Compte- rendu critique. Paris, Palais Garnier, le 13 janvier 2018. HAENDEL : Jephtha. Christie, Guth

handel haendel classiquenewsCompte- rendu critique. Paris, Palais Garnier, le 13 janvier 2018. HAENDEL : Jephtha. Christie, Guth. Pourquoi s’entêter à reprendre ici l’oratorio (ultime) de Haendel, le plus méditatif et le plus introspectif et qui de facto ne se prête que difficilement à la mise en scène. C’est comme vouloir éclairer un temple qui est conçu pour l’ombre et le mystère et perd dans ce « déballage » manifeste, toutes ses vertus originelles, en suggestion et poésie… Las, après 1959 où il était déjà présenté, ce Jephtha 2018 est peu voire trop peu passionnant : nouvel avatar parmi les ratages lisses et ternes de la mise en scène contemporaine. Haendel devenu aveugle pendant la composition de son ultime sommet, y laisse pourtant un enseignement de sagesse et de renoncement. Tout s’enchaîne de façon mécanique, sans poésie ni « secret », où l’on recherche en vain ce testament musical et spirituel annoncé.
Guth s’embourbe dans un flot de détails et de symboles / signes répétitifs, d’une naïveté qui frise le ridicule. Pourquoi vouloir tout montrer et expliquer quand la musique est aussi éloquente et… souvent sublime ?
Dramatiquement, l’impuissance des époux Jephtha et Storgè (la plus révoltée : véritable élément de rébellion contre le dictat divin), la candeur angélique de leur fille sacrifiée Iphise… sont des éléments au fort contraste dramatique. On s’étonne que le metteur en scène n’ait pas exploité tout cela avec plus de force et de … mesure. L’épure est au centre d’un genre que Haendel a pourtant transfigurer : du drame le plus narratif à l’oratorio le plus allusif.
Visuellement, le déjà vu fait chuter la tension et l’intérêt des tableaux. Costumes, décors demeurent anecdotiques, troublant souvent la lisibilité des situations et des relations entre les protagonistes. On frise quand même le détournement de l’oeuvre en glissant des sons parasites, comme des ondes traitées en direct, menaçant les équilibres originels conçus par Haendel.
Les oratorios anglais du Saxon, sont parmi les oeuvres les plus méditatives où le choeur revêt un rôle central dans l’approfondissement spirituel de l’action. Tout cela est ignoré et maltraité par la mise en scène qui semble étrangère à ce miracle poétique haendélien.

Dans cette dilution sans inspiration, rien que narrative et superficielle, le geste des Arts Florissants semble ce soir étrangement pesant, lourd, étiré jusqu’à l’usure désincarné : sans drame, sans enjeu, sans nerf tout s’effiloche et risque l’ennui… L’ange de délivrance de Valer Sabadus sonne faux et hors propos, d’une acidité anti angélique ; Philippe Sly (Zebul) reste inaudible ; Tim Mead tire son épingle du jeu (Hamor bien chantant et fiancé aimant, courageux d’ Iphis, mais il faudra revoir sérieusmeent la technique vocalistique) ; tout est trop lisse et sans relief du côté de Katherine Watson, décidément étrangère à tout enjeu dramatique. Figure du fanatisme religieux, chef radicalisé, le Jephtha de Ian Bostridge frise quant à lui la surenchère investie : volcan trop investi qui retombe souvent à vide parmi ses partenaires atones. Le diseur schubertien se serait-il égaré sur cette scène où on ne l’a souhaité que mordant et halluciné ? Son amour paternel est écarté, refusant au drame de Haendel toute profondeur trouble dans l’exposition et l’expression des passions humaines (sa spécialité cependant). Ce jeu des contrastes frise la caricature.Et Guth se fourvoie totalement en un schématisme / manichéisme sans souffle. Avouons que dans cet exercice des échelles survoltées, la Storgé de MN Lemieux mesure mieux ses effets : sincérité de la mère impuissante mais révoltée. Globalement, voilà qui en dit long sur l’état actuel du chant baroque.
Heureusement que les choristes des Arts Flo défendent le raffinement d’une oeuvre qui gagne ce soir, par l’absence des protagonistes, ou le déséquilibre du jeu collectif, une belle réalisation surtout … chorale. Inutile de nous apesantir sur le dernier tableau : l’intervention de l’ange n’est pas délivrance mais accablement sur le sort de la pauvre Iphise qui finit sur un lit d’hôpital, vierge sacrifiée, empêchée définitivement d’être heureuse. Du reste dans cette vision aussi sombre que confuse de Guth, l’humanité écartée de toute espérance, est abonnée à la destruction cynique.
Les promesses de l’affiche n’ont pas réalisé ce que nous en attendions (nombreux problèmes de décalages entre l’orchestre et le choeur, rythmique vacillante)… Dommage. Est-ce dû au stress de la première ?
Le dernier Haendel attendra donc encore ses vrais interprètes capables d’en exprimer toutes les nuances spirituelles et sublimes. Jusqu’au 31 janvier 2018 à Paris, Palais Garnier. Pour faire votre jugement : diffusion sur France Musique le 28 janvier 2018, 20h

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LIRE ici notre présentation de l’oratorio JEPHTHA, Jephté de Haendel (1751-1752)
http://www.classiquenews.com/claus-guth-met-en-scene-jephte-jephtha-de-haendel-au-palais-garnier/

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