Cecilia Bartoli chante Iphigénie

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Cecilia Bartoli chante la vocalità suave de SteffaniSalzbourg. Gluck : Iphigénie en Tauride. Les 19,22,24,26,28 août 2015. Après Norma, Cecilia Bartoli chante pour Salzbourg 2015, l’Iphigénie de Gluck, la seconde en vérité qui recueille l’ensemble des audaces inouïes dont fut capable le formidable Chevalier à Paris. Réformateur de l’opéra, et à ce titre, champion défendu par Rousseau, Gluck réinvente le langage de l’opéra des Lumières à l’époque où Mozart édifie ses propres drammas giocosos (Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Cosi fan tutte). Gluck fait évoluer l’opéra seria hérité des Napolitains, vers le drame théâtral où la continuité de l’action, le spectaculaire des scènes, l’esthétisme saisissant des tableaux priment sur la seule virtuosité des chanteurs. Le style frénétique de Gluck, son adresse mélodique, sa science du coloris orchestral imposent un nouveau modèle lyrique au tournant des années 1770, c’est à dire quand meurt Louis XV et que Marie-Antoinette, devenue Reine de France, peut inviter à la Cour française, son cher professeur de musique… apprécié à l’époque où elle n’était que princesse à Vienne.
Aucun des compositeurs étrangers invités à Paris, sous Louis XVI et Marie-Antoinette ne composeront sans assimiler la leçon du maître, sans se confronter à son théâtre : Vogel, Gossec, les Italiens Sacchini et Piccinni… Chacun prend à son compte l’énergie, la vitalité expressive des figures léguées ; ainsi pourront naître les femmes fortes, hier enchanteresses baroques, à présent vraies figures d’amoureuses torturées dont l’humanité continue de nous toucher ; ainsi Armide, Médée et donc Iphigénie.

En 1779, Gluck lègue à la France le sommet de son génie lyrique… que sauront comprendre Berlioz et Wagner.

En Tauride, Iphigénie dessine une tragédie noire et psychologique…

Sur un livret de Nicolas Guillard, la tragédie en 4 actes (le modèle en 5 actes hérité de Lully est révisé sous l’impulsion et le nouveau goût de Marie-Antoinette), permet à la soprano d’alors, Rosalie Levasseur, d’affirmer son tempérament dramatique hors du commun, quand Joseph Legros créait à ses côtés, Pylade, le 18 mai 1779 aux Tuileries. L’opéra noir, sanglant, exprime surtout la colère et la cruauté des dieux qu’il faut assagir et apaiser.

Au I, Iphigénie, prêtresse de Diane, craint pour sa race : elle a vu dans ses cauchemars, Agamemnon, Clytemnestre, Oreste (le père, ma mère, le frère…), tous frappés par la folie ou le meurtre. Et c’est le roi Thoas, souverain des Scythes lui-même qui surgit habité par de même funestes augures (il serait assassiné par un étranger…). Il est décidé de sacrifier aux dieux, les deux étrangers qui viennent de faire naufrage sur les côtés de Tauride.

Au II, les deux étrangers révèlent leur identité : Oreste (baryton) qui vient de tuer sa mère pour venger sa sœur Electre, et son compagnon, Pylade. S’apprêtant à les sacrifier, Iphigénie se rapproche de son frère Oreste qui a révélé ses origines mycéniennes et dévoilé les visions d’horreur qui hantent ses nuits… Mais la prêtresse ne l’a pas reconnu.

Au III,  Iphigénie accepte d’informer sa soeur restée à Mycenes, Electre, qu’elle est devenue parmi les scythes en Tauride, la prêtresse de Diane : l’un des étrangers réalisera cette mission épargnant ainsi sa vie;  alors qu’Oreste était désigné, c’est Pylade qui ira rejoindre Electre à Mycenes.
Ce dernier jure de revenir en Tauride pour sauver Oreste.

Au IV, alors qu’elle s’apprête à le sacrifier, Iphigénie reconnaît son frère Oreste;  mais le roi scythe Thoas surgit, il veut tuer lui-même celui qui allait être sacrifié. .. heureusement Pylade l’en empêche : il tue Thoas. Diane paraît et rétablit la loi : son culte sera remis aux grecs,  Oreste sera roi de Mycenes et Iphigénie libre de suivre son frère.

GLUCKAprès un menuet douceâtre, la partition d’Iphigenie débute par une formidable tempête annonçant l’Otello de Verdi et exprimant ici le désordre intérieur (accents brûlant des flûtes en panique) qui règne dans l’esprit de la prêtresse de Diane, de Thoas et bientôt d’Oreste. Gluck  emprunte à ses opéras antérieurs nombre de matériel  musical pour sa seconde Iphigénie. C’est pour mieux peindre l’horreur absolue qui règne dans le cerveau des trois protagonistes;  les cordes frénétiques annoncent déjà l’orage et la tempête qui ouvre la Walkyrie de Wagner,  lui-même comme Berlioz, grand admirateur du Chevalier.
Trouble et d’une rare profondeur dans l’opéra tragique neoclassique,   l’opéra de Gluck ose exprimer un sentiment d’amitié amoureuse entre les deux guerriers grecs, Pylade et Oreste. C’est dailleurs la seule touche sensible d’un ouvrage voué au drame le plus noir, à l’expression réaliste de la fatalité humaine. De ce point de vue, l’acte II est le plus saisissant dramatiquement et psychologiquement – avec sommet du génie théâtral de Gluck,  l’enchaînement entre le délire obsessionnel d’Oreste croyant voir sa mère qu’il a tué,  et Iphigénie, la jeune prêtresse de Diane, paraissant alors sans reconnaître  son frère … la violence des passions ici exprimée annonce Wagner et Strauss dont la musique traduit ce qui n’est pas dit mais pensé. Dans le III, les deux amis se déchirent comme deux amants pour savoir qui se sacrifiera pour sauver l’autre. .. qui a dit que Gluck ignorait la force psychologique de l’orchestre, son aptitude à exprimer la psyché des héros? Jamais Gluck ne fut autant Gluck que dans Iphigénie en Tauride : sa profonde connaissance du coeur humain appliqué aux nécessités dramatiques du théâtre réalise ici le sommet de sa carrière parisienne. Un chef d’oeuvre assurément et aussi pour les chanteurs (Iphigénie, Oreste, Pylade), de nouveaux défis comme acteurs et volcalistes.

Salzbourg. Gluck : Iphigénie en Tauride. Les 19,22,24,26,28 août 2015. Avec Bartoli, Olvera, Maltman, Villazon, M. Kraus. Diego Fasolis, direction. Patrice Caurier et Moshe Leiser, mise en scène.

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