CD. Denisov : Au plus haut des cieux. Daniel Kawka (Harmonia Mundi)

 
Denisov, edison_daniel_kawkaCD. Denisov : Au plus haut des cieux. Daniel Kawka (Harmonia Mundi). 12 solistes d’exception en empathie concertante sous la baguette de Daniel Kawka, illustrent cet art millimĂ©trĂ© de la conversation atmosphĂ©rique tel qu’Edison Denisov (dĂ©cĂ©dĂ© en 1996) l’a subtilement maĂźtrisĂ©e dans le premier volet du programme, la Symphonie de chambre n°1 (1982). Les musiciens soulignent sans appui d’aucune sorte la transparence du flux polyphonique, jusqu’au murmure d’une forme ciselĂ©e qui s’achĂšve dans le silence.Ce souci du timbre converge finalement vers le chant: Denisov Ă©tant fascinĂ© par la voix humaine comme en tĂ©moigne le cycle poĂ©tique et vocal ” Au plus haut des cieux ” (qui donne le titre du programme), datĂ© de 1987 ; dans une forme lĂ  encore des plus raffinĂ©es, Denisov reste subjuguĂ© par le texte de Georges Bataille dont l’hypersensibilitĂ© sĂ©ditieuse, sĂ©rie de tableaux visionnaires, ajoute aux couleurs instrumentales. En Ă©cho aux vers de Bataille, Denisov s’est ouvert sur sa propre expĂ©rience parfois douloureuse de l’impuissance viscĂ©ral de l’ĂȘtre confrontĂ© Ă  son destin, au vide de la nuit, au dĂ©sert sans fin de son errance solitaire… La musique n’apaise pas : elle nourrit la quĂȘte (l’infini du bleu) et la tension qui en dĂ©coule ; c’est ce qu’expriment admirablement les musiciens ; chacun des sept Ă©pisodes vocaux accumule le dĂ©sir et l’attente, l’espoir et le dĂ©sespoir, ponctuĂ© par les courts intermezzi purement instrumentaux qui font respirer une trame parsemĂ©e d’Ă©clairs et de conflits intĂ©rieurs, de dĂ©sirs enivrĂ©s qui veulent atteindre cet inaccessible but cĂ©leste : ” au plus haut des cieux, les anges… “. Hautbois fĂ©dĂ©rateur, cloche et cĂ©lesta scintillants et suggestifs… l’orchestre fait entendre cet appel ardent et humain vers les cimes, la puretĂ© impossible, le dĂ©passement de soi qui s’effondre toujours. EspĂ©rance, chute, mais volontĂ© sublimĂ©e par la divine musique…

QuĂȘte, prĂ©monitions…

Le sentiment du vide et du nĂ©ant le plus sinistre se prĂ©cise aussi dans le cycle des mĂ©lodies, Cinq romances d’Anna Akhmatova (1988) d’aprĂšs les textes dĂ©sespĂ©rĂ©s de la poĂ©tesse russe. La musique est conçue par l’Ă©pouse de Denisov, d’une fluiditĂ© toute ” denisovienne “, avec un souci des images poĂ©tiques, du sens progressif, de la prosodie suggestive.

On ne s’Ă©tonne plus du tempĂ©rament raffinĂ© du chef français, depuis toujours habitĂ© et portĂ© par la passion palpitante des Ɠuvres contemporaines. ApĂŽtre de Boulez, Daniel Kawka enchante littĂ©ralement chez Denisov: le scrupule et l’attention millimĂ©trĂ©e aux nuances les plus infimes, la musique se fait verbe: elle rĂ©ussit mĂȘme lĂ  oĂč le mot vacille. Flamboyante et accomplie dans sa formulation poĂ©tique grĂące Ă  un chef qui en a saisit toute la portĂ©e salvatrice et infinie. De l’Ă©clatement au constat d’une amertume qui cite parfois Mahler (hautbois rĂȘveur et mordant), l’Ă©criture de Denisov gagne une cohĂ©rence de ton Ă©blouissante sous la direction d’un chef visiblement touchĂ© par son message de dĂ©passement comme de transcendance sonore. L’agitation (le dĂ©but comme une boĂźte ouverte dĂ©livrant les effluves d’une tempĂȘte intĂ©rieure) et les prĂ©monitions de la Symphonie n°2 atteignent une surexpressivitĂ© maĂźtrisĂ©e qui disent idĂ©alement l’angoisse irrĂ©pressible du compositeur dont l’Ɠuvre de 1994 avait annoncĂ© un accident. Rien n’est gratuit ni bĂ©nin: en inscrivant l’Ă©criture de Denisov au cƓur de l’expĂ©rience humaine, tel un chant en miroir, Daniel Kawka signe ici l’un de ses plus beaux disques : secret, mystĂ©rieux, incarnĂ©, pudique. Superbe accomplissement.

Edison Denisov (1929-1996): Au plus haut des cieux. Symphonie de chambre N°1, N°2. Au plus haut des cieux, Cinq romances d’Anna Akhmatova. Brigitte PeyrĂ©, soprano. Ensemble Orchestral Contemporain. Daniel Kawka, direction. 1 cd Harmonia Mundi 3 149020 526828

 

 

 

 

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