CD événement. Hasse : Siroe,1763. Max Emanuel Cencic, George Petrou (2 cd Decca 2013)

hasse siroe cencic cd deccaCD événement. Hasse : Siroe,1763. Max Emanuel Cencic, George Petrou (2 cd Decca 2013). Depuis Faramondo qu’il a porté seul, Cencic a montré de quelle énergie il était capable dans le registre du défrichement lyrique. Après Haendel, voici Hasse : un compositeur emblématique de l’opéra seria métastasien, auteur de près de 60 ouvrages lyriques qui lui assurèrent une gloire plus grande encore que l’autre Saxon. De Hambourg à Dresde, de Vienne à Venise, Hasse, époux à la ville de la diva mezzo Faustina Bordoni (adule par Haendel), n’a cessé de faire évoluer l’écriture opératique du baroque mûr vers le classicisme naissant, veillant toujours à un juste et subtil équilibre entre virtuosité du chanteur et cohérence dramatique. Il partage avec Jommelli, cette facilité souvent irrésistible, affirmant toujours une maestrià indiscutable, de style ouvertement napolitain. Enregistrée en juillet 2014 à Athènes et sur le vif lors de la création de cette production nouvelle qui arrive en France à Versailles en novembre 2014, la lecture s’appuie sur la complicité superlative d’un orchestre en tout point idéalement articulé, diversement nuancé (dirigé par l’excellent George Petrou) ; la réalisation réussit indiscutablement grâce aussi au plateau de solistes, marjoritairement remarquables d’engagement et de sensibilité : Lauren Snouffer (Arasse), Mary-Ellen Nesi (Emira)…

Hasse, poète du cœur

CLIC_macaron_2014Chacune des sopranos exprime les désirs, les épreuves de coeurs éprouvés : Emira travesti en Idapse à la Cour de Cosroe balance entre son amour pour Siroe et sa vengeance contre le roi de Perse qui a fait tuer son propre père : devoir ou bonheur personnel, tel est l’éternelle question. La jubilation vocale tout en finesse de son air au II (d’un pastoralisme enchanté et presque badin : Non vi piacque…) s’accorde au raffinement ténu de la parti orchestrale avec cor, subtilement dirigé par  George Petrou : air d’une rêverie suggestive et en même temps d’une justesse remarquable,  profonde et intérieure comme si le personnage se dédoublait et faisait sa propre autocritique… accordée à la finesse du chef et des musiciens d’Armonia Atenea, la subtilité de l’interprète se révèle irrésistible.Un accomplissement enivrant. L’écriture de Hasse fait valoir son génie de la vocalise dont on comprend parfaitement qu’il ait porté les chanteurs mitraillettes et ports de voix soucieux d’en démontrer ; mais outre la pure performance, il y a surtout une sensibilité très affûtée à exprimer les caractères et climats émotionnels les plus nuancés… de quoi réaliser pour les artistes et interprètes les plus fins de vrais portraits supérieurs et profonds. Une qualité partagé avec le meilleur Haendel.

Juan Sancho laisse percevoir l’ampleur du rôle du père Cosroe, âme palpitante elle aussi, marquée voire dépassée par le pouvoir et la rivalité entre ses deux fils (en fin d’action il abdiquera) : le personnage est déjà mozartien, d’une subtilité frémissante qui annonce Idomeneo, rien de moins : dans son grand air de 8mn au III, ” Gelido in ogni vena ” : le ténor à l’aise malgré les intervalles redoutables de l’air, laisse se préciser la vision émue du père face à son fils emprisonné et condamné à mort (Siroe)… A travers la ligne acrobatique et vertigineuse du chant se glisse le frisson de la terreur et de la compassion : tout Hasse est concentré dans cet air aux couleurs doubles, aussi virtuose que profond. Et le continuo se montre lui aussi remarquable de relief expressif. L’acmé émotionnel de l’opéra demeure ce qui suit : l’air funèbre (un Florestan avant l’heure) de Siroé dans son cachot abîmé dans les pensées les plus sombres : un air que les interprètes empruntent au Tito Vespasiano de Hasse, précédé ici par un recitatif accompagnato du propre Siroe de … Haendel. Cencic, plus grave et sombre que jamais se révèle d’une intensité juste, convaincant dans le portrait du fils aîné vertueux, décrié, solitaire qui finalement triomphe. Contrepoint aussi habité et furieusement agile, le Medarse de Franco Fagioli, d’une trempe précise, tranchante, fulgurante. Dans le rôle du frère cadet jaloux, menteur, ” Mr Bartolo ” enchante littéralement par la tenue parfaite de ses vocalises à foison, véritable mitraillette à cascades vocales toutes nuancées, caractérisées, d’une diversité de ton admirable et projetées sur un souffle long, idéalement géré. Quel acteur et quel chanteur (air final : ” Torrente cresciuto per torbida piena “). Seule réserve, le soprano pour le coup plus mécanique que les autres, de Julia Lezhneva (Leodice, la maîtresse de Cosroe le père, amoureuse du fils Siroe), certes virtuose mais souvent totalement artificiel (écouter son ultime air, caricature de tunnel de vocalises emprunté au Britannicus de Graun): son absence d’émotivité et de sensibilité ardente comme nuancée paraît un contre sens dans cet aréopage de tempéraments vocaux si finement caractérisés. En soulignant combien le seria de Hasse est porté par une sincérité émotionnelle inscrite dans son écriture, les interprètes ne pouvaient mieux faire. Une remarquable résurrection servie par un chef et un plateau vocal globalement superlatifs. Courrez découvrir cet oeuvre palpitante, défendue avec sensibilité et intelligence par les mêmes interprètes à l’Opéra royal de Versailles (et avec mise en scène de Cencic lui-même), les 26,28,30 novembre 2014.

Hasse : Siroe (version Dresde II, 1763). Max Emanuel Cencic (Siroe), Franco Fagioli (Medarse), Juan Sancho (Cosroe), Lauren Snouffer (Arasse), Mary-Ellen Nesi (Emira)… Armonia Atenea. George Petrou, direction. 2 cd DECCA. Enregistrement réalisé à Athènes en  juillet 2013.

 

 

 

Argument synopsis

Acte I. Le roi des perses Cosroe convoque ses deux fils, le cadet Medarse apparemment gentil et favori du souverain et Siroe plus inflexible face à l’autorité paternel. Survient Emira qui aime Siroe mais se cache sous le nom d’Idaspe : elle jeure de venger son père en tuant Cosroe son assassin. De son côté la maîtresse de Cosroe, Laodice aime Siroe mais jalouse est prête à l’accuser de parjure. Devant Cosroe, tous accuse Siroe de trahison (alros que Siroe a écrit une lettre à son père pour le mettre en garde). A la fin de l’acte, Siroe le vertueux est décrié par tous.

Acte II. Medarse et Emira complotent contre Siroe et Cosroe. Le premier veut faire tuer sonfrère pour prendre le trône de son père ; le seconde même si elle aime Siroe, veut tuer Cosroe pour venger la mémoire de son père… Au comble du travestissement, Emira, toujours vêtu en Idaspe, affirme aimer Loadice…  Siroe est de plus en plus seul et son père l’exhorte à avouer son crime contre le trône et dénoncer ses complices.

Acte III. Leodice, Emira, Arasse prennent la défense de Siroe vis à vis de Cosroe. A Idaspe/Emira, Medarse révèle sa volonté de nuire à Siroe pour prendre le trône… Emprisonné, Siroe se lamente sur son sort (temps fort de l’opéra où le fils vertueux décrié exprime sa souffrance intérieure) mais il est libéré par Arasse : tous, – Loedice, Emira/Idaspe, Cosroe souhaite son pardon : il est couronné à la place de son père qui abdique. Le final célèbre les vertus du pardon et de la loyauté morale incarnée par Siroe.

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