Compte-rendu critique. Oratorio. DIJON, ALIOTTI, Il trionfo della morte, 15 novembre 2019. Orchestre Les Traversées baroques, Étienne Meyer.

trionfo della morte alliotti oratorio critique classiquenews review critique opera classiquenewsCompte-rendu critique. Oratorio. DIJON, ALIOTTI, Il trionfo della morte, 15 novembre 2019. Orchestre Les Traversées baroques, Étienne Meyer. L’exhumation et le succès exceptionnel de deux oratorios de Falvetti avaient révélé la richesse de la musique méridionale italienne du 17e siècle. Bonaventura Aliotti l’avait pourtant précédé lorsque Gabriel Garrido avait donné et gravé Il Sansone en 2001. Compositeur palermitain, élève de Giovanni Battista Fasolo, Aliotti fut actif à Padoue, Venise et Ferrare, où il donna ce Trionfo della Morte per il peccato d’Adamo, sans doute le plus fascinant de ses quatre oratorios (sur les onze qu’il composa) parvenus jusqu’à nous. Les liens entre l’oratorio et l’opéra, entre les sujets sacrés et profanes, fréquents en

ce 17e siècle finissant (l’œuvre fut représentée à Ferrare en 1677), trouvent une très belle illustration dans cet opus d’une densité et d’une richesse musicale en tous points exceptionnelles. À partir du célèbre sujet biblique, tiré du Livre de la Genèse (mais les oratorios sur le « premier homme », faisant en outre la part belle au personnage d’Ève, ne sont pas si légion au 17e siècle), et grâce à l’ajout des personnages allégoriques de la Raison, de la Passion et de la Mort, Aliotti construit un dialogue rhétorique, un sermon en musique dans la pure tradition édifiante de la Contre-Réforme.

 

 

Redécouverte majeure d’un chef-d’œuvre de l’oratorio italien dans une
interprétation de très grande classe.

La Morte brillamment ressuscitée

 

 

L’originalité de cette pièce fascinante, eu égard aux œuvres du mitan du siècle, tient à la part importante accordée aux airs, à la fois brefs et d’une grande variété, aux da capo concis, qui investissent la fonction persuasive du drame, là où elle était jadis dévolue aux récitatifs, ici relativement circonscrits. Le nombre également important des chœurs (des démons, des vertus, des anges) souligne la richesse musicale de l’œuvre, sans temps morts et d’une qualité toujours constante. On relèvera, outre une sinfonia en deux temps s’achevant sur un admirable motif fugué, le sublime duo entre Adam et Ève (« Che vaghezza / Che bellezza »), le très beau duo entre la Passion et la Mort (« Che cerchi »), l’aria en stile concitato de Lucifer (« Furie terribili ») et l’extraordinaire chœur des démons (« Furie feroci ») qui conclut la première partie.

Plus brève, la seconde partie s’ouvre par un martial duo entre la Mort et la Passion (« Al suon di più trombe »), reflet spéculaire du duo de la première partie, laissant ensuite la place à la très sensuelle et pathétique intervention d’Ève (« Quel nume »), qui nous offre, après un bref récitatif, le plus sublime des lamenti, sommet de toute la partition (« Discioglietevi / Dileguatevi »), dont le chromatisme envoûtant a plongé le public de l’Auditorium dans une extase berninienne. Le niveau d’excellence se maintient dans les dernières formes closes (la superbe aria d’Ève avec basson obligé (« Prendi, o mio conforto »), le chœur des Anges (« Cadesti, oh Dio »), ou encore l’aria de Dieu (« Eva tentò ») à l’accompagnement instrumental d’un grand raffinement et le magnifique chœur (« Pietà, numi amorosi »), précédant le Tutti final.

La distribution réunie pour défendre ce chef-d’œuvre mérite tous les éloges. À commencer par Lucía Martín Cartón qui a remplacé au dernier moment une Capucine Keller souffrante (et nous a privé d’une mise en espace avec costumes initialement prévue). Son timbre cristallin, à la fois pur et très sonore, sert admirablement le rôle le plus riche et le plus lyrique de toute la partition. Vincent Bouchot campe un Adam volontaire, à la fois amant et résigné, d’une grande justesse d’interprétation pour évoquer la gamme complexe des affects liés au personnage. Si Anne Magouët trahit une prononciation un peu moins idiomatique de l’italien, sa belle voix ample de mezzo incarne parfaitement et avec autorité la figure rhétoriquement essentielle de la Raison. La voix caverneuse de Renaud Delaigue réussit le tour de force d’interpréter trois rôles en prenant soin de les distinguer vocalement (timbre plus sombre et hiératique pour Lucifer, plus mielleux et sensuel pour la Passion, plus raffiné et imposant pour Dieu). Voix admirable et magnifiquement projetée et diction impeccable qui forcent le respect.
Quant à la Mort de Paulin Büdgen, sa voix flûtée fait merveille pour décrire son discours sournois et ses fielleuses tractations avec Lucifer. À la tête de son ensemble Les traversées baroques, Étienne Meyer, qui a réalisé avec Judith Pacquier, la transcription de la partition, défend l’œuvre avec la précision d’un entomologiste et la passion du défricheur ; sa direction distille le sentiment du travail bien fait et celui, enthousiasmant, d’avoir révélé un diamant brut, poli par un travail collectif de toute beauté.

 

 

 

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Compte-rendu. Dijon, Auditorium, Aliotti, Il trionfo della morte, 15 novembre 2019. Vincent Bouchot (Adam), Lucía Martín Cartón (Ève), Anne Magouët (Ragione), Renaud Delaigue (Senso, Lucifer, Iddio), Paulin Bündgen (Morte), Orchestre Les Traversées baroques, Étienne Meyer (direction).

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