scènes nationales la place Ă©minente qui Ă©tait la sienne jusqu’au dĂ©but du XXe siècle. Au bilan, une clĂ´ture de saison rĂ©ussie, et l’on regrettera d’autant plus – dès lors – que le mandat de Marc Adam Ă  la tĂŞte artistique de l’OpĂ©ra de Nice n’ait pas Ă©tĂ© reconduit par la municipalitĂ©. Nous lui souhaitons bonne chance dans la suite de ses activitĂ©s…

 

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Nice, Théâtre de l’OpĂ©ra, le 20 mai 2015. Jacques-Fromental HalĂ©vy : La Juive. Luca Lombardo, Cristina Pasaroiu, HĂ©lène Le Corre, Thomas Paul, Roberto Scandiuzzi, Jean-Luc Ballestra. Gabriele Rech, mise en scène. FrĂ©dĂ©ric Chaslin, direction.