Compte-rendu critique, opéra. Bordeaux, le 8 nov 2018. Donizetti : Anna Bolena. Rebeka… Daniel / Bischofberger

Compte-rendu critique, opéra. Bordeaux, Grand-Théâtre, le 8 novembre 2018. Gaetano Donizetti : Anna Bolena. Marina Rebeka, Ekaterina Semenchuk, Dimitry Ivashchenko, Pene Pati. Paul Daniel, direction musicale. Marie-Louise Bischofberger, mise en scène. En ce mois de novembre, l’Opéra National de Bordeaux frappe un grand coup en reprenant sa production d’Anna Bolena de Donizetti, créée in loco voilà quatre ans et vue depuis aussi bien à Avignon et Toulon qu’à la Scala de Milan. Elégante et dépouillée mais manquant parfois de faste et tenant parfois du concert en costumes, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger sert surtout d’écrin à un plateau superlatif, digne du Metropolitan Opera de New York.
Mieux encore, chacun des artistes semble jouer sa vie ce soir-là, ce qui demeure rare à l’occasion d’une deuxième représentation, souvent considérée dans le métier comme la moins réussie d’une série. La présence dans la salle de plusieurs importants directeurs de maisons d’opéra, à l’occasion du concours international de chant Bordeaux-Médoc, aurait-elle poussé les interprètes à donner le meilleur d’eux-mêmes ? On a envie de le croire. COMPTE-RENDU, CRITIQUE par notre envoyé spécial Narciso Fiordaliso.

 

 

 

Plateau de luxe

 
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D’autant plus que, dans la salle relativement petite du Grand-Théâtre, toutes ces voix au lyrisme décomplexé emplissent l’espace avec un plaisir non dissimulé, à la plus grande joie des spectateurs… et la nôtre.
A toute souveraine, tout honneur : dans le rôle-titre, Marina Rebeka effectue une prise de rôle fracassante, en parallèle de la sortie de son nouvel album Spirito, consacré aux héroïnes belcantistes et paru le lendemain de la représentation (NDLR : LIRE notre critique complète du cd SPIRITO par MARINA REBEKA, “CLIC” de CLASSIQUENEWS de novembre 2018).
La soprano lettone fait feu de tout bois et se consume littéralement en scène, déployant à plaisir sa grande voix et électrisant le public en même temps que la reine laisse éclater sa fureur. Son instrument corsé et son timbre sombre font merveille dans cette partition, rendant encore plus impressionnantes les notes aiguës, en particulier le contre-ré achevant la première partie et surtout le contre-mi bémol, attaqué sans respirer, sur lequel tombe le rideau à l’issue de la représentation. Quelques nuances de plus, quelques piani plus flottants, un grave plus naturel, et on tenait là la référence moderne dans ce rôle. Mais la chanteuse se hisse déjà au niveau des meilleures, et on lui souhaite de pouvoir continuer à mûrir son incarnation, tant vocale que musicale.
Face à elle, Ekaterina Semenchuk impose une Seymour qui aurait des liens de parenté avec Azucena et Eboli. Certes, la vocalité torrentielle et éminemment verdienne de la mezzo russe parait parfois surdimensionnée pour le rôle, mais comment résister à une prestation aussi généreuse, aussi proprement jouissive ?
La chanteuse se tire par ailleurs avec les honneurs de l’écriture parfois fleurie qui orne sa partie, bien que son terrain d’élection soit audiblement ailleurs.
La confrontation entre les deux femmes restera un grand moment, véritable affrontement, authentique émulation entre deux très grandes chanteuses.
Révélation de la soirée, le Percy de Pene Pati marque les esprits. Véritable colosse, le ténor polynésien étonne au premier abord par sa voix en apparence légère, surtout face aux titans avec lesquels il partage le plateau. Mais au fur et à mesure des notes, il emporte l’adhésion par son émission d’un naturel confondant, jamais sombrée mais au contraire toujours rayonnante, jusqu’à un contre-ut interminable d’une facilité déconcertante. Sa grande scène du second acte enthousiasme tout autant, émouvante autant que brillante, et couronnée par un contre-ré aussi impressionnant qu’inattendu. Un vrai talent à suivre, et, s’il parvient à résister aux sirènes des rôles trop lourds, un des grands ténors de demain.

 

 

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Moins marquant, l’Enrico de Dimitry Ivashchenko, toujours somptueux de timbre mais peu à l’aise dans ce répertoire, la basse russe semblant parfois comme encombré de son instrument imposant et paraissant souvent ne savoir que faire de son personnage, assez monolithique et finalement celui ayant visiblement le moins inspiré le compositeur.
Smeaton à croquer, Marion Lebègue donne vie avec gourmandise à ce petit page, amoureux et maladroit, la superbe mezzo française laissant percevoir que, d’une certaine manière, c’est aussi par lui et malgré lui que le drame se noue.
Bien chantants et percutants, le Lord Rochefort de Guilhem Worms et le Sir Hervy de Kévin Amiel font mieux que ne pas démériter face à pareils partenaires, ils savent s’imposer et capter l’attention en seulement quelques phrases.
A la tête d’un très beau chœur et d’un excellent orchestre, le chef Paul Daniel, directeur musical de la phalange bordelaise, laisse malheureusement un sentiment plus mitigé, sa direction manquant souvent de souplesse et de respiration. En outre, on déplore de très nombreuses coupures, notamment presque toutes les reprises des cabalettes, ce qui prive cette musique d’une bonne partie de son vertige et de son pouvoir de fascination.
Enthousiaste et heureux, le public s’abandonne aux ovations et fait fête à toute la distribution. On le comprend.

 

 

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Bordeaux. Grand-Théâtre, 8 novembre 2018. Gaetano Donizetti : Anna Bolena. Livret de Felice Romani. Avec Anna Bolena : Marina Rebeka ; Giovanna Seymour : Ekaterina Semenchuk ; Enrico VIII : Dimitry Ivashchenko ; Lord Percy : Pene Pati ; Smeaton : Marion Lebègue ; Sir Hervey : Kévin Amiel ; Lord Rochefort : Guilhem Worms. Chœur de l’Opéra National de Bordeaux ; Chef de chœur : Salvatore Caputo. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Direction musicale : Paul Daniel. Mise en scène : Marie-Louise Bischofberger ; Scénographie : Erich Wonder ; Costumes : Kaspar Glarner ; Lumières : Bertrand Couderc

Illustrations : © Maitetxu Etcheverria / Opéra de Bordeaux 2018

 

 

 

 

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