CD. Mahan Esfahani (JS Bach, Reich, Gorecki, Scarlatti, Geminiani – 1 cd ARCHIV 2014)

CD critique.  Mahan Esfahani (JS Bach, Reich, Gorecki, Scarlatti, Geminiani – 1 cd ARCHIV 2014) . Voici un premier cd chez Archiv qui se présente comme une carte de visite démontrant les riches capacités du claviériste iranien Mahan Esfahani. C’est aussi un programme habilement conçu qui sous couvert de son éclectisme (passant du XVIIè au XXè) déclinant le thème de La Follia, souligne nos propres dérèglements contemporains.

esfahani mahan present time and time past scarlatti js bach gorecki reich archiv comptre rendu critique cd classiquenews CLIC de juin 2015La Follia d’Alessandro Scarlatti est un flamboiement digital tout en crépitements, un défi formel qui s’arrête presque a brupto (et qui rend la transition avec le Concerto de Gorecki un rien raide). Daté de 1980, la partition de Górecki semble cantonner l’instrument baroque à une série de variations répétitives qui exploite peu sa riche palette sonore contrastée. C’est pour mieux souligner dans l’Allegro initial, l’impression d’enfermement et d’intense frustration impuissante qui dans cette limitation consciente du spectre musical exprime la misère humaine contemporaine. Mécanique joyeuse puis déréglée jusqu’à la folie (écho du Scarlatti initial ?), le second épisode Vivace traduit les mêmes spasmes et convulsions modernes : celle de nos sociétés qui tournent en rond jusqu’à… l’autodestruction (martèlement éreinté déshumanisé).

 

Archiv dévoile le tempérament réfléchi du claveciniste iranien Mahan Esfahani

La Follia revisitée : chaos et ordre

CLIC_macaron_2014Quelle bonne idée alors d’entonner la variation du prodige de Hambourg au XVIIIè (après Telemann), Carl Philip Emanuel Bach. Ses 12 variations d’après Les Folies d’Espagne mettent à distance critique et ludique l’un des thèmes les plus joués du XVIIIè avec cette facétie brillante et facétieuse propre au fils Bach, alors tout emprunt d’une délicieuse humeur fantaisiste et toujours élégantissime (le vrai précurseur de Haydn) : la digitalité aérienne de Mahan Esfahani relève tous les défis de cette partition délirante (y compris au jeu luthé), comme La Follia de Scarlatti.

Moins connu le Concerto de Geminiani, reprend lui aussi les cabrures dansantes du thème central du programme, ajustant le thème de La Follia à un effectif plus ambitieux, concertant donc, concertino ciselé et solistisant, et ripieno des tutti, alternés : toute l’onctuosité affûtée du Concerto Köln imprime un geste qui sait être à la fois caractérisé et flexible, d’où jaillit comme une diaprure complémentaire, le jeu toute en intelligence du claveciniste. Ce sont 11mn de haute virtuosité portées par un collectif cohérent, impétueux, d’une humeur chorégraphique et nostalgique délectable.

Esfahani-mahan-clavecin-time-present-and-time-past-archiv-cd-critiqueL’horreur du vide qui transparaît dans Piano Phase pour deux claviers de Steve Reich (1967), à l’origine pour deux pianos, déporte le curseur expérimental non plus sur la sonorité mais le rythme et la durée des notes. Répétition certes mais sur des tempi différents accelerando, deccelerando, soit presque 17 mn d’un tissu sonore ininterrompu qui à l’écoute joue sur l’effet de dilatation temporelle. Pour autant, l’instrument choisi et transposé par Esfahani est-il bien reclus à un rôle strictement mécanique ? Pas si sûr, tant le timbre même de la corde pincée souligne/surligne la précision des rythmes flottants ou aléatoires de la pièce. La cadence obsessionnelle exprime elle aussi l’emportement et l’expressionnisme du thème axial de la Folie. C’est donc avec une force et une puissance inouïes, celui de la clarté et de l’organisation olympienne que s’affirme en fin de parcours, l’éblouissant et magistral Concerto pour clavecin de JS Bach (BWV 1052, avec cadence de Brahms)) : évidemment, le Concerto Köln, badin, précis, mordant, flexible là aussi excelle dans un répertoire qu’il maîtrise intuitivement. Comme une réponse à tout ce qui précède, surtension mécanique, dérèglements répétitifs, chaos, – le lumineux et souverain ordre défendu par Bach le père s’affirme sous les doigts experts et tout en complicité avec ses confrères instrumentistes tel un baume salvateur. On s’incline devant l’intelligence du programme et l’assurance du tempérament de Mahan Esfahani, son regard reconstruit, original sur l’instrument. Dans une période où règnent le superficiel et la culture jettable, les programmes aussi parfaitement ficelés et mûris, captivent, enchantent, convainquent.

CD. Mahan Esfahani : Time present and time past, La Follia. A. Scarlatti, Gorecki, Geminiani, Reich, JS et CPE Bach (Concerto pour clavecin BWV 1052). Mahan Esfahani, clavecin (Burkhard Zander, 2012 ; Detmar Hungerberg, 2010 pour le Scarlatti). Concerto Köln. Enregistrement réalisé à Cologne (Allemagne) en septembre 2014. Durée : 1h13. 1 cd ARCHIV 0289 479 4481 2

AGENDA

Mahan Esfahani est en concert en France au Festival de Sablé 2015 : Variations Goldberg de JS Bach, jeudi 27 août 2015, 14h30 (église Saint-Pierre, Le Bailleul – durée : 1h20mn) sur clavecin à deux claviers (Marc Ducornet, 1995 d’après Ruckers, 1624).

LIRE aussi le clavecin enchanté de Bruno Procopio. Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) : Sonates Wurtembergeoises Wq 49 (1 cd Paraty, 2014), CLIC de classiquenews de février 2015.

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