COMPTE-RENDU, opéra. LYON, festival VERDI, les 17, 18 et 21 mars 2018. Don Carlos, Attila, Macbeth. Daniele Rustoni / Christophe Honoré / Ivo van Hove

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402COMPTE-RENDU, opéra. LYON, festival VERDI, les 17, 18 et 21 mars 2018. Don Carlos, Attila, Macbeth. Daniele Rustoni / Christophe Honoré / Ivo van Hove. Une nouvelle production, une reprise et un opéra en version concert, le Festival Verdi joue l’éclectisme et la rareté : version scénique et originale en français du Don Carlos, la reprise en concert d’Attila, l’une des meilleures partitions de jeunesse de Verdi, qui précède chronologiquement Macbeth, reproposé dans la production décapante de 2012. Choix fort judicieux que ces trois titres emblématiques de la production du compositeur et un triomphe mérité pour Daniele Rustioni qui a assuré la direction des trois ouvrages. Un véritable marathon et un défi que le chef italien a relevé avec brio et une immense réussite.

 

 

 

Viva V.E.R.D.I.

Données constitutives de tout l’opéra verdien, la politique et le pouvoir servent de fil rouge aux trois opus choisis pour ce festival.
Incontestablement, Don Carlos en est l’événement phare : donné dans sa version originale en français et en intégralité (si l’on excepte quelques brèves minutes arrachées au ballet et la suppression de la marche triomphale lors de l’autodafé), cette nouvelle production confiée au cinéaste Christophe Honoré nous a particulièrement séduit. Le défi était surtout de jouer avec les codes très rigides du Grand Opéra (français) sans trahir l’esprit du genre. La difficulté tient aussi au fait que chez Verdi la dimension politique, le souffle épique de l’Histoire, plus exacerbé encore dans les opéras patriotiques, n’est jamais détaché du drame intimiste. Ces deux dimensions sont au cœur de la dramaturgie de cet opéra politique inspiré d’une pièce de Schiller. Sur scène, de grands rideaux alimentent une scénographie à la fois sobre et imposante (les deux tableaux géants du Christ et de la Vierge), mais toujours théâtralement efficace. L’atmosphère brumeuse et grise qui ouvre le premier acte donne bien le ton de l’austérité espagnole de l’intrigue, qui fait écho à la noire prison de Don Carlos au IVe acte, tout comme le jeu coulissant des grands rideaux qui démultiplient des espaces autrement cachés à la vue des spectateurs. Et si la chorégraphie du ballet peut laisser perplexe (on y voit des combats stylisés au corps à corps assez éloignés de l’intention allégorique première), la grande scène de l’autodafé est particulièrement réussie, avec cet immense
édifice à trois niveaux qui occupe toute la scène, présentant, comme dans un décor de théâtre, les suppliciés attachés comme des colonnes sur les côtés de l’immense construction en bois. Le travail de Dominique Bruguière sur la lumière est remarquable tout comme les costumes à la fois historiques et modernes de Pascaline Chavanne et les décors superbes de théâtralité de Alban Ho Van.

La distribution réunie pour ces quatre heures de musique remplit merveilleusement sa mission à deux exceptions près. Le rôle-titre tenu par Sergey Romanovsky, déçoit quelque peu malgré un engagement dramatique sans faille : dans le registre du haut médium, la voix peine à trouver une stabilité idoine et fluide et certaines notes aiguës résonnent comme des coups de poignards dans le dos. Face à lui, l’ami Posa est magistralement interprété par Stéphane Degout qui, comme toujours, se révèle être un modèle absolu de diction et d’intelligence dramatique, doublé d’un acteur hors pair. En Philippe II, Michele Pertusi a le physique idéal et la voix de rêve, avec une impressionnante utilisation des milles nuances de son registre de basse profonde en fonction des situations dramatiques, du doute à l’autorité souveraine, partagé qu’il est entre l’idéal politique de Posa qu’il vénère et l’idéal ascétique du Grand Inquisiteur qu’il redoute. Ce dernier est interprété non moins magistralement par Roberto Scandiuzzi dont la noirceur vocale est d’une efficacité justement redoutable. L’autre déception vient de l’Elisabeth de Sally Matthews, dont la voix pourtant envoûtante manque de noblesse et de justesse dans l’élocution si importante dans ce drame de la parole qu’est Don Carlos. En revanche, l’Eboli d’Ève-Maud Hubeaux lui vole largement la vedette : timbre de bronze parfaitement projeté, d’une énergie époustouflante, comme pour compenser une disgrâce physique symbolisée par le fauteuil roulant qu’elle ne quitte jamais, impeccable dans sa prononciation, elle impressionne dans la Chanson du Voile et dans son air « O don fatal » du IVe acte qui laisse le public médusé.

Ce casting finalement magnifique est complété idéalement par les rôles secondaires, en particulier le Moine de Patrick Bolleire et le page très convaincant, vocalement et physiquement, de Jeanne Mendoche. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, Daniele Rustioni, en parfaite symbiose – ce qui est loin d’être toujours le cas dans les productions d’opéra – avec la lecture du metteur en scène, réussit à mêler, avec un sens aigu du théâtre, les registres infinis d’une orchestration tour à tour intimiste, grandiloquente, fantastique (la scène du tombeau de Charles-Quint) et poétique. Une soirée vraiment mémorable.

 
 

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C’est Macbeth qui a ouvert la veille le Festival
(mais nous étions
présent à la seconde représentation), reprise d’une production de 2012
que nous découvrions ce soir-là et avec une certaine satisfaction,
malgré les partis-pris d’une mise en scène qui joue pleinement la carte
de la transposition décalée. La lecture de Ivo van Hove peut surprendre
en effet qui transpose l’action dans une salle des ventes contemporaine,
tandis que des écrans géants projetant des vues de Manhattan semblent
établir un parallèle entre le pouvoir politique et celui de la finance.
L’univers clos de cette salle qui ressemble à un théâtre moderne de la
cruauté a le mérite de donner une lecture décalée mais tout aussi
efficace des jeux de pouvoir qui se déroulent aussi dans les coulisses :
ainsi la mort de Banco projetée sur grand écran et qui se déroule dans
un parking. Si les images surabondantes peuvent parfois lasser en
détournant trop souvent l’œil du spectateur, certains choix sont
remarquablement exploités, comme les images fantastiques qui découlent
des lettres vertes tourbillonnantes, clin d’œil à l’univers de Matrix
(Mac-trix ?).
Comme pour Don Carlos, on louera le travail remarquable des chœurs,
dirigés par Marco Ozbic, personnage à part entière, comme le suggérait
Verdi lui-même. Le rôle-titre est excellemment tenu par le baryton
Elchin Azizov, voix puissante et lyrique à la fois, d’une grande
homogénéité de timbre, dans la déclamation, comme dans le chant. La Lady
Macbeth de Susanna Branchini a exactement le timbre voulu par Verdi : sa
voix n’est pas belle, on y décèle même quelques problèmes de justesse,
et si parfois elle manque d’autorité, la laideur du caractère est
idéalement transposée dans une voix qui ne cherche pas à séduire mais à
inquiéter. Ainsi la voix métallique, un peu acide dans « Vieni,
t’appressa » fonctionne à merveille. Nouvelle participation de Roberto
Scandiuzzi, toujours aussi impeccable, cette fois dans le rôle de Banco
: souplesse et amplitude vocale sont au rendez-vous, tout comme chez le
jeune ténor Louis Zaitoun dans le rôle de Malcom. Lors de cette seconde
représentation, Leonardo Capalbo a opportunément remplacé le russe
Arseny Yakovlev dans le rôle de Macduff : jeu d’acteur époustouflant que
révélait en gros plan les caméras de télévision filmant certaines
scènes. Moins fine et moins subtile que pour Don Carlos, la direction de
Daniele Rustioni ne démérite pas, grâce à son sens du théâtre toujours
aiguisé.
 

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Enfin la reprise d’Attila (donnée à l’opéra en novembre dernier, à
l’auditorium pour le Festval) confirme l’excellente impression de cet
automne. Et même l’améliore. D’une part parce que le rôle-titre échoit à
celui qui devait initialement l’interpréter, Dmitri Oulianov, bien plus
à l’aise qu’Erwin Schrott. Magistral de bout en bout, avec un sens aigu
du texte, une projection vocale impressionnante, dans l’abandon amoureux
comme dans la véhémence de l’autorité politique, ou le doute qui fait
infléchir ses certitudes (remarquable « Mentre gonfiarsi l’anima »).
L’Odabella de Tatjana Serjan qui nous avait un peu déçu en novembre,
révèle ici des qualités époustouflantes de soprano dramatique idéales
pour le rôle (« Santo di patria » à faire frémir les pierres). Dans le
rôle de Foresto Massimo Giordano montre une voix d’une grande ductilité,
malgré un chant un peu scolaire, mais corrige les défauts que nous
avions relevés précédemment (la très belle romance du III, « Che non
avrebbe il misero ») en rétablissant les nombreuses indications de Verdi
(« messa di voce, piano, morendo, etc.). Le rôle le mieux distribué est
sans conteste l’Ezio du baryton russe Alexey Markov, membre du
prestigieux théâtre Marinski. Un chant racé, d’une grande noblesse, une
diction remarquable, y compris dans les passages aigus, et si l’émission
est parfois légèrement engorgée, elle est la plus stable et la plus
homogène de toute la distribution. Cette qualité éclate dans le célèbre
duo du prologue avec Attila (« Avrai tu l’universo, resti l’Italia a me
») et plus encore dans la cavatine du II (« Dagl’immortali vertici »).
Sans être d’un charisme particulier, les deux rôles secondaires –
l’Uldino de Grégoire Mour et le Leone spectral de Paolo Stupenengo – ne
déméritent pas.
Une fois de plus, on ne peut que louer la direction magistrale de
Daniele Rustioni qui galvanise un orchestre de Lyon au sommet de ses
moyens : direction à la fois précise, roborative, subtile dans les
passages élégiaques (très beaux préludes des actes I et III), même si
l’orchestration de cet opéra n’est pas des plus raffinées. Les chœurs,
particulièrement sollicités, et dans des formations très variées (voix
féminines, voix masculines, ensemble), sont impeccables de justesse,
dans le phrasé comme dans l’élocution.

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COMPTE-RENDU, opéra. LYON, festival VERDI, les 17, 18 et 21 mars 2018.
Don Carlos, Attila, Macbeth. Daniele Rustoni / Christophe Honoré / Ivo van Hove

Don Carlos, 17 mars 2018. Michele Pertusi (Philippe II), Sergey Romanowsky (Don Carlos), Stéphane Degout (Rodrigue, Marquis de Posa), Roberto Scandiuzzi (Le Grand Inquisiteur), Patrick Bolleire (Un Moine), Sally Matthews
(Elisabeth de Valois), Eve-Maud Hubeaux (La princesse Eboli), Jeanne
Mendoche (Thibault, page d’Elisabeth), Caroline Jestaedt (Une Voix d’en
haut), Yannick Berne (Le Comte de Lerne), Didier Roussel (Un Héraut
royal), Christophe Honoré (mise en scène), Alban Ho Van (décors),
Pascaline Chavanne (costumes), Dominique Bruguière (lumières), Ashley
Wright (chorégraphie), Denis Comtet (Chef des chœurs).

Attila, 18 mars 2018. Dmitri Oulianov (Attila), Tatiana Serjan (Odabella), Alexej Markov (Ezio), Massimo Giordano (Foresto), Grégoire Mour (Uldino), Paolo
Stupenengo (Leone), Orchestre et Chœur de l’Opéra de Lyon, Daniele
Rustioni (direction), Barbara Kler (préparation des chœurs).

Macbeth, 21 mars 2018. Elchin Azizov (Macbeth), Susanna Branchini (Lady macbeth), Roberto Scandiuzzi (Banco), Louis Zaitun (Malcolm), Leonardo Capalbo (Macduff), Clémente Poussin (Suivante), Patrick Bolleire (Médecin),
Sophie Lou, Paolo Stupenengo (Apparizione), Jean-François Gay (Servo),
Charles Saillofest (Araldo), Ivo van Hove (mise en scène), Jan
Versweyveld (Décors et lumières), Wojciech Dziedzic (Costumes), Tal
Yarden (Vidéo), Janine Brogt (Dramaturgie théâtrale), Jan Vandenhouve
(Dramaturgie musicale), Marco Ozbic (Chef des chœurs), Daniele Rustioni
(direction musicale).

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COMPTE-RENDU, opéra. LYON, festival VERDI, les 17, 18 et 21 mars 2018.
Don Carlos, Attila, Macbeth. Daniele Rustoni / Christophe Honoré / Ivo van Hove

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