COMPTE-RENDU, critique opéra. DIJON, Opéra le 14 fév 2020. PAUSET : Les châtiments (création). Orch Dijon Bourgogne, Emilio Pomarico.  

PAUSET-kafka-opera-dijon-annonce-critique-classiquenews-chatiments-pauset-dijon-gilles-abegg-critiqueopera-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique opéra. DIJON, Opéra le 14 fév 2020. PAUSET : Les châtiments (création). Orch Dijon Bourgogne, Emilio Pomarico. Création mondiale très attendue du nouvel opéra de Brice Pauset. Inspiré de trois textes majeurs de Kafka, cet opéra singulier réactive le genre du litteraturoper magnifié par une scénographie spectaculaire. Après le parodique et jouissif Wonderful de Luxe, le nouvel opus de Brice Pauset redonne ses lettres de noblesse au théâtre chanté. Le texte qu’il met en musique n’est pas à proprement parler une réécriture des trois ouvrages de Kafka (Le verdict, La métamorphose et La colonie pénitentiaire), qui constituent les trois sections de l’œuvre (la seconde étant elle-même découpée en trois sections), mais une adaptation qui reprend littéralement Kafka dans le texte, comme l’avait fait par exemple Dusapin pour son Perelà, d’après le roman éponyme de Palazzeschi.

Un théâtre en musique

Pour apprécier une telle œuvre qui ne brille pas par une immédiate séduction musicale, il faut oublier les quatre siècles de créations lyriques, adopter un regard et une oreille vierges, ou à la rigueur se remémorer l’opéra des origines, fondé sur un recitar cantando qui soulignait la précellence de la parole. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un théâtre avec de la musique, d’un théâtre en musique, loin de l’appauvrissement et de la relative dissolution du langage que l’on constate souvent dans la création contemporaine. C’est un opéra qui s’appuie sur une forte narration, et la mise en scène, brillante, esthétiquement magnifique et convaincante de David Lescot, souligne admirablement le principe narratif qui régit le drame. Sur scène, un plateau coulissant distribuant trois intérieurs bourgeois, évoquant les tableaux mélancoliques du Danois Hammershoï, qui glissent de gauche à droite et de droite à gauche en fonction des séquences de la narration. Les décors très réalistes d’Alwyne De Dardel ajoutent à la dimension picturale une dimension cinématographique particulièrement bienvenue. Les superbes costumes de Mariane Delayre contribuent à l’atmosphère à la fois feutrée et inquiétante de l’intrigue. Une relative monotonie s’installe au début de chaque séquence, mais qui subit un véhément contraste (la fureur du père alité dans le Verdict, ou l’immédiate transformation entomologique de Gregor Samsa dans la Métamorphose, ou encore la spectaculaire exécution de l’officier soulevé par les aiguilles d’une machine infernale dans la Colonie pénitentière). La musique subit le même traitement, en alternant un procédé qui colle au plus près de la prosodie du texte et des séquences orchestrales fondées sur des rythmes aux percussions, culminant, à la fin de l’opéra, sur un tutti orchestral impressionnant. Si l’on perçoit des échos de la richesse d’un Wagner ou de la science orchestrale de l’école de Vienne, on devine également ce que Pauset doit à l’héritage montéverdien dans les polyphoniques morceaux du trio des locataires ou du sextuor (Madrigal) de la seconde section de l’œuvre. Le dispositif scénique lui-même subit une progression qui vise – comme dans l’opéra baroque – à susciter la meraviglia du spectateur, avec un premier acte relativement sage et intensément dialogique – mais le drame est en partie investi par la musique dans la résolution de la séquence, avant la métamorphose tératologique de Gregor, pour atteindre l’acmé avec cette machine spectaculaire, personnage à part entière, digne des plus ingénieuses inventions baroques du 17e siècle.
La distribution réunie est admirable de rigueur et d’homogénéité, même si l’on peut regretter une acoustique qui n’aide pas toujours à mettre en valeur les voix, souvent étouffées par la masse orchestrale. Dans le triple rôle de Georg, Gregor et l’officier, Allen Boxer est admirable de présence et de puissance vocale, révélant une plastique superbe (il montre une souplesse impressionnante en cancrelat et apparaît entièrement nu au moment de l’exécution) ; seul dans la dernière séquence sa voix trahit le poids écrasant de sa partition. Dans celui du père, de monsieur Samsa et du voyageur, le ténor Michael Gniffke, impressionnant dans le Wozzeck donné à Dijon en 2015, incarne avec un réalisme stupéfiant la folie sénile du père, le bourgeois calculateur et le scrupuleux inspecteur-voyageur, dont la ductilité vocale et la justesse d’émission font merveille. Le baryton-basse Ugo Rabec est un excellent gérant, dont la diction impeccable est soutenue et soulignée par les interstices sinueux de l’orchestre, et qui révèle une humilité théâtralement efficace lorsqu’en soldat, il se met au service de la machine. Le trio d’hommes des locataires n’appelle que des éloges dans leur interprétation d’une précision entomologique a cappella (Zakaria El Bahri, Alessandro Baudino et Takeharu Tanaka), tandis que le rôle muet du condamné, interprété par Grégoire Lagrange, est tout aussi intense que celui de ses partenaires chanteurs. Les trois personnages féminins n’interviennent que dans les deux premières séquences, mais sont aussi admirables de justesse et de présence scénique : Emma Posnan, jeune soprano belge, violoniste, puis fiancée de Gregor, déploie un timbre cristallin qui culmine, dans la Métamorphose, dans l’un des rares authentiques airs de la partition, l’un des sommets de l’œuvre. La contralto Helena Köhne est une Madame Samsa plus vraie que nature ; timbre charnu d’une éloquence sans faille, magnifié par un jeu qui emporte immédiatement l’adhésion. Enfin Anna Piroli campe une bonne électrisante, espiègle et toujours attentive à ausculter le petit monde bourgeois qui l’entoure. Elle fait également partie, avec les chanteurs du trio des locataires et d’Annalisa Mazzoni, de l’ensemble Madrigal, qui complète avec bonheur une distribution superlative.
Dans la fosse, Emilio Pomarico, habitué des créations contemporaines (il avait créé à Bruxelles le Pinocchio de Boesmans et Pommerat, ou plus récemment l’Inondation de Filidei), dirige un orchestre de Dijon-Bourgogne exceptionnel de puissance et de délicatesse, toujours attentif au texte et à ses moments dramatiques, d’une débordante faconde, comme d’un silence non moins éloquent. Une soirée en tout point mémorable.

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Compte-rendu. Dijon, Auditorium, Pauset, Les châtiments, 14 février 2020. Allen Boxer (Georg, Gregor, L’officier), Michael Gniffke (Le père, Monsieur Samsa, Le voyageur), Emma Posman (Frieda, Grete), Helena Köhne (Madame Samsa), Ugo Rabec (Le gérant, Le soldat), Zakaria El Bahri, Alessandro Baudino, Takeharu Tanaka (les locataires), Anna Piroli (La bonne), Zakaria El Bahri, Alessandro Baudino, Dana Luccock, Annalisa Mazzoni, Anna Piroli, Takeharu Tanaka (Madrigal), Grégoire Lagrange (Le condamné), Alwuyne De Dardel (Décors), Paul Beaureilles (Lumières), Mariane Dealyre (Costumes), Abdul Alafrez (Magie), Caroline Bilbring (Assistante à la mise en scène), Claire Gringore (Assistant aux décors), David Lescot (Mise en scène), Stephen Sazio (Adaptation du livret), Orchestre Dijon Bourgogne, Emilio Pomarico (direction). Illustrations : Gilles Abegg / Opéra de Dijon.

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