Chimène de Sacchini recréé par l’Arcal

sacchini-antonio-582RECREATION LYRIQUE : CHIMENE de SACCHINI, 14-27 mars 2017. L’Arcal (Compagnie de théâtre lyrique et musical) nous régale en ressuscitant l’opéra Chimène de l’Italien Antonio Sacchini (1783) à Saint-Quentitn (Scène nationale les 13 et 14 janvier derniers). L’ouvrage accrédite l’idée d’un compositeur napolitain très habile dans la mise en musique du texte tiré de la pièce de Corneille (Le Cid, 1637), une virtuosité affûtée et ciselée selon l’articulation du français classique qui ne perd rien de son éloquence dramatique. En témoigne dans cette relecture captivante, le profil de la jeune femme, héroïne centrale du drame : elle paraît dès le début, victime d’une injustice, implorant le roi de venger l’assassinat de son père. Il y a un peu d’Electre chez Chimène : la claire ambition d’obtenir réparation pour un crime dont elle réclame justice. Dans la mise en scène de Sandrine Anglade, jurés, juge et avocats se pressent sur le plateau faisant de la scène tragique, le lieu du procès de Chimène : un tribunal dont le mouvement général est exprimé par le souffle de l’orchestre (sur instruments anciens : formidable Cercle de la Loge). Chacun paraît ici comme l’un des personnages de cette appel à la justice. Pas de décor, mais un espace clos, noir, souvent sombre, voire carcéral (la prison intérieure de Chimène?) qui signifie par sa lumière crue, et un dispositif qui intègre l’orchestre et le chef au centre du dispositif.

 

 

 

Le Procès de Chimène

 

turner-detail-216x300ORCHESTRE CENTRAL. C’est l’un des arguments clé de la production et qui fonctionne à merveille tant il est juste dans l’esthétique défendue : l’orchestre de Sacchini, machine tragique aussi éloquente qu’une plaidoirie, en est le personnage majeur ; sa coupe frénétique (gluckiste car il articule le discours de l’action avec un nerf souvent glaçant, … vengeur ?), ses atmosphères surtout où se découpent en arêtes brûlantes, les duos Chimène et Rodrigue, mais aussi les scènes solitaires, – monologues mi chantés mi déclamés, où percent noblesse et exacerbation du théâtre cornélien) frappent les esprits : et l’on reconnaît à l’opéra de Sacchini, mieux encore que dans son Renaud pourtant mémorable (Armide y est magnifiquement profilée elle aussi mais dans la langueur et l’extase), une vivacité efficace qui porte au devant de la scène le feu et la pureté du sentiment.
DANS LA PSYCHÉ de CHIMENE. Car c’est une sorte d’Ophélie détruite, comme hébétée qui paraît alors en fin d’ouvrage : Chimène, tiraillée depuis le début entre la volonté de venger l’honneur du père et l’amour qu’elle porte pour celui qui l’a tué (Rodrigue), finit par perdre pieds. Ce parcours intérieur d’une jeune femme éprouvée, trahie, humiliée se précise scène après scène avec une pudeur bouleversante. D’autant que face à elle, le roi entre autres, n’hésite pas à jouir de ses peines et de sa douleur dans une réplique percutante qui fait penser au féminisme rentré de Corneille. La modernité du texte, sa construction dramatique, l’éloquence des mots sont comme revivifiés par la musique de Sacchini. C’était l’époque où Versailles goûtait les textes classiques du XVIIè mais dans un nouvel habillage XVIIIè.

 De sorte qu’ici se joue, dans l’ombre des Lumières, l’émergence du romantisme français. Ne manquez pas les prochaines reprises de cette Chimène proche du sublime : servie par un plateau très affûté (simplicité convaincante de la soprano polonaise Agnieszka Slawinska dans le rôle titre qui offre une belle couleur vocale et une articulation passionnante au personnage de Chimène). D’autant que l’Orchestre Le Cercle de la Loge, et son chef Julien Chauvin excellent en accents millimétrés et bondissants, avec cette verve musclée qui avait fait déjà la réussite de leur Armida de Haydn (également produit par l’Arcal et dont l’esthétique renvoie à la même période soit au début des années 1780). Superbe recréation. A mettre en perspective avec Renaud de Sacchini, autre tragédie lyrique du Napolitain, également conçu pour la Cour de Marie-Antoinette et Louis XVI, à l’époque où le néo classicisme (comme en peinture avec David), les éléments du goût officiel, prépare la révolution romantique…

 

 

 

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Chimène de Sacchini. Tragédie lyrique en 3 actes, créée à Fontainebleau le 18 novembre 1783, d’après Le Cid de Corneille (1637) Le Cercle de la Loge. Julien Chauvin, direction.
Nouvelle production de l’ARCAL (Catherine Kollen, direction). Sandrine Anglade, mise en scène.

 

 

 

Prochaines dates :

MASSY, Opéra
Mardi 14 mars 2017, 20h

HERBLAY, Théâtre Roger Barat
Les 25 et 27 mars 2017, 20h

Opéra chanté en français — durée : 1h45 sans entracte
Informations sur le site de l’ARCAL

 

 
 
 

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APPROFONDIR

 

 

LIRE notre compte rendu critique complet de la recréation de Chimène de Sacchini à Saint-Quentin en janvier 2017

 
VOIR le reportage vidéo Renaud de Sacchini recréé par Bruno Procopio à Rio de Janeiro (mars 2015)

 

VOIR aussi notre reportage ATYS de Piccinni (1780), recréé par Julien Chauvin (2012)

 

 

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