CD, événement. Compte rendu critique. Arvo Pärt : Musica selecta (2 cd ECM New series)

ECM-arvo part musica selecta ecm new serie review cd compte rendu manfred eicher critique classiquenewsCLIC D'OR macaron 200CD, événement. Compte rendu critique. Arvo Pärt : Musica selecta (2 cd ECM New series). Arvo Pärt est le compositeur contemporain le plus célèbre actuellement, ses œuvres ne professant pas, tel un idéologue, la primauté d’une posture intellectuelle et expérimentale : c’est un fervent sincère dont le fameux style tintinnabuli, est en quête de profondeur, d’essence, de repli contemplatif et réflexif : une musique qui parle à l’âme et notre souci de sens. Le compositeur estonien né en septembre 1935, et son producteur Manfred Eicher, fondateur du label ECM New series en 1984 ont réalisé une nouvelle sélection (d’où le titre de ce double coffret: Musica selecta) à partir du fonds très riche des œuvres enregistrées de Pärt  chez ECM: au départ, Eicher souhaitait créer une plateforme pour diffuser les oeuvres du compositeur à l’époque révélé avec sa pièce Tabula Rasa (donc en 1984). Aujourd’hui, le corpus musical saisit par sa diversité de forme et surtout sa cohérence esthétique. A travers les pièces réarrangées, se précise une poétique de la méditation servie par un instrumentarium originale (cordes et percussions dans une prise très réverbérée pour jouer des résonances). La pensée musicale de Pärt dépasse les contingences musicales des clans affrontés propre aux années 1960 : le tonalisme spirituel du compositeur estonien au moment de son anniversaire en 2015 (80 ans) affirme une réelle consistance face aux tenants du post sérialisme.
Musica selecta est donc une collection validée par l’auteur lui-même où figurent les légendaires premiers enregistrements parus chez ECM, tels les premiers opus ainsi créés au disque des des versions légendaires : Es sang vor langen Jahren, Für Alina, Mein Weg, Kanon Pokajanen, Silouans Song, Fratres, Alleluia-Tropus, Trisagion, Beatus Petronius.
Dans le cd2 on ne manquera pas non plus le subtil et court Magnificat de 1989, ni Festina Lente dans sa version de 1990, ni Wallfahrtslied/Pilgrims‘ Song, et surtout le bouleversant Cantus in Memory of Benjamin Britten de 1977… ni  la version inédite de Most Holy Mother of God (2003).

Ecoute sélective. CD1: Pour voix et violon, comme sur une corde raide, en apesanteur ou sur le fil, Es sang vor langen Jahren (ici enregistré en 1987) est un chant de dénuement radical qui exprime les tréfonds d’une âme solitaire et pourtant  déterminée, la voix semble réaliser le chemin intérieur le plus essentiel : un face à face avec soi-même. Connais toi toi-même…. dit le philosophe. Pärt a pris pour son compte cet adage de sagesse : il en fait une partition rayonnante par sa profondeur, sa vérité, son ascétisme apparent, une nouvelle concentration et la quête de l’essence où chaque note, chaque pèse et fait sens.
Mein Weg, pour orchestre de cordes et percussions, (enregistré ici en mai 2007), semble creuser encore plus nettement les tréfonds de l’âme, en une sorte de marche sombre et solennelle, rythmé par le glas de cloches (style tintinnabuli), à la fois stimulantes et aussi fracassantes. L’oeuvre joue de la résonance dans un espace très réverbéré, où le spectre des cordes se superpose aux cloches en une série de déflagration puissante, au souffle chtonien, d’une force irrépressible, vagues âpres qui récurrent, déconstruisent pour reconstruire.  Ce qui se joue là dépasse la réalité simple et engage les pulsions les plus ancrées, les plaques d’une tectonique souterraine entre souffrance et cri, et dans le même temps, recueillement et consolation.

Kanon Pokajanen (bande de 1997) convoque un choeur mixte plutôt homophonique d’une gravité bouleversante qui recueille toutes les peines du monde : cri et prière à la fois. C’est pourtant la retenue et le repli pudique qui supplante toute autre registre : la fin est murmurée dans le souffle ultime (comme d’ailleurs beaucoup de pièces de Pärt : la musique sort de l’ombre et retourne à l’ombre).

ARVO PART ComposerLe point culminant de ce premier cd demeure Fratres, pour violon et piano dans la réalisation d’octobre 1983 (32 ans déjà! ) signée Gidon Kremer et Keith Jarrett : le parcours semble celui d’un moine en prière qui pense toutes les douleurs du monde. Comme un mantra musical, c’est un rituel d’une force cathartique immense, sa puissance émotionnelle reste irrésistible ; aux trépidations éperdues, à la fois déterminées et désespérées du violon, répond des séries d’accords suspendus du piano. A chaque séquence, le violon, double de la voix humaine, déploie sa question lancinante traversant toutes les dimensions de la conscience, ce pendant presque 12 mn, l’intensité de la prière s’exprimant par le son filé, hurleur, exacerbé du violon.
Quel contraste avec la ferveur plus détendue, presque bondissante exprimée dans Alleluia-Tropus (novembre 2011) extrait de son cycle Adam’s Lament.
Trisagion pour orchestre de cordes (1995) : évoque une terre dévastée, brûlée où… tout peut renaître. Quoique les tutti impressionnants et aspirant, écartent toute rémission, avant que le violon ne laisse envisager un recommencement possible : rien de plus fragile que l’équilibre qui gère la vie terrestre.
Les 80 ans d'Arvo Pärt : Musica selectaEn conclusion, extrait du même Adam’s Lament, Beatus Petronius rayonne d’une nouvelle lumière celle exprimée par un orchestre régénéré, où les vents et les bois sont possibles, portant le choeur et dialoguant avec lui. La sonorité associée aux cloches, dans un espace là aussi très réverbéré, autorise une accalmie, entre pudeur et tendresse, un havre de paix recouvrée, une ouverture vers le salut. Inutile de souligner combien la musique d’Arvo Pärt parle à l’âme, relevant toutes les détresses humaines, elle s’élève et surgit comme un phare dans la tourmente. Les voix de Beatus Petronius aspirent à la fois à la paix et chantent déjà la perte inéluctable de l’état bienheureux qui fut jadis mais n’est jamais. Nostalgie et quête : à la fois statique et mobile, le chant efface toutes les tensions dans ses phrases finales.  C’est l’enregistrement le plus rasséréné, le plus réconfortant de l’album et le plus récent (2011).  Cette séquence conçu donc comme une playlist récapitule dans sa diverse profondeur, l’art contemplatif et suspendu d’Arvo Pärt.

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