Compte-rendu, opéra. Montpellier, le 21 juillet 2018. DELIBES : Kassya. Gens / Dubois / Schønwandt

DELIBES-leo-par-classiquenews-classiquenews-dossier-coppelia-kassya-opera-dossier-classiquenewsCompte rendu, opéra, Montpellier, opéra Berlioz, Le Corum, Festival Radio France Occitanie, Montpellier, le 21 juillet 2018. Kassya, de Léo Delibes. Version de concert. Gens / Dubois / Gillet/Gubisch/Duhamel… Chœurs de l’Opéra National de Montpellier Occitanie, de la Radio Lettone, Orchestre National Montpellier Occitanie, Schønwandt. Cyrille, jeune paysan, aime Kassya, une bohémienne de peu sa cadette. Mais il est aimé en secret par Sonia, son amie d’enfance. Nous sommes en 1848. Le seigneur du lieu convoite Kassya, se débarrasse donc du galant qu’il envoie à l’armée, et s’éprend de la bohémienne. Entre temps, celle-ci, avec Sonia,  a consulté une diseuse de bonne aventure qui prédit à Kassya : honneur et fortune, et à Sonya, un bonheur humble. Kassya conduit le comte à l’épouser et, reniant ses origines, participe à l’oppression du peuple. Les paysans se soulèvent. Cyrille, de retour, accepte de devenir leur chef. L’insurrection a gagné. Cyrille sauvera le comte et Kassya du lynchage.  Mais il refuse l’amour de la bohémienne devenue comtesse : il épousera Sonia. Kassya se suicide.

La Jacquerie de Lalo, – version Coquard de 1895 (découverte du Festival en 2015, objet d’un enregistrement passionnant de septembre 2016) traitait déjà de révolte paysanne. Le goût du temps pour les tziganes et leur musiques, ici transcrites après collectage, aurait dû assurer le succès de l’ouvrage, mais celui-ci connut de multiples difficultés. Delibes était mort subitement le 17 janvier 1891, laissant achevée sa partition de Kassya, moins l’instrumentation, qu’il n’avait guère poussée plus loin que le premier acte. Ernest Guiraud, sollicité, décéda peu après. Ce fut l’ami de Delibes, Massenet, avec lequel il avait visité la Galice, maintenant province occidentale de l’Ukraine, y collectant tel motif ou telle danse, qui s’investit. Il compléta, substitua des récitatifs orchestraux aux dialogues parlés, unit les différents numéros par des phrases de liaison,  fusionna les deux derniers actes pour en accentuer le dénouement dramatique, et orchestra l’ensemble. Peu importe à qui -  de Delibes et de Massenet – revient le mérite de tel ou tel passage, de telle ou telle couleur.

 
 
 

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Le destin a tenu sa promesse

 
 

Apprécions l’ouvrage tel qu’il nous est donné, oublions sa genèse contrariée. Le chœur d’ouverture (chœur des buveurs) plante le décor. Le dépaysement est bien présent, juste, avec le recours à des échelles mélodiques d’Europe orientale. L’écriture, vocale comme orchestrale, est de la plus haute qualité et atteint un sommet à la première scène de l’acte 3, avec la chute de neige sur la scène dépouillée. La plupart des airs et récits supporteraient d’être détachés pour être chantés en récital tant leur force expressive est manifeste, servie par une connaissance rare de la voix. Sans oublier l’ample finale du premier acte, tempo di mazurka, la danse occupe une place importante dans l’ouvrage : sept pièces instrumentales, très caractérisées, dont les quatre du ballet de l’acte IV. On sait combien Delibes excella dans ce domaine (NDLR : Delibes reste l’auteur légendaire du grand ballet romantique tardif avec Coppelia et Sylvia). Au reste, la seule survivance de l’ouvrage consistait jusqu’aujourd’hui en une suite de ces danses.
La créatrice, Marguerite de Nuovina, fut décrite en ces termes par un de ses partenaires  (Albert Saléza) : « Le public fut pris tout de suite à cette extraordinaire sincérité (…) Voix, cœur, passion. Elle se donne toute entière (…) on ne saurait trop admirer cette véritable artiste, qui vit pleinement tous ses rôles et les intensifie jusqu’au summum de l’émotion ». Sans l’ombre d’un doute, Véronique Gens doit en être la réincarnation. Ambitieuse, jouant de sa séduction, cruelle, mais passionnée, son suicide, sur lequel se referme l’ouvrage, nous émeut. Sa chanson slave, comme toute la fin du deuxième acte méritent d’être largement connues. Il faudrait citer chacune de ses interventions, dont on retiendra la dumka du quatrième acte (« c’est l’amour ») et le dramatique finale, troublant et intense.
Malgré le titre, c’est Cyrille, le jeune paysan (25 ans) épris de Kassya, puis de Sonia, qui est le héros de l’ouvrage. Cyrille Dubois devait être prédestiné à lui rendre vie, ne serait-ce que par son prénom. La voix est claire, franche, bien timbrée et toujours intelligible. Il vit son personnage et en traduit idéalement les sentiments. Il va au bout de ses moyens dans la scène finale et nous touche plus que jamais (NDLR : le ténor français semble idéalement convenir aux rôles romantiques : cf son superbe Nadri dans Les Pêcheurs de Perles du jeune Bizet, récemment ressuscité par l’Orchestre national de Lille et Alexandre Bloch).

Anne-Catherine Gillet compose une Sonia fraîche, jeune (18 ans dans le livret), émouvante. La jeune fille discrète, pudique, du premier acte se fait progressivement femme pour exprimer toute sa passion au dernier. Son air de l’hirondelle « Il suffit d’attendre », suivi du trio des retrouvailles (acte III) est chanté d’une voix naturelle, dépourvue d’affectation, cependant colorée, qui lui confère une vérité sensible. Alexandre Duhamel nous vaut un Comte de Zevale, trentenaire orgueilleux, séducteur, jouisseur, dominateur, mais aussi amoureux, passionné. Sa voix pleine, imposante, au timbre riche est en parfaite adéquation à l’emploi. « Pardon ! car je ne croyais pas vous blesser » air du II est splendide, comme chacune de ses interventions. Nora Gubisch n’intervient que brièvement au premier acte, puisque c’est la prédiction  de la diseuse de  bonne aventure  qui va nouer le drame. Son beau timbre de mezzo, son sens dramatique et sa qualité de diction font de ce moment l’une des pages les plus intéressantes. Kolenati, intendant du Comte, est Jean-Gabriel de Saint-Martin. Le baryton, en retrait par rapport à son employeur, faiblement caractérisé, ne manque cependant pas de moyens. Renaud Delaigue est une solide basse. Seul – petit – regret : même si l’on est en version de concert, il est encore bien jeune pour incarner Kotska, le père de Cyrille. Rémy Mathieu est Mochkou, l’aubergiste. Anas Seguin, le sergent recruteur, tous deux ont une voix sonore et bien placée. Des artistes du chœur chantent les petits rôles. Aucun ne démérite.
L’ imposant choeur, fusion de celui de l’Opéra National de Montpellier Occitanie et de celui de la Radio Lettone, est très sollicité. Puissant, d’une précision exceptionnelle, il trouve toutes les couleurs appropriées.

L’orchestre de Montpellier Occitanie joue chez lui, avec son chef, Michael Schønwandt. C’est un constant bonheur de l’écouter, déjà pour l’extraordinaire qualité de l’écriture et de l’orchestration, mais aussi pour son engagement, sa souplesse, sa réactivité : un grand orchestre lyrique conduit de main de maître.
Délicate, subtile comme somptueuse, l’orchestration est splendide, colorée, utilisant toutes ses ressources pour réaliser le plus bel écrin au chant.L’animation est telle que l’intérêt musical et dramatique se renouvelle sans cesse.

De toutes les pages orchestrales, plus évocatrices les unes que les autres, notre préférence va au prélude du troisième acte, la Neige. Bien avant la Barrière d’Enfer (3ème tableau de La Bohême) le froid, la désolation, l’accablement ont-ils été mieux rendus ? Les mixtures de bois, le motif d’accompagnement de l’ostinato sont miraculeusement joués et traduisent cette misère qui générera la révolte. Le ballet de l’acte IV est digne de la comparaison avec les meilleures pages de Delibes, contrasté à souhait, coloré, avec de beaux solos de violon tzigane. Ecoutez les bouffées de tendresse de l’orchestre lorsque le Comte se fait séducteur, les incertitudes de Kassya, puis la rupture annoncée, durant son duo de l’acte II. Il en va de même à l’acte III lorsque la colère gronde et s’enfle, aux ultimes interventions de Kassya (avec la harpe) : l’orchestre nous en dit autant, sinon davantage que les voix. C’est donc un rééclairage très réussi. Kassya est une oeuvre qui méritait pleinement de retrouver la lumière, et à laquelle on souhaite de retrouver la scène.

 
 
 

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Compte rendu, opéra, Montpellier, opéra Berlioz, Le Corum, Festival Radio France Occitanie, Montpellier, le 21 juillet 2018. Kassya, de Léo Delibes. Version de concert. Gens/Dubois/Gillet/Gubisch/Duhamel… Chœurs de l’Opéra National de Montpellier Occitanie, de la Radio Lettone, Orchestre National Montpellier Occitanie, Schønwandt. Crédit photographique © Luc Jennepin

 
 
 

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