Compte-rendu critique, opéra. LYON, le 20 janvier 2018. ZEMLINSKY, Le cercle de craie, Orch de l’opéra de Lyon, Lothar Koenig

Compte-rendu critique, opéra. LYON, le 20 janvier 2018. ZEMLINSKY, Le cercle de craie, Orch de l’opéra de Lyon, Lothar Koenig. C’est encore une merveilleuse rareté à porter au crédit de la salle lyonnaise qui en assure enfin la création française. Septième et dernier opéra achevé du compositeur Zemlinsky, le Cercle de craie fut créé triomphalement à Zurich en 1933, puis censuré par les nazis, avant de disparaître du répertoire pendant une vingtaine d’années. Le livret, inspiré d’une pièce de Klabund d’après un conte chinois, fut écrit par le compositeur lui-même. L’opéra, qui s’inscrit dans la mode orientalisante de l’époque (le premier opéra de Karl Orff est aussi une histoire japonisante), se présente comme une parabole politique et sociale qui mêle les styles, texte parlé, chanté, chanson de cabaret et rythmes de jazz, typiques des années 30.

ZEMLINSKY A LYON : une superbe découverte

Lyon aime Zemlinsky qui a pu faire découvrir au public Une tragédie florentine (2007 et 2012) ou le Nain (2012). Une Chine fantasmée sert d’arrière-plan à une virulente dénonciation de l’injustice et des abus d’un pouvoir tyrannique qui traite les échanges amoureux comme des objets de marchandise. La musique de ce dernier opus mêle les styles, du lyrisme échevelé à l’expressionnisme, sans rechigner au théâtre parlé. Le caractère hybride de l’œuvre peut dérouter, mais la mécanique théâtrale et musicale imaginée par le compositeur est d’une efficacité redoutable. Car c’est précisément cette instabilité formelle qui implique une diction et une présence scénique sans faille.
La mise en scène de Richard Brunel, que les lyonnais ont pu apprécier chez Glass (Dans la colonie pénitentiaire), Britten (Billy Budd) ou Ullmann (Der Kaiser von Atlantis), opte pour une transposition un peu kitsch dans le milieu du cabaret, en gommant substantiellement l’origine chinoise de l’intrigue : le salon de thé de l’intrigue devienent un lieu de prostitution, la proclamation du nouvel empereur se fait via un journal télévisé sur grand écran, etc. Mais cela fonctionne terriblement et le dispositif mouvant des décors (de Anouk Dell’Aiera), fait de panneaux et de voilages, la beauté des lumières (de Christian Pinaud), certaines scènes poétiques (comme le paysage de neige du dernier acte où l’on voit le jeune enfant de Haitang passer sur un cheval), jouent la carte de la sobriété, en misant toutefois davantage sur le didactisme de la dénonciation (comme la scène d’exécution représentée derrière une salle vitrée) que sur la poésie des situations, présente dans la pièce de Klabund et dans le livret.
La distribution mérite tous les éloges, mais si certaines disparités se sont fait sentir entre les rôles masculins et féminins. Parmi ces derniers, on remarquera le mezzo touchant et toujours expressif de Doris Lamprecht, en Madame Tschang pleurant le suicide de son mari), tandis que dans le rôle magnifique de Haitang (l’une des plus belles créations féminines de Zemlinsky), Ilse Eerens est impeccable de justesse, dans une variété des registres émotionnels proprement époustouflante. Quant au rôle de la première épouse, la « méchante » de l’intrigue, Nicola Beller Carbone est criante de vérité, dans le jeu scénique comme dans ses intonations d’une acuité parfois terrifiante. Même la boutiquière de Josefine Göhmann, qui intervient dans un très bel air particulièrement virtuose (« Alle Männern zu gefallen ») au début de l’opéra, s’en tire avec panache. Chez les hommes, Martin Winckler a l’abattage vocal qui convient, contraint quelque peu cependant par son rôle de proxénète voulu par le metteur en scène. Et dans le rôle du tenancier Tong, Paul Kaufmann peine à faire entendre un timbre parfois enveloppé par l’opulence de l’orchestre. Annoncé souffrant, Lauri Vasar est doublé par le baryton Florian Orlshausen qui joue habilement des registres du rôle de Tshang-Li, le frère révolutionnaire de Haitang, tour à tour cinglant et intraitable et capable d’une grande émotion, notamment lors des retrouvailles avec sa sœur au 3e acte, même si l’on peut regretter ici ou là un timbre quelque peu engorgé. Le prince Pao du ténor Stephan Rügamer révèle en revanche une voix solide et bien projetée, tandis que les autres rôles secondaires (le juge auxiliaire – et amant de Yü-Pei – du baryton Zachary Altman, honorable et efficace, et les deux coolies de Luke Sinclair et Alexandre Pradier) sont impeccablement tenus, tout comme le rôle parlé et caricatural du juge corrompu Tschu-Tschu, irrésistiblement incarné par le comédien Stefan Kurt.
A la tête de l’Orchestre de Lyon, Lothar Koenigs dirige à la fois avec l’élégance et la puissance qui conviennent à cette partition magnifique, constamment surprenante.

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Compte-rendu. Lyon, Opéra de Lyon, Alexander von Zemlinsky, Le cercle de craie, 20 janvier 2018.  Lauri Vasar (Tschang-Ling), Martin Winckler (Mr Ma), Nicola Beller Carbone (Yü-Pei), Ilse Eerens (Tschang-Haitang), Stephan Rügamer (Prince Pao), Stefan Kurt (Tschu-Tschu), Zachary Altman (Tschao), Paul Kaufmann (Tong), Doris Lamprecht (Mrs Tchang), Hedwig Fassbender (Sage-femme), Josefine Göhmann (Une bouquetière), Luke Sinclair,  Alexandre Pradier (deux coolies), Matthew Buswell (Soldat), Orchestre de l’opéra de Lyon, Lothar Koenigs (direction), Richard Brunel (mise en scène), Anouk Dell’Aiera (décors), Benjamin Moreau (costumes), Christian Pinaud (lumières), Catherine Ailloud-Nicolas (dramaturgie), Fabienne Gras (vidéo)

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