CD, critique. RAMEAU : NAÏS (1749). György Vashegyi / Orfeo orchestra. Dollié, Martin… 2 cd Glossa, MUPA, Budapest, mars 2017).

vashegyi_gyorgy1222 classiquenewsCD, critique. RAMEAU : NAÏS (1749). György Vashegyi / Orfeo orchestra. Dollié, Martin… 2 cd Glossa, MUPA, Budapest, mars 2017). Dans ce nouvel album de musique baroque française plein XVIIIè, – Naïs appartient à la colonie d’oeuvres raméliennes propres aux années 1740 (1749 précisément s’agissant de la partition créée à Paris), où le Dijonais au sommet de ses possibilités et de son imagination, favorisé par la Cour de Louis XV dont il est compositeur officiel, sait renouveler un genre naturellement enclin à s’asphyxier, l’opéra de cour, versaillais. Dans le geste majestueux, souple, dramatique de Gyögy Vashegy, se dévoile le pur tempérament atmosphérique, spatial d’un Rameau tout à fait inclassable à son époque : il porte le genre lyrique à son meilleur, égalant ce que fit Lully au siècle précédent pour Louis XIV. Outre nos réserves concernant les chanteurs (les deux protagonistes de cette fable amoureuse : Naïs et Neptune, lire ci après), il s’agit d’une réussite totale pour le chef hongrois, à classer dans la suite de son précédent cd dédié aux Grands Motets.

D’emblée, ce qui frappe c’est le sens des couleurs et des respirations, une capacité à rétablir ce Rameau architecte et peintre, d’une modernité inouïe : grand faiseur de magie sonore, passionné par le Baroque Français XVIIIè, le chef György Vashegy se montre digne d’un Gardiner dont il fut l’assistant, apprenant cette langue précise, somptueusement majestueuse et pourtant expressive et humaine, comme ce goût des timbres. La cohérence et l’assise de sa direction affirment une indiscutable maîtrise.

 

 

 

Naïs par le hongrois György Vashegyi
Direction magistrale, élégante, musclée, intense et dramatique

 

 

 

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Comme c’est le cas de nombreuses productions récentes, c’est la direction artistique imposant des choix de chanteurs pas toujours pertinents qui malheureusement atténue la remarquable acuité de l’orchestre Orfeo et du choeur d’une impeccable force de précision. Ainsi Flore (Danielle Skorka) déçoit : pas très juste, elle rate ce fabuleux contraste où nous fait passer Rameau : après la déflagration des éléments primordiaux (Prélude : l’accord des Dieux) – terre, onde, ciel : soit Pluton, Neptune (ténor), Jupiter, se précise ensuite et se révèle dans une candeur retrouvée, ce paradisiaque élégiaque, dont le chef rétablit avec une élégance galbée, le raffinement de l’écriture. L’âpreté aigre du timbre de la soprano manque de corps dans son articulation. Dommage car l’évocation du printemps souverain y éblouit par ses couleurs : plus que jamais ici, Rameau semble connecté avec la magie sonore des sphères, la puissante ivresse des saisons, le mystère flottant des délices naturels (belle jubilation pastorale de la gavotte, plage 18) qui du reste dévoile la vivacité du trait défendu par l’excellent Orfeo Orchestra. Vashegy y ajoute une acuité mordante et un parfum de fébrilité martiale (non encore totalement assagi par la présence de Flore) ; une vision, un geste qui convainquent totalement. Mieux que Rousset souvent raide et méticuleux, mieux que Niquet démonstratif et empoulé, le Hongrois serait-il le ramélien actuel le plus convaincant ?
Ce nouvel accomplissement le laisse penser… On s’étonne qu’en France, aucun directeur de salle n’ait encore inviter chef, orchestre et choeur pour faire découvrir cette sonorité et cette pulsion exceptionnellement abouties.
Quel manque de curiosité. Et une absence navrante pour le public français privé d’une belle opportunité pour apprendre à aimer et redécouvrir les joyeux de son patrimoine baroque.

 György Vashegyi : le Baroque Français au sommetEn bâtisseur des mieux inspirés, György Vashegyi sait articuler, varier, contraster et caractériser chaque épisode et ses enjeux émotionnels, d’autant que pour sait le diriger, Rameau éblouit par sa volubilité. La direction sait construire sans atténuer ni la continuité ni la singularité de chaque épisode. Avec aussi une belle ondulation, à la fois hédoniste et toujours d’un dramatisme clair (somptueuse chaconne pour les lutteurs qui suit articulant le dramatisme du I, plage 38, par exemple où règnent le fabuleux galbe des bassons et des hautbois : plus de 6mn de liberté et d’imagination, orchestralement fabuleuses). Le Rameau poète, ciselant la soierie de son orchestre, se dévoile totalement ici. Il n’y a guère avant lui que Bruggen dans une suite magistrale, à posséder le nerf et l’ondulation, la fragmentation et la cohésion de Rameau.

Comme dans ses précédents cd baroques – Motets du Dijonais, Isbé de Mondonville (lire notre critique de la création au MUPA de Badupest / mars 2016, puis du cd qui a été édité dans le prolongement de cette fabuleuse recréation), le maestro établi à Budapest maîtrise les étagements et la structure, c’est à dire le sens architectural et spatial de la musique ramélienne, tout en accordant un relief d’une précision souvent royale à la caractérisation instrumentale de chaque situation. Voilà pour la maestrià du chef.

 

 

Tristes chanteurs

 

Dans une parure instrumentale aussi raffinée et aboutie, certains solistes ternissent le tableau : en une langueur à peine appuyée au début de l’acte I, le ténor Reinoud von Mechelen, malgré la beauté du timbre, la séduction de son émission, nous afflige d’une élégance un peu creuse qui pourtant doit exprimer le mystère de l’amour : de volage, il est en esclavage, totalement saisi. Quoi de plus fascinant qu’une déité éprouvée, bouleversée par le sentiment pur d’un amour mortel ? Alors surgit Naïs comme une flèche enivrée, babillant, nymphe comète (son apparition est une création très réussie dans le théâtre de Rameau) à laquelle le soprano minaudant et inarticulée de Chantal Santon n’apporte qu’une pâle et inaboutie incarnation. Comme pour Flore, là encore quel dommage. Voilà deux chanteuses mal choisies.
Elle aussi, dans son air isolé (« Tendres oiseaux »…), en dialogue avec les flûtes ornementées, suaves, piquantes, exprime ce même alanguissement à la fois impuissant et démuni face à un amour qui la désarçonne (il ne prodigue que des peines et des plaisirs absents). Difficile de croire à ce qu’en fait la chanteuse qui expédie toutes les nuances.
Plus convaincants car d’une sobriété qui les honore : les deux chanteurs graves : Thomas Dolié (Télénus, Pluton dans le Prologue), d’une noirceur qui souffre : simple, articulé, proche du texte (son Adamas, dans Isbé dirigé / révélé par le même chef avait marqué la production de mars 2016). Même appréciation pour le Palémon, froid, distant, et lui aussi très articulé, parfaitement linguistique, de l’excellent Philippe-Nicolas Martin dont nous suivons pas à pas les prises de rôles. Il fut un héraut bien chantant, dans Lohengrin de Wagner donné à Nantes, d’une même précision juste et sans artifice (septembre 2016).

La scène 8 permet à Rameau d’atteindre une profondeur tragique, un chambrisme théâtral proche de Lully que beaucoup de commentateurs refusent de reconnaître chez le Dijonais : c’est un huit clos entre les deux âmes amoureuses languissantes, envoûtées l’une par l’autre Naïs et Neptune (ici le ténor s’améliore dans le sens d’une intention plus sobre et moins maniérée : il gagne en profondeur et en sincérité / air « Au dieu des mers, voulez vous plaire ? »).

En d’autres termes, le plateau vocal réunit reste bancal : les personnages clés de l’intrigue sentimentale, d’abord tragique puis heureuse et libre (scène 5 de l’acte III quand Neptune et Naïs se révèlent l’un à l’autre) sont trop lisses, polis, « jolis », affichant clairement un Rameau incapable de nuances et de profondeur psychologique (quel contresens) : les deux solistes sont trop maniérés. Leur style contredit et la musique de Rameau, et l’excellente vision du chef, carrée, raffinée, nerveuse.

De fait, l’opéra catégorisé « Pastorale héroïque », saisit par la force tellurique de l’orchestre qui convoque les dieux majeurs de l’Olympe, Neptune, Pluton, Jupiter. L’intelligence de György Vashegyi redouble de séduction dans ce drame à la fois spectaculaire et intimiste dont Rameau a le secret et le génie.
Dommage que la direction artistique quand au choix des deux chanteurs (sans omettre Flore inaboutie) atténue notre enthousiasme (un vrai coaching vocal, spécialisé dans l’articulation du français baroque s’impose). Après tant de générations d’interprètes, après la Révolution baroqueuse, défendre encore ce style vocal dans le répertoire baroque où tout doit être intelligible, où la virtuosité vocale ne doit pas sacrifier la vraisemblance ni la justesse expressive, est un contresens malheureux. Mais sur le sujet de la déclamation française propre à Rameau, il est vrai que le défi est de taille. Et peu de chanteurs sont capables de le maîtriser. Heureusement deux chanteurs sauvent la mise ici : Thomas Dollié, – désormais aguerri à la caractérisation la plus nuancée, et son confrère, Philippe-Nicolas Martin.

Nais par mcgegan rameau par classiquenewsPour les amateurs, ciselant la partition de Naïs, un même engagement orchestral aussi saisissant, a été atteint / enregistré par McGegan (édité chez ERATO, en 1980, à connaître absolument). Avec György Vashegyi, nous tenons là les versions les plus convaincantes d’un ouvrage inclassable, irrésistible, où derrière la trame sentimentale et « pastorale », c’est la voix de l’orchestre que privilégie surtout le poète et le peintre, Rameau. D’abord les instruments, rien que les instruments. L’acuité picturale et le dramatisme fluide que sait instiller et cultiver le chef suscite notre intérêt et justifie malgré nos réserves sur le plan vocal, le CLIC de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. RAMEAU : NAÏS (1749). György Vashegy / Orfeo orchestra. Dollié, Martin… 2 cd Glossa, MUPA, Budapest, mars 2017).

 

 

 

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