COMPTE-RENDU, concert piano. Festival Dinard, les  11 et 12 août 2019. A Jaoui, C-M Le Guay, B Chamayou. la Comtesse de Ségur, Ravel.

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. Agnès Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur. La trentième édition du Festival International de Musique de Dinard est un cru exceptionnel. Claire-Marie Le Guay, sa nouvelle directrice artistique, l’a voulue festive, « fière de son histoire et tournée vers l’avenir ». Depuis le 10 août et jusqu’au 18, huit journées musicales (festival off et soirées) offrent la diversité de concerts dotés chacun d’une identité particulière. De la magie du concert d’ouverture, en plein air au parc de Port-Breton, au concert de clôture à l’église Notre-Dame, un public de tous âges, venu nombreux, aura partagé de belles émotions et de grands moments de joie musicale. Le 11 août, l’ambiance était à la fête pour les enfants, petits…et grands! Le 12 août, le pianiste Bertrand Chamayou donnait un mémorable récital.

 

 

EN FAMILLE AU CONCERT, AVEC CLAIRE-MARIE LE GUAY ET AGNÈS JAOUI
 

 

 

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On connait la proximité de Claire-Marie Le Guay avec la jeunesse, et son engagement depuis plusieurs années dans des projets originaux de sa création, à l’attention du jeune public. Pas étonnant de trouver alors au cœur de sa programmation un « concert en famille »! Attisée par la curiosité, je prends la route vers la côte d’Émeraude. Car ce dimanche 11 août, Claire-Marie Le Guay et Agnès Jaoui, qu’on ne présente plus, conjuguent leurs talents autour des Malheurs de Sophie. C’est Anaïs Vaugelade qui a monté cette histoire tirée du célèbre roman de la Comtesse de Ségur, des aventures toutes plus piquantes les unes que les autres! En amont, le travail de l’artiste Matthieu Cossé avec les élèves des écoles dinardaises au sein de l’association La Source créée par le peintre Gérard Garouste: un fond de scène illustrant de toutes les couleurs les péripéties de la petite fille. Voici donc que le public, toutes générations réunies, arrive dans l’auditorium Stephan Bouttet. La fête commence pour les enfants avec une grosse part de brioche, le quatre heures avant tout! Le concert affiche complet. Sur la scène, devant l’immense panneau peint, le grand piano à gauche, une table ronde et une chaise, peinte aussi de toutes les couleurs. Claire-Marie la pianiste, et Agnès la conteuse arrivent et donnent quelques indices: la musique de Schumann va illustrer la tendresse, l’espièglerie, les pleurs et les rires… Quoi de mieux en effet que le regard de ce compositeur sur l’enfance, dans ses Scènes d’enfants, son Album pour la jeunesse, et ses Scènes de la forêt? Ces courtes pièces jouées avec fraîcheur et poésie par Claire-Marie Le Guay s’articulent merveilleusement avec l’histoire qu’Agnès Jaoui raconte de façon extrêmement vivante, drôle et touchante. Les souvenirs personnels sont alors réveillés à mesure que les scènes se succèdent. Qui n’a jamais joué avec les fourmis lève le doigt! Nous reviennent les bêtises de notre propre enfance, ou les inventions burlesques de nos enfants qui ne manquent guère d’imagination, et auxquels on fait les gros yeux tout en contenant une énorme envie de rire! On reste pendu aux lèvres et aux doigts de nos deux artistes, et le temps a passé très vite lorsqu’arrive la fin du concert. Quel beau travail et quelle belle inspiration! Entrer dans le monde de la musique par la porte « Schumann », relier la musique à des émotions, des évocations, cela dans le fil d’une histoire et de ses multiples évènements, cela permet de la comprendre, de la sentir, et de la ressentir: vraiment une excellente idée que le compositeur aurait très probablement cautionnée! Les Malheurs de Sophie n’ont pas pris une ride, les bêtises des enfants restent et demeureront éternelles, comme l’est la musique de Schumann.
Les enfants enthousiastes se pressent dans le hall pour avoir le livre-disque et le faire dédicacer par leurs nouvelles idoles, emportant aussi le souvenir de leurs sourires bienveillants et magnifiques.

 

 

BERTRAND CHAMAYOU TRIOMPHE AVEC SCHUMANN, RAVEL ET SAINT-SAËNS 

 

 

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Le lundi 12 août, carte blanche est donnée au pianiste Bertrand Chamayou, qui se produit le soir dans l’église Notre-Dame. À 38 ans, ce musicien d’une sobriété et d’une modestie à toute épreuve, confiant en son art, sait que la musique n’a pas besoin d’artifices ni de paillettes. Constant dans sa carrière, il est une des valeurs sûres et reconnues du grand piano français. Il ne fait rien au hasard, mais de vrais choix artistiques, comme ce programme Schumann, Ravel, Saint-Saëns.

En ouverture, il joue le Blumenstück opus 19 de Schumann. Les couleurs pastel de ce bouquet délicat au romantisme juvénile se diluent un peu dans l’acoustique réverbérante de la nef, mais l’oreille s’accommode des sonorités diaphanes presque irréelles, baignées d’une pédale qui sur-ligne le legato, et la magie poétique opère, provoquant les applaudissements enthousiastes du public. Les pianistes du festival ont une chance énorme: celle d’avoir pour compagnon sur scène un superbe et inspirant Bösendorfer (280VC), un piano à la très grande personnalité. Bertrand Chamayou s’en est approprié le clavier comme les sonorités, et le résultat est purement extraordinaire, dans le Carnaval opus 9 puis dans Saint-Saëns qu’il donne en seconde partie. Ses basses profondes, ses aigus doux et chaleureux, moins démonstratifs et lumineux que ceux d’un Steinway « classique », ses teintes un peu rabattues, son registre médium qui a de la chair, sont de vrais atouts pour le pianiste, et pour le répertoire qu’il joue ce soir. Comme il plante la scène de théâtre dans le Préambule! C’est une grande parade pompeuse puis survoltée qui introduit la farandole bigarrée des personnages schumaniens, magnifiée par ce piano. Chamayou ne nous laisse pas respirer d’une miniature à l’autre et nous emporte dans le tourbillon de ce carnaval, avec mordant, impétuosité, piquant, (Arlequin, Florestan…) mais aussi tendresse, emphase et euphorie (Valse noble, Eusébius, Chiarina, Pantalon et Colombine, Promenade…). Le pianiste ne s’y alanguit pas (Chopin, Valse allemande). Que de caractère dans ses personnages, Pierrot sombre et triste, Arlequin bondissant, et quelle vivacité dans Papillons, la joie pétillante de Lettres dansantes et de Reconnaissance!  Le tourbillon s’accélère dans la Marche des Davidsbündler contre les philistins, pour finir en  spectaculaire apothéose. On reste bouche bée devant pareille interprétation, que l’on ne manque pas de rapprocher de celle légendaire de Youri Egorov.

Bertrand Chamayou enregistra l’intégrale de l’œuvre pour piano de Ravel qui parut en 2016 et fut unanimement récompensée. Il joue ce soir les Miroirs, sublimés eux aussi par les sonorités du piano. Ses Noctuelles aux couleurs changeantes et prononcées dans les aigus, sont dans leur mobilité fuyantes et énigmatiques. L’univers d’Oiseaux tristes change du tout au tout: immobilité et raréfaction jusqu’à l’extinction, silence épais d’un insondable mystère de ses notes répétées en écho dans l’échappement de la touche. Une barque sur l’océan semble être directement inspirée des lieux environnants: la mer, ce spectacle vivant aux reflets multiples, sculptée par le vent, se retrouve jusque dans ses profondeurs sous les doigts du pianiste. Aucune monotonie dans les arpèges: entre calme et bourrasques, Il s’y passe une foule de choses. Le piano répond à la perfection notamment dans ses graves, à la mise en volume créée par le musicien. Son jeu se fait incisif et crâneur, impulsif et flamboyant, alluré et séducteur, dans l’Alborada del Grazioso, et la Vallée des Cloches résonne dans la profondeur de champs de ses nappes sonores, nous immergeant dans son mystère.

Ni vu ni connu Chamayou passe insensiblement à Saint-Saëns, avec les Cloches de las Palmas cette fois, si proche de l’atmosphère ravélienne, et en même temps si loin! il y a probablement quelque chose de plus pittoresque et explicite chez Saint-Saëns, en témoignent les effets de mandoline, les images si admirablement suggérées par le pianiste, sous une virtuosité pianistique qui fait sonner l’instrument. Les deux Mazurkas (n°2 opus 24 et n°3 opus 66) dansent à la Chabrier, et feraient aussi penser à Grieg, si elles n’avaient pas cette clarté, cette énergie propre au plus emblématique compositeur de l’école française. L’Étude en forme de valse (opus 52 n°6) est d’une virtuosité fulgurante: Chamayou scotche littéralement le public dans une interprétation extrême et spectaculaire de cette pièce qui provoque un tonnerre d’applaudissements. Les six cents dinardais (permanents ou de passage) saluent le talent immense de cet artiste par une ovation debout. Trois bis pour les combler: la Pavane pour une infante défunte de Ravel, la Toccata du Tombeau de Couperin, plus endiablée que jamais, et une Fille aux cheveux de lin de Debussy de la plus belle eau.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. Agnès Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayoupiano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur.

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