Compte rendu, critique : Dialogues des Carmélites à Angers Nantes Opéra

Compte rendu, critique, Opéra. Jusqu’au 17 novembre 2013, Angers Nantes Opéra accueille la production de Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc créée en février dernier à Bordeaux. Dans une nouvelle distribution, vocalement dominée par deux sopranos en état de grâce (Blanche et Constance, les deux plus jeunes Carmélites d’un plateau presque exclusivement féminin), le spectacle lyrique se révèle incontournable.

 

C’est comme un rêve ou un cauchemar éveillé, vécu du début à la fin par la jeune aristocrate Blanche de la Force : victime apeurée aux heures révolutionnaires. La mise en scène de Mireille Delunsch cerne au plus près les vertiges et les terreurs d’une jeune âme indécise, subitement foudroyée par la grâce divine (concrètement exprimée par la descente depuis les cintres d’une rangée de cierges scintillants faisant toute la largeur de la scène à Nantes),  qui devient dès le troisième tableau, soeur Blanche de l’Agonie du Christ : reconnaissons à Anne-Catherine Gillet sa très fine incarnation de la jeune Carmélite qui désormais n’aura d’autre choix moral que de réaliser jusqu’à la mort et jusqu’au don de soi total, sa foi ardente, à la fois tendre et terrifiante. Aucun doute, à travers ce personnage fragile et fort à la fois, attendrissant voire bouleversant, toute l’interrogation de Francis Poulenc lui-même, sur sa foi, dans son rapport surtout à la mort,  surgit sur la scène.

 

 

Blanche et Constance, deux jeunes âmes face à la mort …

 

Aura-t-on vu ailleurs, semblable agonie terrifiée elle aussi quand la Prieure, expire convulsée par l’angoisse la plus violente que lui inspire le néant ? Encore une image saisissante où la faucheuse s’invite sur les planches et ne laisse rien dans l’ombre du doute qui habite Poulenc… Du livret de Bernanos, le compositeur fait un drame spirituel et psychologique époustouflant que met en lumière la mise en scène toujours très juste de Mireille Delunsch.

 

Plus apaisée et sereine, le visage rayonnant de la jeune et admirable Sophie Junker dans le  rôle solaire lui, de soeur Constance : un esprit déjà préparé qui sait qu’elle mourra jeune dans une indicible ivresse pacifiée. La précision du verbe, l’élégance de sa déclamation rivalise en éclat et en sincérité avec celle de sa partenaire, Anne-Catherine Gillet : leur duo dans la blanchisserie (I) reste l’un des moments vocaux les plus sidérants de cette production : naturel, flexibilité, justesse émotionnelle, surtout intelligibilité idéale. Deux jeunes religieuses s’y dévoilent dans leur fragilité, leur angélisme tendre, leur innocence confrontée et inquiète.

 

S’agissant du plateau vocal, leurs consoeurs et confrères sont loin de partager un même éclat linguistique. Il n’est guère que la seconde Prieure, Madame Lidoine, paraissant au II (Catherine Hunold), qui atteigne une égale vérité scénique (aigus filés piano, justesse du style), se bonifiant d’épisodes en épisodes, sachant accompagner et réconforter ses filles jusqu’à l’échafaud. Idem pour Mathias Vidal : son Aumônier proscrit, figure fantôche d’un monde perdu (fin du II), en impose lui aussi par son assise vocale, sa sûreté déclamée.

 

Avouons  hélas notre réserve vis à vis du chef, continûment brutal et précipité, jouant les forte trop tôt dans une partition qui exige un sens aigu de la gradation expressive ; sa baguette sèche et systématique, proche d’une mécanique étrangère à toute rondeur intérieure, finit par expédier, par manque de subtilité, la ciselure de la plupart des récitatifs où doit se distinguer pourtant comme dans Pelléas, une maîtrise absolue de la prosodie.

 

Visuellement, la mise en scène reste sobre et sensible : c’est un travail très précis sur le sens d’un geste, l’interaction d’un regard, la présence permanente de la ferveur. D’évidence, l’expérience de la metteure en scène, ex grande diva, de La Traviata à la folie dans Platée, chanteuse et actrice prête à tous les risques, pèse de tout son poids.
Grâce aux protagonistes que l’on vient de distinguer, l’ouvrage de Poulenc saisit par sa coupe dramatique intense, une course hâletante jusqu’au couperet, qui depuis son début, finit dans sa résolution par vous glacer le sang. Malgré nos réserves sur la direction du chef, le spectacle est une incontestable réussite. A découvrir jusqu’au 17 novembre 2013 à Nantes puis à Angers. Voir les dates précises, visiter le site d’Angers Nantes Opéra saison 2013-2014
 

 

Nantes. Opéra Graslin, le 15 octobre 2013. Poulenc: Dialogues des Carmélites. Anne-Catherine Gillet (Blanche), Sophie Junker (Constance) … Mireille Delunsch, mise en scène. Jacques Lacombe, direction

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