COMPTE-RENDU, critique, récital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano.

dalberto michel pianoportrait classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, récital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano. Les Concerts Parisiens accueillaient, ce vendredi 15 février, un pianiste à la renommée solide comme le grès, un artiste sans concession ni complaisance, un musicien comme il y en a peu, dont l’étoffe semble issue des forges qui ont donné les grands du passé. Un maître en somme. D’autant que ses disciples étaient là aussi, dans le public. A 64 ans, Michel Dalberto fait plus que jamais autorité dans le paysage musical d’aujourd’hui.

 

 

Michel Dalberto, l’esprit de grandeur

 

 

Programme romantique ce soir, avec dans l’ordre Schubert, Schumann, Brahms et Liszt. Le pianiste a choisi un Bösendorfer nouveau cru auquel la marque a su restituer la splendeur d’autrefois. Un choix en parfait accord avec son jeu, généreux et robuste, plein et matiéré, qui fait sonner et chanter le piano à en faire frémir le biscuit de la salle Gaveau. Un jeu qui d’emblée en impose, et, un tour de force, ne laisse à aucun moment d’espace aux incongruités sonores faisant hélas souvent partie du décor, le public se gardant bien de broncher devant telle affirmation. Le ton est donné dès les Klavierstücke D 946 de Schubert (N° 2 et 3): à la simplicité d’un air fredonné que l’on entend souvent dans ces pièces, et la plupart du temps dans Schubert, Michel Dalberto préfère la tessiture et l’éloquence lyriques, sculpte la ligne de chant dans tous ses contours, souligne la dramaturgie (2ème en mi bémol majeur), timbre et joue de contrastes, assombrit et éclaircit, serre et déploie tout en maintenant une tension constante, imprime au 3ème Klavierstücke une énergie électrisante.

Pas de demi-mesure non plus dans la Fantaisie opus 17 de Schumann. Le musicien nous prend dans le feu de son jeu, grandiose et passionné, excessif dans ses humeurs et leur ambivalence, marquant les ruptures dont l’œuvre est émaillée, jouant de la discontinuité. Il prend des risques – c’est tout à son honneur – et ne ménage ni l’instrument, ni nos émotions: le piano résonne, s’ébranle, les basses sonnent, par endroits, géantes, comme l’airain des cloches; dans le premier mouvement, après la submergeante vague du début, un contrepoint halluciné et bouleversant fait entendre les voix graves, sous les aigus gommés. Le deuxième mouvement s’érige, orchestral, triomphant au bout de lui-même, et laisse place au dernier, sombre, plus douloureux qu’apaisé, empreint d’aspérités qui feraient regretter le legato d’Yves Nat, par exemple, si l’on perdait de vue le parti interprétatif du musicien: on aura beau chercher, ni épanchement, ni même tendresse dans le Schumann de Michel Dalberto, mais une âpreté et une grandeur d’âme à la fois, une tenue, tout comme d’ailleurs dans ses Schubert.

Les 6 Klavierstücke opus 118 de Brahms ouvrent la deuxième partie du concert. Concises, ces pièces font se succéder des climats variés, des états d’âmes où la résignation domine. Là encore, le pianiste nous plonge tout à trac dans le vif du sujet, avec le premier intermezzo, livrant au public ses effusions sans retenue, mais des effusions lyriques et non point sentimentales. Le deuxième « Andante teneramente » apparaît comme une confession intime. Il chante dans la ferveur, et s’éloigne un peu des demi-teintes méditatives qu’on lui attribue souvent, et qui font de certaines interprétations la platitude, s’achevant dans la touchante douceur d’un pianissimo à la dernière exposition du thème. La Ballade, l’intermezzo et la Romance qui suivent s’acheminent, dans leurs couleurs propres, vers le dernier intermezzo, ténébreux, nu et dense comme le silence.

Quel compositeur sied mieux à Michel Dalberto que Liszt? C’est à se demander lorsqu’on l’écoute dans les Études d’exécution transcendantes – ici trois: Ricordanza, Paysage, et Mazeppa. Il domine ces pièces de virtuosité – est-ce utile de le signaler? – grâce à une technique sans faille et un jeu très ancré. Mais surtout, il en livre toute la dimension poétique et musicale, la dimension orchestrale aussi, et l’esprit lisztien avec lequel il partage tant d’affinités: Michel Dalberto frappe par la présence et le relief de son jeu, impressionne par sa grandeur de vue, et séduit par son sens esthétique et son élégance. L’esprit de Ricordanza est tout entier dans cette poétique du son, cette beauté et cette subtilité des lignes, cette façon de suspendre les phrases dans leur cours, puis de les relâcher, et il la rend admirablement. Mazeppa est a contrario âpre, violent, strident même, et son récit épique clôt le concert en apothéose, laissant le public ébahi. En bis? quelques notes égrainées d’un Feuillet d’album de Scriabine. Une façon si raffinée de dire au revoir!

 

 

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Compte-rendu critique, récital Michel Dalberto, piano, salle Gaveau, Paris, 15 février 2019, Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Illustration :© C Doutre

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