Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 4 juin 2018. Haydn. Schubert. Grigory Sokolov, piano

SOKOLOV grigory grigorysokolovsokolo-18h0Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 4 juin 2018. Haydn. Schubert. Grigory Sokolov, piano. Grigory Sokolov ne fait rien comme les autres pianistes. Il prépare son programme puis le joue de part le monde durant six mois. Les Grands Interprètes ont  invité le grand Sokolov au début de son nouveau programme. Nous retrouvons le géant toujours aussi intrigant, même allure d’automate qui rentre en scène et ensuite fusion avec l’instrument dès qu‘il met ses mains sur le clavier. Le programme équilibré entre Haydn et Schubert en deux parties n’a rien d’évident. Et ce n’est qu’après quelques minutes de Schubert, donc dans la deuxième partie du concert que le propos artistique se révèle. Car comment comprendre cet amour pour ces sonates de Haydn si galantes et dans lesquelles tout l’intérêt vient du concertiste qu’il institue comme un passage obligé ?

SOKOLOV AU CLAVIER : enchantement d’une leçon de musique

Le géant aux doigts d’acier trouve on ne sait comment une délicatesse de toucher qui tient à la fois du cristal et des perles fines. Les phrases sont comme suspendues dans des fils arachnéens et des vapeurs subtiles. Les trilles rient comme des cascades argentines. Grigory Sokolov aborde ces trois sonates peu faciles, presque ingrates, comme un jeu, une manière de proposer un art du piano délicat et comme une vitrine de porcelaines fines regardées sans y toucher. Musique galante dans tous les sens du terme, refusant les émotions trop fortes comme une écriture trop osée harmoniquement. Seul Sokolov peut proposer ainsi presque une heure de musique poudrée sans lasser.

Après l’entracte la surprise est de taille lorsque Sokolov aborde l’Allegro moderato du premier Impromptu de Schubert dans des sonorités cristallines utilisées dans Haydn. Phrasant avec élégance et légèreté, ce début de manière tout à fait inhabituelle, en des nuances resserrées et un rubato audacieux qui fait l’effet d’une composition sur l’instant. La fraîcheur de ce début son innocence et sa candeur surprennent et le jeu perlé poursuit le charme étrange que cette proposition interprétative suscite en nous. Et enfin après quelques minutes quand les harmoniques se complexifient le jeu gagne en poids et en profondeur. Ainsi s’éclaire une idée très intéressante qui fait évoluer l’oreille de sons de pianoforte vers le son plein et riche du piano Steinway. Dans une amplification du jeu, avec une main gauche mobile et malicieuse, petit à petit, la mélancolie de Schubert pointe et les grandes vagues de l’âme romantique peuvent s’élever.
Le Schubert de sa dernière année de vie peut s’épanouir car ne l’oublions pas ces quatre Impromptus D.935 datent de 1828. Et Sokolov d’oser des nuances exacerbées, des couleurs chaudes, des profondeurs harmoniques comme si lui-même pour nos oreilles composait librement ces pièces depuis un départ si léger pour aller vers une profondeur de sentiments bouleversants. Sokolov garde durant tout ce voyage au milieu des tourments et des joies de l’âme schubertienne une précision rythmique et de toucher très particulière. La beauté de ce voyage, la richesse des couleurs, des nuances, la largeur des phrases donnent toute leur originalité à ces pièces si inspirées. Sokolov nous donne une leçon de musique des plus habiles et des plus éclairantes.

3ème mi-temps. Le public charmé par ce magicien applaudit à tout rompre. Sokolov ne déroge pas à ce qui s’apparente à une troisième mi-temps en rajoutant 6 bis à son programme. Il poursuit sa leçon et en alternant pièces romantiques et classiques, il rajoute une pièce énigmatique de Debussy, et poursuit son exploration de touchers si différents.
L’impromptu de Schubert n°4 de l’opus 90 revient en arrière avec le premier quatrain de Schubert. Il prolonge en quelque sorte l’envoûtement des derniers impromptus. Puis c’est le choc du virevoltant et prestissimo  rappel des oiseaux de Rameau. Il revient vers Schubert avec une mélodie hongroise aux accents quasi brahmsiens, … pour nous éblouir ensuite avec la version la plus rapide jamais entendue des sauvages de Rameau. Afin de rappeler quel fabuleux interprète de Chopin il demeure, Sokolov nous propose l’interprétation si nuancée du Prélude op.28 n°15. Il va jusqu’à une nuance fortissimo assourdissante et une tension émotionnelle incroyable. Pour terminer sur une note insolite et rendre hommage à Debussy, son interprétation des Pas sur la neige semble surnaturelle et évanescente.
Grigory Sokolov reste le pianiste le plus extraordinaire du moment et son nouveau programme interpelle et touche comme rarement.

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Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 4 juin 2018. Joseph Haydn (1732-1809) : Sonate n°32, op.53 n°4 en sol mineur Hob. XVI : 44 ; Sonate n°47, op.14 n°6 en si mineur Hob. XVI : 32 ; Sonate n°49, op.30 n°2 en do dièse mineur Hob. XVI : 36 ; Frantz Schubert (1797-1828) : Quatre impromptus op.142 D.935. Grigory Sokolov, piano.

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