Compte-rendu, critique, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 24 novembre 2016. OFFENBACH: Orphée aux enfers. Mathias Vidal, … Laurent Campellone, direction. Ted Huffman, mise en scène.

NANCY : Opera Pre Generale Orphee aux enfersCompte-rendu, critique, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 24 novembre 2016. OFFENBACH: Orphée aux enfers. Mathias Vidal, … Laurent Campellone, direction. Ted Huffman, mise en scène. Créée en décembre 2015 à Nancy, cette production – dans une distribution renouvelée pour certains rôles, affirme une sainte vertu trop rare sur la scène pour ne pas être soulignée quand elle est bien réelle : sa parfaite cohérence. Soit… du chant, du drame, et cet abandon collectif d’une saveur parfois allusivement nostalgique qui nous a rappelé souvent les délices des meilleurs ouvrages de Johann Strauss, celui spirituel, juste, sincère de La Chauve Souris. C’est dire ainsi le plaisir que diffuse un spectacle qui sait doser très habilement et toujours en finesse: la parodie truculente,-parodie de la mythologie grecque, comme parodie aussi des genres lyriques dont le grand opéra hérité de Gluck (lequel est évidemment cité ici par le violon d’Orphée) ; saillies et situations comiques ; délire pur, cocasse, goguenard, sans omettre une pincée de grivois carnavalesque (la scène de séduction de Jupin/Jupiter métamorphosé en mouche, ou plus loin, la danse délirante et bachique du tableau final) ; et aussi une satire en règle du pouvoir politique (comment ne pas penser à la critique du régime impérial dans le chœur révolutionnaire : « aux Armes ! Dieux et demi dieux… »).

SUBTILITÉS D’OFFENBACH… Dans ce spectacle réjouissant, on voit bien que le théâtre d’Offenbach recèle bien des niveaux de lectures, qu’il ne se réduit pas à un divertissement potache aux mélodies souvent irrésistibles (la charge féminine reprise par toute l’assemblée contre les aventures sexuelles de Jupin/Jupiter)… mais par ses facéties musicales produit en définitive, un spectacle riche et percutant. Cest aussi visuellement une très solide action dramatique qui change de lieux- terre, Olympe, Enfers-, avec fluidité par le truchement d’un ascenseur qui monte et descend d’épisodes en situations,  puisque le décor unique est celui d’un hall de palace très modern style, où rentrent et sortent les protagonistes.

L’assurance des chanteurs souligne la réussite de la production présentée à Nantes. Les solistes sont plus aguerris et de plus en plus caractérisés depuis la première série de dates à Nancy ; la distribution atteint l’idéal et renforce surtout une action qui s’enchaîne avec intelligence, et un vrai rythme dramatique ; alternant solos, duos, ensembles et chœurs…  tous jalons ciselés d’une surenchère lyrique qui se joue à casser et détourner les légendes héroïques et divines, et les genres musicaux.

 

 

 

Entre finesse et cohérence, Angers Nantes Opéra dévoile la verve poétique d’Offenbach

Épatant Orphée aux enfers à Nantes et à Angers

 

 

ANGERS NANTES OPERA : épatant Orphée aux enfers

 

 

Clou de la soirée, la parodie mythologique dévoile ici toute sa justesse drolatique dans l’acte de l’Olympe (tableau 2) : l’équipe ose pour charger la caricature des dieux, une antiquité obèse, abonnée au sommeil, décalage qui nous semble bien servir le propos parodique d’Offenbach, s’agissant le portrait des grâces et des seigneurs olympiens.  Si la suffisance et l’arrogance s’expriment en surcharge pondérale, rien de moins surprenant que ces grossissements et boursouflures en règle. Jupiter tonnant et sa cohorte de donzelles gonflées à bloc (Vénus, Junon, Minerve, Diane, sans omettre le plus que joufflu Cupidon) paraissent en abeilles dorées, gavées d’ambroisie, larves engoncées aux mouvements ralentis. Offenbach réussit un détournement des mythes avec cette verve irrévérencieuse que l’on fréquentait plutôt à l’opéra comique et au théâtre de la foire : ici Orphée et Eurydice se détestent, et Jupiter est particulièrement moqué, passant pour un dieu potache. Diane aimait alors Actéon… et Pluton s’amourache d’Eurydice, espérant vainement qu’elle lui soit fidèle. L’Olympe et les enfers sont à l’envers… sujets de situations piquantes qui inspirent particulièrement le compositeur. Représenter ainsi les dieux sacrés de l’Olympe répond point par point à la nature parodique de cet opéra séditieux.

TEMPERAMENTS VOCAUX. Scéniquement léchée, la lecture permet de repérer des temps forts qui artistiquement mettent en lumière certains solistes véritablement à leur aise offrant une galerie des plus délectables de tempéraments dramatiques plutôt très séduisants… Dès sa première scène à Thèbes, Pluton grimé en Aristée (berger aimé d’Eurydice) impose la gouaille mordante de l’excellent Mathias Vidal, acteur savoureux, voix percutante à l’articulation exemplaire. De toute évidence, c’est Pluton, le vrai héros de l’action (même si en fin de drame, il perd tout). A ses côtés, l’Opinion publique de Doris Lamprecht incarne cette mère la morale avec un aplomb conquérant (grimée en femme de ménage), obligeant le rebelle Orphée à reconquérir celle qu’il n’aime pas mais qui reste néanmoins sa femme…

Sur le mont Olympe, le Jupiter de Franck Leguérinel offre une désopilante posture en bibendum doré : sa truculence demeure subtile, indice d’un vrai talent d’acteur, sans épaisseur ni vulgarité ; à ses côtés, les divinités toutes bien dans leur personnage, confirment la pertinence de la distribution : Vénus se languit (suave Lucie Roche), et Diane (précise, mordante, ardente Anaïs Constans) vocifère avec tact, en se lamentant sur le corps de son aimé Actéon ; même Mercure (impeccable Marc Mauillon) pétille par sa légèreté ailée… Tous les « seconds rôles » sont ainsi à la fête, riches en relief, brossés chacun avec beaucoup de finesse. A la pétillante Jennifer Courcier reviennent les airs de Cupidon, ici l’assistant de Jupin/Jupiter, toujours en astuces et filouterie.
Les deux derniers tableaux – aux Enfers-, voient s’affirmer l’aplomb scénique du Pluton de Mathias Vidal, affublé d’une magnifique crinière blonde (et d’une paire d’ailes avec châssis en osier) : son intelligence calculatrice se confronte à la puissance potache du Jupiter amoureux (d’Eurydice) en un duo électrique, qui pourrait parodier (autre référence lyrique), Wagner et sa Tétralogie : Jupiter / Pluton chez Offenbach, c’est un peu Wotan et Loge qui descendent eux aussi au royaume souterrain des Nibelungen…
Aux enfers toujours, saluons l’excellente performance du John Styx – gardien d’Eurydice-, du ténor Flannan Obé - mi loup maladroit mi porc-épic: voix claire et puissante, magnifiquement articulée elle aussi, et comme Mathias Vidal, un jeu tout en subtilité. Grâce à lui, le théâtre s’invite à l’opéra, éclairant avec beaucoup de naturel, le piquant de la situation : Styx, ex Roi de Béotie, se languit de la belle Eurydice depuis que Pluton la tient prisonnière aux enfers… La scène vaut pépite, de surcroît sur l’une des mélodies les plus ciselées d’Offenbach.
Le choeur d’Angers Nantes Opéra est  parfaitement intégré à l’action, assurant même pour une grande part, l’éclat des ensembles, en particulier les deux scènes délirantes des enfers – carnaval des animaux d’abord, bacchanale libératrice et parfaitement fantasque enfin (avec l’hymne à Bacchus, et son galop infernal, vraies réponses aux choeurs de La Chauve Souris de Johann Strauss).
Reste le couple prétexte à cette savante parodie musicale : Orphée convaincant, efficace de Sébastien Droy ; Eurydice, au beau relief, en sa coloratoure maîtrisée, idéalement hystérique de la soprano Sarah Aristidou. En définitive, c’est elle, Eurydice souveraine qui ouvre et referme le bal, libre de son désir, préférant à Orphée, Pluton et Jupiter, la brûlante ivresse de Bacchus (chœur final).

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A Nantes puis Angers : Orphée aux enfers d'OffenbachTout cela fonctionne à merveille tant l’esprit de troupe se cristallise à chaque séquence. En fosse, sachant piloter l’orchestre,  le chef Laurent Campellone veille aux nuances et aux accents-, caractérisant chaque tableau en particulier les nombreux ensembles en un geste clair et articulé qui produit l’équilibre, la cohérence dont nous avons parlé et qui frappe tant. Voici donc un somptueux travail d’équipe qui réalise une production épatante à ne manquer sous aucun prétexte : le rire, l’intelligence, la finesse sont au rendez-vous, rendant le meilleur hommage à cet Offenbach, roi des boulevards dont le rythme ici marié à la finesse produit l’un des meilleurs spectacles récents d’Orphée aux enfers. A NANTES, Théâtre Graslin, les 25, 27 et 29 novembre 2016. Puis à ANGERS, Le Quai, les 14, 16 et 18 décembre 2016.

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