Compte-rendu. Milan, Teatro alla Scala, le 17 novembre 2017. Salvatore Sciarrino, Ti vendo, mi senti, mi perdo

sciarrino SalvatoreSciarrinoCompte-rendu. Milan, Teatro alla Scala, le 17 novembre 2017. Salvatore Sciarrino, Ti vendo, mi senti, mi perdo. La crĂ©ation d’un nouvel opĂ©ra est toujours un Ă©vĂ©nement, qui plus est quand il s’agit du nouvel opus d’un des plus grands compositeurs italiens vivants. Commande conjointe de la Scala de Milan et du Staatsoper de Berlin oĂč il sera donnĂ© cet Ă©tĂ©, Ti vedo, ti miro, mi perdo, est une fascinante plongĂ©e dans l’univers baroque du compositeur Stradella, attendu avec impatience alors que sur scĂšne, dans un somptueux palais romain, ont lieu les rĂ©pĂ©titions d’une de ses cantates. Salvatore Sciarrino reprend le topos du mĂ©ta-opĂ©ra cher au XVIIIe siĂšcle et construit, Ă  la maniĂšre de Stravinski, un envoĂ»tant objet lyrique.

En attendant Stradella

C’est le sous-titre que Sciarrino a donnĂ© Ă  son nouvel opĂ©ra. On connaĂźt sa passion pour le compositeur romain (il Ă©tait prĂ©sent en septembre Ă  Rome au Festival Stradella pour la recrĂ©ation de sa Doriclea) et c’est un merveilleux hommage qu’il lui rend. Mais contrairement aux nombreux compositeurs qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© (Franck, Flotow), Sciarrino ne fait pas de Stradella un personnage de son opĂ©ra : il est Ă©voquĂ© in absentia, et c’est surtout sa musique qui joue le rĂŽle principal. Sur scĂšne, de nombreux personnages vĂȘtus de noir Ă  collerette blanche s’affairent pour monter le dĂ©cor d’un trĂ©teau qui servira de scĂšne aux rĂ©pĂ©titions d’une cantate de Stradella. L’opĂ©ra, dont Sciarrino signe Ă©galement l’excellent livret, repose sur une intrigue Ă  trois niveaux qui structure l’espace scĂ©nique : la chanteuse, les chƓurs et les musiciens qui interprĂštent la cantate, puis les serviteurs qui commentent l’action, dans la tradition de la Commedia dell’Arte, et enfin, placĂ©s au devant de la scĂšne, le PoĂšte et le Compositeur, aux cĂŽtĂ©s de curieux et de musiciens qui attendent leur tour pour jouer. On pense Ă©videmment Ă  l’Opera seria de Gassmann et Ă  bien d’autres mĂ©ta-opĂ©ras qui mettent en scĂšne une Ɠuvre musicale en en faisant l’exĂ©gĂšse. Car l’opĂ©ra de Sciarrino est aussi, Ă  travers l’évocation de Stradella, attendu pour un air qui devra conclure la dite cantate, une rĂ©flexion sur la crĂ©ation artistique qui revisite les grands mythes musicaux d’Ulysse et d’OrphĂ©e Ă©voquĂ©s dans la cantate, mais aussi sur la place centrale, dans le processus crĂ©atif, du corps et des affects (« la musique rencontre le corps », nous dit la cantatrice au premier acte), si importants dans la musique « pulsative » de Stradella.
Sciarrino reste fidĂšle Ă  son esthĂ©tique d’un « thĂ©Ăątre de l’écoute » qui rĂ©habilite toutes les vertus pathĂ©tiques de la parole dans le but de « sculpter l’indicible », comme le dit trĂšs justement le PoĂšte dans la scĂšne 2 du premier acte, tout en rendant hommage Ă  la musique de Stradella qui « exaspĂšre les contrastes ». De nombreux airs de Stradella (dont le superbe « Chi nasconde il mio foco ») sont d’ailleurs insĂ©rĂ©s dans le tissu musical de Sciarrino (avec aussi un Ă©cho Ă  Gesualdo, compositeur qui inspira son cĂ©lĂšbre opĂ©ra Luci mie traditrici, dans l’intermezzo qui conclut le premier acte, orchestration d’un madrigal du quatriĂšme livre), de cantates, bien sĂ»r, mais aussi de son dernier opĂ©ra, Moro per amore, dans l’air final chantĂ© par la cantatrice. Cette technique du collage, qui rappelle Stravinsky, Poulenc ou Ravel, ne paraĂźt jamais appuyĂ©e ou faussement artificielle, car elle est au cƓur du projet esthĂ©tique du compositeur qu’éclaire rĂ©trospectivement le titre : Stradella, attendu, mais qui ne viendra jamais parce qu’il sera assassinĂ©, nous parle au-delĂ  des siĂšcles qui nous sĂ©parent physiquement de lui ; on le voit, on le sent et on se perd Ă  le chercher. En attendant Stradella, c’est le Godot de Sciarrino, et Sciarrino, c’est Beckett devenu compositeur d’opĂ©ra.
Visuellement, le spectacle est un pur enchantement. La mise en scĂšne de JĂŒnger Flimm, fin connaisseur du rĂ©pertoire baroque, soutenue par les prodigieux costumes Ursula Kudrna et les dĂ©cors fort suggestifs de George Tsypin (qui s’est inspirĂ© d’une salle du palais Colonna de Rome), fourmille de dĂ©tails qui dynamisent sans relĂąche une action pourtant bien mince et souvent trĂšs intellectualisĂ©e (le livret regorge de sentences : « La solitude de celui qui mĂ©dite est idĂ©ale pour celui qui Ă©coute », « La musique est la plus ancienne. Seul le mouvement de la lune la prĂ©cĂšde », « C’est l’esprit qui Ă©coute, non l’oreille, sinon qui pourrait rĂȘver ? »). L’ensemble faisant irrĂ©sistiblement penser Ă  une esthĂ©tique Ă  la Peter Greenaway (l’opĂ©ra n’est-il pas aussi le rĂ©cit d’un meurtre dans un « jardin italien » ?). Et c’est une vĂ©ritable gageure que d’avoir rĂ©ussi Ă  mettre en place une parfaite direction d’acteurs tout en prĂ©servant les trois niveaux de l’intrigue au sein d’un espace scĂ©nique en perpĂ©tuelle interaction. On ne compte pas les scĂšnes magnifiques qui resteront longtemps gravĂ©es dans la mĂ©moire : le dĂ©filĂ© onirique, Ă  la fin du premier acte sur la musique d’un pastiche madrigalesque, qui Ă©voque celui, cĂ©lĂ©brissime, de Fellini-Roma, ou l’extraordinaire annonce du premier attentat contre Stradella (II, 14), vĂ©ritable rĂ©activation du recitar cantando Ă  la maniĂšre de la MessagĂšre annonçant la mort d’Eurydice (personnage d’ailleurs Ă©voquĂ© dans l’opĂ©ra) dans l’Orfeo de Monteverdi, moment de stupeur hallucinĂ©e oĂč la musique et le texte ne font plus qu’un.
La distribution rĂ©unie pour cette crĂ©ation mondiale frise la perfection. Dans le rĂŽle exigeant de la Cantatrice, Laura Aikin combine son expĂ©rience et sa parfaite connaissance du rĂ©pertoire ancien avec une technique solide qui lui permet de venir Ă  bout des difficultĂ©s redoutables qui pĂšsent sur ses Ă©paules. Charles Workman campe un superbe Musico, doublĂ© d’un merveilleux acteur. Des qualitĂ©s que l’on retrouve chez le Letterato de Otto Katzameier, mĂȘme si on peut regretter une Ă©mission lĂ©gĂšrement nasalisĂ©e dans le registre aigu. Les autres personnages, les serviteurs notamment, sont tous excellents, en particulier les deux rĂŽles comiques Solfetto (l’excellent contre-tĂ©nor Thomas Lichtenecker) et Finocchio (trĂšs bien dĂ©fendu par le beau et solide timbre barytonant de Christian Oldenburg). Le pendant fĂ©minin se situe au mĂȘme niveau d’excellence : la Pasquozza de Sonia GranĂ© et la Chiappina de Lena Haselmann dĂ©bordent de vitalitĂ© et sont confondant de naturel, dans le jeu comme dans l’interprĂ©tation. Au pupitre, Maxime Pascal confirme son immense talent et sa maĂźtrise stupĂ©fiante du rĂ©pertoire contemporain : sa direction est d’une prĂ©cision d’entomologiste tout en donnant l’étrange impression, dans cette partition qui mĂȘle les registres et les ensembles Ă  la fois orchestraux (il y a trois orchestres) et vocaux, d’une grande libertĂ© de mouvement. RĂ©ussite donc exemplaire que cette « attente » de Stradella, qui rĂŽde tel un spectre et dont la musique nous hante longtemps aprĂšs. GrĂące Ă  Sciarrino, qui signe lĂ  un nouveau chef-d’Ɠuvre, les notes magiques du compositeur de Nepi, auront enfin rĂ©sonnĂ© dans le temple de l’art lyrique.

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Compte-rendu. Milan, Teatro alla Scala, Salvatore Sciarrino, Ti vendo, mi senti, mi perdo, 17 novembre 2017. Laura Aikin (Cantatrice), Charles Workman (Musico), Otto Katzameier (Letterato), Sonia GranĂ© (Pasquozza), Lena Haselmann (Chiappina), Thomas Lichtenecker (Solfetto), Christian Oldenburg (Finocchio), Emanuele Cordaro (Micnhiello), Ramiro Maturana (Giovane cantore), Hun Kim, Massimilano Mandozzi, Chen Lingje, oreste Cosimo, Sara Rossini, Francesca Manzo (Coro), Orchestre et chƓurs de la Scala de Milan, Maxime Pascal (direction), JĂŒrgen Flimm (mise en scĂšne), George Tsypin (dĂ©cors), Olav Freese (lumiĂšres), Ursula Kudrna (costumes), Tiziana Colombo (chorĂ©graphie).

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