Claus Guth met en scène Jephté / Jephtha de Haendel au Palais Garnier

handel-haendel-portrait-classiquenewsPARIS. Palais Garnier. HANDEL : Jephtah, 13-31 janvier 2018. A l’heure où se pose la question du futur de l’ensemble français créé par Bill Christie, – dont le codirecteur musical Paul Agnew devrait prendre la relève, revoici le chef baroque dans ses terres haendéliennes, un répertoire qu’il sert avec un engagement qui vaut finesse et distinction (cf son récent Belshazaar / Belshazzar, 1745, – très belle réussite discographique – 3 cd, 2012, réalisée sous son propre, et éphémère label « Les Arts Florissants » / depuis la cessation de la marque comme éditeur discographique, le coffret salué par un « CLIC de classiquenews », est devenu collector).

LIRE ici notre critique complète de l’oratorio Belshazaar de Handel par William Christie (avec lien vers notre reportage vidéo exclusif) :

http://www.classiquenews.com/cd-handel-belshazzar-william-christie-3-cd-2012/

handel-haendel-portrait-582-grand-portrait-handel-haendelS’agissant de l’oratorio JEPHTHA (Jephté en français, HWV 70, férvier 1752), Haendel / Handel atteint un sommet car c’est son dernier oratorio composé de janvier à août 1751. La maladie et les tracas de la santé rattrapent une composition éprouvante : Handel écrit son incapacité à poursuivre en février, en raison de sa cécité douloureuse à l’oeil gauche (choeur concluant l’acte II). A 70 ans, le plus grand génie de l’oratorio anglais et de l’opéra seria baroque, doit ainsi cesser d’écrire car il devient totalement aveugle. Toute la partition est traversée et même innervée par ce sentiment de renoncement et de profondeur qui lui confère un souffle spirituel irrésistible (déjà observé dans le si extatique et suspendu Theodora, oratorio précédent (1750).

Familier, le librettiste Thomas Morell s’inspire du Livre des Juges. Dans l’esprit de compassion et respectant cet humanisme lumineux qui clôt le drame tragique, Haendel et Morell modifient la fin, contrairement à la lecture et mise en musique des compositeurs du XVIIè tel Carissimi : la fille de Jephté, promise à être sacrifiée (à cause du voeu malheureux prononcé par son père), est sauvée in extremis, par l’ange (chanté par un enfant) ; le rôle est conçu comme un deus ex machina… ainsi, sous la plume de Haendel, Iphise, la fille de Jephté est sauvée, à la façon du sacrifice d’Abraham. Ici, c’est la foi d’un père qui est durement éprouvée, alors qua sa fille est prête à mourir, habitée par une indestructible ferveur filiale. L’obéissance à Dieu est le fondement du drame : la fille obéit et se soumet au père, lequel obéit à son Dieu (passablement barbare, du moins en apparence dans la version handélienne).

A l’origine, le rôle titre est chanté par un castrat (John Beard). A la fois tragique et déploratif, le drame de Jephté creuse le genre moral et spirituel que Handel n’a cessé de ciseler dans les années 1740 et 1750 à Londres, après avoir triomphé et échoué dans celui de l’opera seria. Dans Jephté / Jephthah, l’épure spirituelle, l’élévation fervente atteignent à ce sublime que tous les grands compositeurs baroques ont tenté de traiter et de réussir. Nul doute qu’après le sublime de Carissimi, l’inventeur du genre au XVIIè à Rome, Haendel atteint et épuisé physiquement, renoue à la fin de sa vie, en 1750, au même miracle musical. Ainsi la boucle du Baroque est-elle bouclée, du XVIIè au XVIIIè, de Carissimi à Handel, sur le thème de Jephté.

haendel handel george-frideric-handel-1685-1759-german-composerSynopsis. ACTE I : Jephté conduit la guerre des juifs contre les Ammonites. Soutenant l’ardeur de son demi-frère, Zebul exhorte les juifs à rejeter les fausses idoles Moloch et Kémosh. Jephté exprime son déterminisme, cependant que Sorgè, son épouse, ressent la menace d’un destin contraire. De leur côté, les fiancés Hamor et Iphis (la fille de Jephté) annoncent qu’ils se marieront après la victoire contre les Ammonites. Alors le général juif (scène 4) commet sa terrible erreur : il jure à Dieu dont il ressent le souffle protecteur, qu’il sacrifiera la première créature qu’il croisera après sa victoire (si Dieu lui permet de vaincre les Ammonites). Inquiète et agité, Storgè (scène 5) exprime l’horreur de la guerre et les effets d’une barbarie inhumaine.

ACTE II. Hamor raconte la victoire éclatante de Jephté sur les Ammonites. Dieu a tenu sa promesse : Jephté doit de la même façon respecter sa parole. Mais en une gavotte joyeuse, Iphis se présente la première à son père vainqueur pour célébrer son triomphe. Le général devra donc sacrifier sa propre fille. Handel expose en un duo tragique enchaîné comme dans l’acte I, le désarroi fataliste du père (Jephté) et la rébellion impuissante de la mère (Sorgè). Carissimi n’avait pas au siècle précédent intégré le personnage maternel : sa présence chez Haendel intensifie considérablement la couleur de déploration générale. Touché par le voeu effroyable du père, le fiancé Hamor (qui porte bien ainsi son nom) propose sa vie pour sauver celle de son aimée Iphis. Dans la dernière scène (4), Jephté exprime sa douleur, son impuissance, accompagné par un choeur tragique et sombre.

ACTE III. Père et fille se présentent pour réaliser le sacrifice odieux. Iphis chante son acceptation à quitter ce monde et ceux qu’elle aime, en un sublime détachement (Farewell, ye limpid springs and floods…). Alors qu’on croyait le sacrifice inéluctable, un ange paraît : Iphis ne mourra pas mais vouera sa vie à Dieu dans la félicité céleste.  Enfin, reprenant le genre spécifique des Sepolcri, oratorios sur la déploration des croyants après la mort de Jésus, trois personnages « témoins », Sebul, Storgè, Hamor commentent et célèbrent le dénouement final et l’apothéose à laquelle Iphis est désormais destinée. Le renoncement qui la porte, en une certitude suspendue est le propre sentiment de Haendel parvenu à l’extrémité de sa vie de compositeur. Chaque homme s’il souhaite la paix intérieure, doit se soumettre à sa propre destinée, tout en conservant l’espérance. CQFD.

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LIRE aussi les oratorios de Handel (coffret complete oratorios HANDEL / HAENDEL – DECCA 

JEPHTHA de Haendel par Bill Christie / Les Arts Florissants
Paris, Palais Garnier du 13 au 31 janvier 2018
(8 représentations parisiennes)

Claus Guth, mise en scène
William Christie, direction

 

Jephtha : Ian Bostridge
Storgé : Marie-Nicole Lemieux
Iphis : Katherine Watson
Hamor: Tim Mead
Zebul : Philippe Sly
Angel: Valer Sabadus

Orchestre et Choeur des Arts Florissants

 

logo_france_musique_DETOUREDIFFUSION SUR FRANCE MUSIQUE le dimanche 28 janvier 2018, 20h : lire notre présentation de Jephtah de Haendel par Les Arts Florissants / Bill Christie

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