Compte rendu critique, opéra. BEAUNE, le 20 juillet 2018. Georg Friedrich HAENDEL, Rodrigo, Ensemble Les Accents, Thibault Noally.    

handel-haendel-portrait-classiquenewsCompte rendu critique, opéra. BEAUNE, le 20 juillet 2018. Georg Friedrich HAENDEL, Rodrigo, Ensemble Les Accents, Thibault Noally. Un premier opus italien de Haendel magnifié par l’équipe réunie autour de Thibault Noally et un casting proche de la perfection. On trouve dans cette partition foisonnante tout l’art mature du compositeur, certains airs seront même repris dans ses opéras ultérieurs. Aucune faille dans la distribution, un sens aigu du théâtre, malgré quelques coupes dans les récitatifs qui n’obèrent pas la cohérence dramatique de l’intrigue. Une soirée mémorable et l’une des meilleures interprétations d’un opéra haendélien de ces dernières années.

Le laboratoire italien du Saxon

Après quatre opéras allemands composés pour Hambourg, c’est un Haendel encore jeune (22 ans) qui compose à Florence en 1707, son premier opéra italien. Au début du XVIIIe siècle, le dramma per musica a subi les réformes de l’Arcadia : exit les personnages comiques, resserrement de l’action et réduction drastique du nombre de personnages et orientation fortement moralisée de l’intrigue. C’est le cas avec ce Rodrigo ovvero Vincer se stesso è la maggior vittoria, repris d’un livret d’Antonio Salvi, un des protagonistes de cette première réforme lyrique. Le sous-titre (« Se vaincre soi-même est la plus grande victoire »), sorte de mot d’ordre que l’on trouvait déjà dans l’un des derniers livrets de Cavalli (Scipione Affricano), résume cette orientation moralisante : le héros n’est plus un anti-héros, et sa vertu principale consiste précisément à savoir maîtriser ses passions. En l’occurrence ici, c’est le sens d’abnégation de Rodrigo qui finira par partir en exil avec son épouse légitime après lui avoir préféré une rivale moins stérile.
Pour redonner vie à cette partition plutôt rare, Thibault Noally, qui dirige excellemment du violon son ensemble Les Accents, a réuni une distribution idéale. Dans le rôle-titre, qui paradoxalement n’est pas le plus sollicité, Vivica Genaux prends son personnage à bras le corps, et si l’on peut ici ou là regretter des ornements un peu flottants, dans l’aigu en particulier, l’investissement dramatique y trouve son compte et le grave du timbre fait merveille pour un souverain instable (voir l’hypocrite aria d’entrée « Occhi neri », ou le dramatique « Siete assai superbe o stelle », allégorie de l’instabilité du pouvoir) qui ne laisse transparaître que ponctuellement – jusqu’à la scène finale – son potentiel vertueux. Dans celui de l’épouse légitime Esilena, Ana Maria Labin est l’une des grandes révélations de la soirée. Timbre naturel et admirablement projeté, attention constante au texte sans jamais trahir son intentionnalité, son interprétation du fameux « Per dar pregio all’amor mio » qui clôt le premier acte, en parfaite osmose avec l’accompagnement du violon solo, symbolise à lui seul l’essence du personnage et l’art consommé de son interprète. Sa rivale Florinda trouve en Arianna Vendittelli, qui nous avait déjà ébloui il y a deux ans à Innsbruck dans les Nozze in sogno de Cesti, une incarnation superlative : soprano à l’ambitus étendu, elle ne déborde jamais dans le pathos que son rôle pourrait a priori justifier ; la véhémence ne vire pas à la furie gratuite et son chant martial (« Pugneran con noi le stelle ») semble conjuguer l’instinct belliqueux et la retenue de circonstance, anticipant ses plus tendres sentiments (« Così m’alletti ») envers son soupirant Evanco, brillamment défendu par la voix d’airain d’Alix Le Saux. Si la mezzo est peu sollicitée, ses interventions sont toujours justes et sa diction irréprochable, et elle nous gratifie d’au moins deux airs splendides aux tonalités contrastées : l’envoûtante sicilienne « Prestami un solo sguardo » et le guerrier « Su, all’armi ». Belliqueuses sont aussi les interventions du Giuliano vaillant d’Emiliano Gonzales Toro, à l’élocution solidement charpentée et aux vocalises irréprochables (« Dell’Iberia al soglio invitto »), capable également de nous séduire avec le dansant et gracieux « Allor che sorge », qui sera sa dernière intervention. L’alto magistral et somptueux d’Anthea Pichanik rend justice au mâle personnage de Fernando (« Dopo i nembi e le procelle ») qui sera occis par Evanco à la fin du second acte.
La direction de Thibault Noally est remarquable de précision et de finesse, constamment attentive à la dramaturgie de l’œuvre, au point de faire oublier l’extrême codification d’un genre, l’opéra seria, récemment réformé ; sa phalange dispose en outre d’excellents solistes, à commencer par lui-même au violon (« Per dar pregio »), hautbois, violoncelles très expressifs ou encore basson (« Sommi dei »). Une cohérence et une unité de jeu qui permettent ainsi de réaliser l’idéal suprême que constitue l’alliance entre l’artifice de la rhétorique et le naturel du « beau chant ».

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Compte-rendu. Beaune, Festival international d’opéra baroque et romantique, Basilique Notre-Dame, Georg Friedrich Handel, Rodrigo, 20 juillet 2018. Vivica Genaux (Rodrigo), Ana Maria Labin (Esilena), Ariannna Vendittelli (Florinda), Emiliano Gonzalez Toro (Giuliano), Anthea Pichanick (Fernando), Alix Le Saux (Evanco), Ensemble Les Accents, Thibault Noally (direction).

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