CD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018).

Lully_versailles_portraitCD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018).. Le grand motet versaillais gagne une splendeur renouvelĂ©e quand le Surintendant de la Musique, Lully (nommĂ© Ă  ce poste majeur dĂšs 1661), s’en empare ; finit le canevas modeste d’une tradition lĂ©guĂ©e, fixĂ©e, entretenue dans le genre par les Sous-MaĂźtres de la Chapelle, Du Mont et Robert jusque lĂ . En 11 Motets exceptionnels, publiĂ©s chez Ballard en 1684, Lully voit grand, Ă  la mesure de la gloire de Louis XIV Ă  laquelle il offre une musique particuliĂšrement adaptĂ©e : les effectifs choraux sont sensiblement augmentĂ©s (2 chƓurs), complĂ©tĂ©s par les fameux 24 violons du Roi. L’apparat, la majestĂ©, le thĂ©Ăątre s’emparent de la Chapelle; mais ils s’associent Ă  l’effusion la plus intĂ©rieure, rĂ©alisant entre ferveur et dĂ©corum un Ă©quilibre sublime. Equilibre que peu de chefs et d’interprĂštes ont su comprendre et exprimer. Quand le Roi installe la Cour Ă  Versailles en 1682, l’étalon incarnĂ© par Lully reprĂ©sente la norme de l’ordinaire de la Messe : Louis ayant goĂ»ter les fastes ciselĂ©s par son compositeur favori, nĂ©s de l’association nouvelle des effectifs de la Chambre et de la Chapelle. Ainsi le Motet lullyste marque les grandes cĂ©rĂ©monies dynastiques : Dies irae puis De Profundis sont « crĂ©Ă©s » pour les FunĂ©railles fastueuses de la Reine Marie-ThĂ©rĂšse (juillet 1683), respectivement pour « la prose » et pour « l’aspersion du cercueil royal », en un vĂ©ritable opĂ©ra de la mort.
Mais le succĂšs le plus Ă©clatant demeure le Te Deum, donnĂ© pour la premiĂšre fois dans la chapelle ovale de Fontainebleau, pour le baptĂȘme du fils ainĂ© de Lully (9 sept 1677), hymne glorifiant ses parrain et marraine, Louis XIV et son Ă©pouse, Ă  force de timbales et de trompettes rutilantes, roboratives. 10 ans plus tard, le 8 janvier 1687, Lully dirige son Ɠuvre victorieuse aux Feuillants Ă  Paris, emblĂšme de la gloire versaillaise mais se blesse au pied avec sa canne avec laquelle il bat la mesure ; le 22 mars suivant, le Surintendant auquel tout souriait, meurt de la gangrĂšne.

Lully dies irae de profundis te deum motets de lully cd critique review cd ALPHA-444-DIGIPACK-gabaritA_309-42625x271mm-190419-17h30-300x278Sans disposer du timbre spĂ©cifique qu’apporte l’orchestre des 24 Violons, le chef rĂ©unit ici des effectifs nourris dans un lieu que Lully aurait assurĂ©ment apprĂ©ciĂ©, s‘il l’avait connu : la Chapelle royale actuelle, Ă©difiĂ©e aprĂšs sa mort. La lecture live (fĂ©vrier 2018 in loco) offre certes des qualitĂ©s mais la conception d’ensemble sacrifie l’articulation et les nuances au profit du grand thĂ©Ăątre sacrĂ©, quitte Ă  perdre l’intĂ©rioritĂ© et la rĂ©elle profondeur. NĂ©anmoins, ce tĂ©moignage repointe le curseur sur une musique trop rare, d’un raffinement linguistique, dramatique, choral comme orchestral 
 pour le moins inouĂŻ. Saluons le ChĂąteau de Versailles qui s’emploie depuis quelques annĂ©es Ă  constituer de passionnantes archives de son patrimoine musical.

Que pensez du geste d’Alarcon dans ce premier enregistrement de musique française, de surcroĂźt dĂ©diĂ© Ă  Lully ? Suivons le sĂ©quençage du programme

DIES IRAE : d’emblĂ©e Ă©merge du collectif affligĂ©, le timbre noble et tendre de la basse Alain Buet d’une Ă©lĂ©gance toute « versaillaise » (sidĂ©ration du MORS STUPEBIT), d’une intention idĂ©ale ici : on s’étonne de ne l’écouter davantage dans d’autres productions baroques Ă  Versailles. Idem pour la taille de Mathias Vidal (Quid sum miser
), prĂ©cis, tranchant, implorant et d’un dramatisme mesurĂ© comme son partenaire Alain Buet (Rex Tremendae). Les deux solsites sont les piliers de cette lecture en demi teintes. La nostalgie est le propre de la musique de Lully, d’une pudeur qui contredirait les ors louis le quatorziens ; mais parfois, la majestĂ© n’écarte pas l’intimisme d’une ferveur sincĂšre et profonde.
LG Alarcon opte pour un geste trĂšs affirmĂ©, parfois dur, martial
 Ă  la Chapelle. Pourquoi pas. Un surcroĂźt de sensualitĂ© mĂ©lancolique eusse Ă©tĂ© apprĂ©ciĂ©. Car c’est toute la contradiction du Grand SiĂšcle Ă  Versailles : le dĂ©corum se double d’une profondeur que peu d’interprĂštes ont Ă©tĂ© capables d’exprimer et de dĂ©celer (comme nous l’avons prĂ©cisĂ© prĂ©cĂ©demment) : Christie Ă©videmment ouvrait une voie Ă  suivre (mais avec des effectifs autrement mieux impliquĂ©s). Tout se prĂ©cipite Ă  partir de la plage 9 (INGEMISCO Tanquam reus), vers une langueur dĂ©tachĂ©e, distanciĂ©e que le chef a du mal Ă  ciseler dans cette douceur funĂšbre requise ; mais il rĂ©ussit la coupe contrastĂ©e et les passages entre les sĂ©quences, de mĂȘme que le « voca me » (CONFUTATIS), – priĂšre implorative d’un infini mystĂšre, dont la grĂące fervente est plus esquissĂ©e que vraiment
 habitĂ©e. Idem pour l’ombre qui se dĂ©ploie et qui glace avant le LACRYMOSA
 aux accents dĂ©chirants. MalgrĂ© un sublime PIE JESU DOMINE entonnĂ© solo par Mathias Vidal, le surcroit instrumental qui l’enveloppe, rappelle trop un rĂ©alisme terre Ă  terre. Le geste est lĂ  encore pas assez nuancĂ©, mesurĂ©, trouble, dĂ©concertant : il faut Ă©couter Christie chez Charpentier pour comprendre et mesurer cette profondeur royale qui n’est pas dĂ©monstration mais affliction : tĂ©moignage humain avant d’ĂȘtre reprĂ©sentation. Dommage. Manque de pulsions intĂ©rieures, lecture trop littĂ©rale, respirations trop brutales; la latinitĂ© du chef qui sait exulter chez Falvetti, et d’excellente maniĂšre, peine et se dilue dans le piĂ©tisme français du premier baroque.

Que donne le DE PROFUNDIS ? lĂ  encore malgrĂ© l’excellence des solistes (et les premiers Buet et Vidal en un duo saisissant de dramatisme glaçant), le chef reste en deçà de la partition : manque de profondeur (un comble pour un De Profundis), manque de nuances surtout dans l’articulation du latin, dĂšs le premier choeur : l’imploration devient dure et rien que dĂ©monstrative. Les tutti plafonnent en une sonoritĂ© qui manque de souplesse comme d’intĂ©rioritĂ©. Mais quels beaux contrastes et caractĂ©risations dans le relief des voix solistes (ici encore basse et taille : d’une dĂ©chirante humanitĂ©, celle qui souffre, dĂ©sespĂšre, implore). Les dessus n’ont pas la prĂ©cision linguistique ni la justesse Ă©motionnelle de leurs partenaires. Les vagues chorales qui rĂ©pondent aux solistes (QUIA APUD DOMINUM) sonnent trop martiales, trop Ă©paisses, affirmĂ©es certes mais sans guĂšre d’espĂ©rance au salut.

L’ultime Ă©pisode qui Ă©voque la lumiĂšre et le repos Ă©ternel ralentit les tempos, souligne le galbe funĂšbre, Ă©paissit le voile jusque dans le dernier Ă©clair choral, fougueux, impĂ©tueux, quasi fouettĂ© (et lux perpetua luceat eis), mais volontairement sĂ©quencĂ©, avec des silences appuyĂ©s, qui durent, durent et durent
 au point qu’ils cisaillent le flux de la dĂ©ploration profonde. Nous sommes au thĂ©Ăątre, guĂšre dans l’espĂ©rance de la grĂące et du salut. Comme fragmentĂ©e, et mĂȘme saucissonnĂ©e, la lecture, lĂ  encore en manque de respiration globale, frĂŽle le contre sens. Ce De Profundis ne saisit pas.

Par contre dans le TE DEUM, les instrumentistes – trompettes et timbales Ă  l’appui convoquent aisĂ©ment les fastes du dĂ©corum versaillais. Le chef y trouve ses marques, affirmant avant la piĂ©tĂ© et le recueillement pourtant de mise, l’éclat du drame, l’or des splendeurs versaillaises. A chacun de juger selon sa sensibilitĂ© : mais pour nous, Lully sort dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Moins intĂ©rieur et grave que fastueux et solennel. A suivre.

 
 

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CD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (ChƓur de chambre de Namur, Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018). Collection “ChĂąteau de Versailles”.

 

 

 

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VOIR Lacrymosa de Lully par LG Alarcon / Millenium Orch / Ch de ch de Namur (festival NAMUR 2015) :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=229&v=3G4Dc1NjKXA

 
 

CD événement, compte rendu critique. Mondonville : Grands Motets. György Vasgheyi (2 cd Glossa, 2015)

mondonville grands motets pircell choir orfeo orchestra Gyorgy vashegyi glossa cd critique review cd CLCI de classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. Mondonville : Grands Motets. György Vasgheyi (2 cd Glossa, 2015). Le geste des baroqueux essaime jusqu’en Hongrie : György Vashegyi est en passe de devenir par son implication et la sĂ»retĂ© de sa direction, le William Christie Hongrois
 C’est un dĂ©fricheur au tempĂ©rament gĂ©nĂ©reux, surtout Ă  la vision globale et synthĂ©tique propre aux grands architectes sonores. C’est aussi une affaire de sensibilitĂ© et de goĂ»t : car le chef hongrois goĂ»te et comprend comme nul autre aujourd’hui, Ă  l’égal de nos grands Baroqueux d’hier, la subtile alchimie de la musique française.

 

György Vashgyi, maßtre du Baroque Français

Artisan d’un Mondonville plus dĂ©taillĂ©, clair que dramatique, le chef hongrois affirme l’éloquence rĂ©jouissante de son geste : un nouvel accomplissement Ă  Budapest.

 

 

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LE BAROQUE FRANCAIS : UNE PASSION HONGROISE. György Vashegyi a ce sens du verbe et de la clartĂ© semblable aux pionniers indĂ©modables
 Il se passe Ă©videmment plusieurs Ă©vĂ©nements intĂ©ressants en Hongrie et Ă  Budapest : depuis quelques annĂ©es, chacun de ses enregistrements est attendu et lĂ©gitimement saluĂ© (Ă©ditĂ© par Glossa : son dernier Rameau, un inĂ©dit Les FĂȘtes de Polymnie, a remportĂ© le CLIC de classiquenews 2015 pour l’annĂ©e Rameau, de loin le titre le plus convaincant avec celui de l’ensemble ZaĂŻs / Paul Goussot et BenoĂźt Babel, autre CLIC de classiquenews Ă©ditĂ© par PARATY)
 Mais ici, aprĂšs la furie intensive et sensuelle de rameau-cd-fetes-de-polymnie-1745-orfeo-orchestra-gyorgy-Vashegyi-2-cd-glossa-clic-de-classiquenewsRameau, le chef et ses Ă©quipes (choeur Purcell et orchestre sur instruments anciens Orfeo) s’attaque Ă  un sommet de la ferveur chorale et lyrique du XVIIIĂš, les Grands Motets de Mondonville. Le compositeur est l’un des plus douĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration, un dramaturge nĂ©, un virtuose du drame, maniant et cultivant la virtuositĂ© Ă  tous les niveaux : solistes, choeurs, orchestre. Son Ă©criture fulmine, tempĂȘte, s’exclame mais avec un raffinement sonore, une Ă©lĂ©gance instrumentale inouĂŻe propre aux annĂ©es 1730 et 1740. De fait ses Grands Motets d’abord destinĂ©s aux cĂ©lĂ©brations purement liturgiques Ă  Versailles, ont Ă©tĂ© ensuite repris Ă  Paris dans la salle du Concert Spirituel, piliers d’une programmation particuliĂšrement applaudie par les auditeurs du XVIIIĂš (virtuositĂ© ciselĂ©e du rĂ©cit Exultabunt pour basse et violoncelle solo, digne d’un JS Bach !). VOIR notre reportage vidĂ©o Györgyi Vashegyi ressuscite Les FĂȘtes de Polymnie Ă  Budapest (2014, avec Mathias Vidal et VĂ©ronique Gens, pour l’anniversaire Rameau / 250 Ăšme anniversaire).
Ici, György Vashegyi s’attaque Ă  4 d’entre eux, parmi les plus ambitieux, vrais dĂ©fis en expressivitĂ©, Ă©quilibrage, dynamique globale : les plus connus tels Nisi Dominus (1743), et De Profundis (1748), et les plus rares voire inĂ©dits : Magnus Dominus (1734, donc contemporain des Grands Motets de Rameau) et surtout Cantate Domino de 1742 (la rĂ©vĂ©lation du prĂ©sent double album). Le chef hongrois complĂšte astucieusement l’apport premier, fondateur de William Christie (qui dĂ©voilait les Dominus Regnavit, In Exitu Israel, De Profundis
 dĂšs 1996). 20 ans plus tard, György Vashegyi affirme une lecture habitĂ©e, personnelle particuliĂšrement convaincante qui touche par son Ă©tonnante cohĂ©rence et sa suavitĂ© comme son dramatisme millimĂ©trĂ©s.

 

 

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Evidemment d’emblĂ©e cette lecture n’a ni la classe ni le souffle Ă©lĂ©gantissime d’un William Christie, – artisan inĂ©galĂ© pour Rameau ou Mondonville dont il a ressuscitĂ© les Grands Motets il y a donc 20 ans dĂ©jĂ . Pourtant
 ce que rĂ©alise le chef hongrois György Vashegyi relĂšve du 
 miracle, tout simplement. C’est une passionnante relecture des Grand Motets Ă  laquelle il nous invite :  une interprĂ©tation qui convainc par sa sincĂ©ritĂ© et aussi sa franchise, Ă©vitant tout ce que l’on retrouve ordinairement chez les autres chefs trop verts ou trop ambitieux et souvent mal prĂ©parĂ©s : instabilitĂ©, maniĂ©risme, sĂ©cheresse, grandiloquence… A contrario de tout cela, l’ex assistant de Rilling ou de Gardiner possĂšde une Ă©loquence exceptionnelle des ensembles – orchestre, choeur, solistes ; une conscience des Ă©quilibres et des Ă©tagements entre les parties qui rĂ©vĂšle et confirme une Ă©tonnante pensĂ©e globale, une vision d’architecte. Le sentiment qui traverse chaque sĂ©quence, le choix des solistes dont surtout les hommes s’avĂšrent spĂ©cifiquement convaincant : le baryton Alain Buet (partenaire familier des grandes rĂ©surrection baroques Ă  Versailles) incarne une noblesse virile et une fragilitĂ© humaine, passionnante Ă  suivre ; le tĂ©nor (haute-contre) Mathias Vidal qui sait tant frĂ©mir, projeter, prendre des risques aussi tout en sculptant le verbe lyrique français, Ă©blouit littĂ©ralement dans l’articulation tendre des textes latins : chacune de ses interventions par leur engagement individualisĂ© et le souci de l’éloquence, est un modĂšle du genre ; l’immense artiste est au sommet actuellement de ses possibilitĂ©s : il serait temps enfin qu’on lui confie des rĂŽles dramatiques dans les productions lyriques digne de sa juste intuition.
Le chƓur Purcell dĂ©montre Ă  chaque production ou enregistrement initiĂ© par le chef, une science de la prĂ©cision collective, Ă  la fois autoritaire, des plus sĂ©duisantes
 sans pourtant ici atteindre au chatoiement choral des Arts Flo (inĂ©galĂ©s dans ce sens).
Souvenons nous de leur IsbĂ©, somptueux opĂ©ra du mĂȘme Mondonvile, ressuscitĂ© en mars dernier (2016), dĂ©couverte absolue et rĂ©jouissante et chef d’oeuvre lyrique qu’il a fallu Ă©couter jusqu’à Budapest pour en mesurer l’éclat, le raffinement, l’originalitĂ© (qui prĂ©figure comme chez Rameau, la comĂ©die musicale française Ă  venir
). L’opĂ©ra donnĂ© en version de concert a Ă©tĂ© l’une des grandes rĂ©vĂ©lations de ces derniĂšres annĂ©es.

Jean-Joseph_CassanĂ©a_de_Mondonville_(original_replica)_by_Maurice_Quentin_de_La_TourDe toute Ă©vidence, la sensibilitĂ© du chef György Vashegyi dispose Ă  Budapest d’un collectif admirablement inspirĂ©, avec propre Ă  sa direction, une exigence quant Ă  la clartĂ©, Ă  une absolue sobriĂ©tĂ© qui fouille le dĂ©tail, au risque parfois de perdre le souffle et la tension
 sans omettre la caractĂ©risation, moins contrastĂ©e moins spectaculaire et profonde que chez William Christie qui faisait de chaque Ă©pisode une peinture d’histoire, un drame, une cosmogonie humaine d’une tenue irrĂ©sistible, d’une gravitĂ© saisissante.
Cependant la lecture de György Vashegyi dĂ©ploie de rĂ©elles affinitĂ©s avec la musique baroque française ; d’Helmut Rilling, il a acquis une prĂ©cision impressionnante dans l’architecture globale ; de Gardiner, un souci de l’expressivitĂ© juste. Les qualitĂ©s d’une telle vision savent ciseler le chant des instruments avec une grande justesse poĂ©tique : car ici la virtuositĂ© de l’orchestre est au moins Ă©gale Ă  celle des voix. ‹Les spectateurs et auditeurs Ă  la Chapelle royale de Versailles le savaient bien, tous venaient Ă  l’Ă©glise Ă©couter Mondonville comme on va Ă  l’opĂ©ra. Le drame et le souffle manquent parfois ici, – point faible qui creuse l’écart avec Les Arts Flo, en particulier dans les choeurs fuguĂ©s : Requiem aeternam du De Profundis de 1748, un peu faible – mais tension redoublĂ©e, davantage exaltĂ©e du Gloria Patri dans le Motet de 1734.
Cependant Ă  Budapest, l’esthĂ©tique toute en retenue, mettant surtout le français au devant de la scĂšne, se justifie pleinement, en cohĂ©rence comme en expressivitĂ©. Vashegyi sait construire un Ă©difice musical dont la ferveur, la cohĂ©sion sonore et le feu touchent ; comptant par l’engagement de ses solistes particuliĂšrement impliquĂ©s, soignant chacun leur articulation 
RĂ©serve : dommage que la haute-contre Jeffrey Thompson manque de justesse dans ses aigus souvent dĂ©timbrĂ©s et tirĂ©s : Ă  cause de ses dĂ©faillances manifestes, le chanteur est hors sujet et déçoit considĂ©rablement dĂšs son grand rĂ©cit avec choeur : Magnus Dominus, dĂ©but du Magnus Dominus de 1734 ; surtout dans son rĂ©cit avec choeur : Laudent nomen ejus ... en totale dĂ©route et faillite sur le plan de la justesse ; il aurait fallu reprendre en une autre session ce qui relĂšve de l’amateurisme. Erreur de casting qui revient Ă  la supervision artistique de l’enregistrement.

vashegy gyorgyi 7564019_7dd0b09a6e13299277c488951c57b2a1_wmORCHESTRE SUPERLATIF. Heureusement ce que rĂ©alise le chef Ă  l’orchestre saisit par sa prĂ©cision et lĂ  encore, son sens des Ă©quilibres (hautbois accompagnant le dessus dans la section qui suit). Confirmant un dĂ©faut principal dĂ©jĂ  constatĂ© dans ses prĂ©cĂ©dentes gravures, Chantal Santon n’articule pas – mĂȘme si ses vocalises sont aĂ©riennes et d’une fluiditĂ© toute miellĂ©e ; la Française ne partage pas cette diction piquante qui fait tout le sel de sa consƓur Daniela Skorva, ex laurĂ©ate du Jardin des voix de William Christie (sĂ»retĂ© idĂ©ale du Quia beneplacitum du Cantate Dominum). Le meilleur dramatique et expressif du choeur se dĂ©voile dans la rhĂ©torique maĂźtrisĂ©e du choeur spectaculaire « Ipsi videntes  » : acuitĂ© perçante du choeur et surtout agilitĂ© prĂ©cise de l’orchestre. L’un des apports de l’album tient au choix des Motets : ce Magnus Dominus de 1734, est le moins connu ; dans l’écriture, moins spectaculaire que les autres (malgrĂ© l’Ipsi videntes prĂ©cĂ©demment citĂ© et sa fureur chorale), ne dĂ©ployant pas ce souffle expressif d’une sĂ©quence Ă  l’autre.

DEFIS RELEVÉS. La plus grande rĂ©ussite s’impose dans les deux Motets du cd2 : Cantate Domino (1742) et Nisi Dominus (1743). Le geste s’impose Ă  l’orchestre : ample, suave, d’une articulation souveraine (dĂ©but du Nisi ; intĂ©rioritĂ© calibrĂ©e dans Cantate Domino et le solo de violoncelle de l’exaltabunt
). Vocalement, il est heureux que le chef ait dĂ©fendu l’option de solistes français car ici c’est la langue et sa dĂ©clamation naturelle qui articulent tout l’édifice musical. Le sens du verbe, l’intelligence rhĂ©torique et discursive, la mise en place se distinguent indiscutablement. Et jusque lĂ  instable, la haute-contre Jeffrey Thompson reprend le dessus avec un panache recouvrĂ© dans la tenue prosodique hallucinante de l’ultime Ă©pisode de Cantate Domino. Le Trio du mĂȘme motet s’impose comme une autre rĂ©vĂ©lation : 3 voix tĂ©moins qui touchent par leur humanitĂ© terrassĂ©e (Ad Alligandos Reges – expression de la force des Ă©lus de Dieu-, dont l’expressivitĂ© Ă  trois, sonne comme un temps dramatique suspendu d’un profondeur inĂ©dite).

VIDAL Mathias haute contre tenor francais portrait critique presentation classiquenews accueilARDENT, PERCUTANT MATHIAS VIDAL. Dans le Nisi Dominus, on ne saurait trop souligner la justesse stylistique des deux solistes dans ce sens, Alain Buet et Mathias Vidal, dont l’assise et l’expressivitĂ© mesurĂ©e alliĂ©es Ă  un exemplaire sens du verbe apportent un Ă©clairage superlatif sur le plan de l’incarnation : la couleur et le timbre font de chacun de leur rĂ©cit non pas une dĂ©claration/dĂ©clamation sophistiquĂ©e et pĂ©dante, mais un tĂ©moignage humain, fortement individualisĂ©, Ă©clat intĂ©rieur et drame intime que ne partagent absolument pas leur partenaires, surtout fĂ©minins (autant de caractĂšre distincts qui font d’ailleurs l’attrait particulier du duo dessus / basse-taille et choeur du « Vanum est vobis »). Le rĂ©cit pour haute-contre : « Cum delectis » affirme la maĂźtrise stupĂ©fiante de MATHIAS VIDAL dans la caractĂ©risation, l’éloquence, l’articulation, le style. Le chanteur diffuse des aigus tenus, timbrĂ©s, mordants d’une intensitĂ© admirable. Certes acide parfois (ce que nous apprĂ©cions justement par sa singularitĂ© propre), le timbre du Français projette le texte avec une franchise et une clartĂ© exemplaire (« merces fructus ventris » ), trouvant un Ă©quilibre idĂ©al entre drame et ferveur : Mathias Vidal mord dans chaque mot, en restitue la saveur gutturale, le jeu des consonnes avec une rare intelligence
 expression la plus juste d’un texte de certitude qui cĂ©lĂšbre la gĂ©nĂ©rositĂ© divine ; Ă  ses cĂŽtĂ©s, chef et orchestre offrent le meilleur dans cette vision lumineuse, prĂ©cise, d’une architecture limpide et puissante. Toute la modernitĂ© Ă©ruptive et spectaculaire de Mondonville Ă©clate littĂ©ralement dans le choeur « Sicut sagittae » dont le chef fait un duo passionnant entre chanteurs (droits, sĂ»rs, lĂ  aussi d’une prĂ©cision collective parfaite) et orchestre. Plus habitĂ© et sĂ»r sur le plan de la justesse, Jeffrey Thompson – qui a chantĂ© sous la direction de William Christie dans le motet In Convertendo (absent du prĂ©sent coffret), convainc davantage (moins exposĂ© dans les aigus) dans le Non confundetur final, qui n’est que verbe et travail linguistique, un prolongement du gĂ©nie du Rameau de PlatĂ©e. Chef, chanteurs, instrumentistes prennent tous les risques dans cette sĂ©quence oĂč ils se lĂącheraient presque, alliant souffle et majestĂ©, deux qualitĂ©s qui faisaient la rĂ©ussite des Arts Flo.

vasgehyi gyorgy maitre du baroque francais review presentation critique classiquenews 7564039_49590ebf43acd665399c35834a4ee143_wmCOMPLEMENT ESSENTIEL. VoilĂ  donc un coffret qui complĂšte notre connaissance des Grands Motets de Mondonville, rĂ©vĂ©lant la science dramatique et fervente de deux opus moins connus : Magnus Dominus de 1734 et Cantate Domino de 1742. Une lecture superlative malgrĂ© les petites rĂ©serves exprimĂ©es. De toute Ă©vidence, c’est le goĂ»t et la mesure du chef György Vashegyi qui s’imposent ici par son intelligence, sa probitĂ©, sa passion de la clartĂ© expressive. DĂ©sormais Ă  Budapest rĂšgne une comprĂ©hension exceptionnelle du Baroque Français : c’est le fruit d’un travail spĂ©cifique dĂ©fendu par un connaisseur passionnant. Superbe rĂ©alisation qui rend justice au gĂ©nie de Mondonville. N’hĂ©sitez plus, s’il vous manquait un argument ou un prĂ©texte pour un prochain sĂ©jour Ă  Budapest, profitez d’un concert du chef György Vashegyi au MUPA (salle de concerts nationale) pour visitez la citĂ© hongroise, nouveau foyer baroque Ă  suivre absolument. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2016.

 

 

 

CLIC-de-classiquenews-les-meilleurs-cd-dvd-livres-spectacles-250-250CD, compte rendu critique. Mondonville : Grands Motets. György Vasgheyi. 2 cd Glossa GCD 923508 – DurĂ©e : 43:20 + 52:47 – Enregistrement Ă  Budapest (BĂ©la BartĂłk National Concert Hall, MÜPA), Hongrie, les 2-4 novembre 2015. TrĂšs bonne prise de son, claire, aĂ©rĂ©e, respectant l’équilibre soistes, choeurs, orchestre dĂ©fendu dans son geste et son esthĂ©tique par le chef hongrois, György Vashegy. Un prochain concert Ă  Versailles est annoncĂ© au second semestre 2016, prochain Ă©vĂ©nement au concert prĂ©sentĂ© par ChĂąteau de Versailles spectacles. A suivre prochainement sur classiquenews.com

 

 

 

JEAN-JOSEPH DE MONDONVILLE : Grands Motets

CD I
De profundis (1748)
01 ChƓur: De profundis clamavi
02 RĂ©cit de basse-taille: Fiant aures
03 RĂ©cit de haute-contre: Quia apud te propitiatio
04 ChƓur: A custodia matutina
05 RĂ©cit de dessus: Quia apud Dominum
06 RĂ©cit de dessus et chƓur: Et ipse redimet IsraĂ«l
07 ChƓur: Requiem éternam

Magnus Dominus (1734)
08 RĂ©cit de haute-contre et chƓur: Magnus Dominus
09 RĂ©cit de dessus: Deus in domibus ejus cognoscetur
10 ChƓur: Ipsi videntes sic admirati sunt
11 RĂ©cit de dessus: Secundum nomen tuum
12 RĂ©cit de dessus et chƓur: LĂŠtetur mons Sion
13 Duo de dessus: Quoniam hic est Deus
14 ChƓur: Gloria Patri

CD II
Nisi Dominus (1743)
01 RĂ©cit de basse-taille: Nisi Dominus
02 Duo de dessus et basse-taille et chƓur: Vanum est vobis
03 RĂ©cit de haute-contre: Cum dederit dilectis
04 ChƓur: Sicut sagitté
05 Duo de basses-tailles: Beatus vir
06 Air de basse-taille et chƓur: Non confundetur

Cantate Domino (1742)
07 ChƓur: Cantate Domino
08 Duo de dessus: LÊtetur Israël
09 RĂ©cit de haute-contre: Adorate et invocate
10 RĂ©cit de haute-contre et chƓur: Laudent nomen ejus
11 RĂ©cit de dessus: Quia beneplacitum
12 RĂ©cit de basse-taille: Exultabunt sancti in gloria
13 ChƓur: Exaltationes Dei
14 Trio de dessus, haute-contre et basse-taille: Ad alligandos Reges
15 ChƓur: Gloria Patri
16 Duo de haute-contre et basse-taille et chƓur: Sicut erat in principio

—

Chantal Santon-Jeffery, dessus
Daniela Skorka, dessus
Mathias Vidal, haute-contre
Jeffrey Thompson, haute-contre
Alain Buet, basse-taille
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, direction musicale

 

 

 

 

 

Approfondir
Retrouvez le ténor Mathias VIDAL :

La Finta Giardiniera (Belfiore) Ă  l’OpĂ©ra de Rennes
30 mai – 7 juin 2016

Les Indes Galantes de Rameau (Don Carlos, Damon)
Ivor Bolton, direction
OpĂ©ra d’état de BaviĂšre, Munich
les 24, 26, 27, 29 et 30 juillet 2016

Le Carnaval de Venise, Campra.
Prague, le 4 août

MATHIS VIDAL en vidéo

Gala Lully Ă  la Galerie des Glaces de Versailles
Production ChĂąteau de Versailles Spectacles

Cantates pour le Prix de Rome de Max d’Ollone (2013)

Atys de Piccinni : répétitions

Atys de Piccinni : représentations (2012) -reportage vidéo © studio CLASSIQUENEWS 2012

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Compte rendu, concert. Royaumont. RĂ©fectoire de l’Abbaye, le 11 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Les Arts Florissants. William Christie, direction.

christie-bill-william-grands-motets-rameau-concerts-2014C’est dans la majestueuse salle du RĂ©fectoire de l’Abbaye de Royaumont que Willam Christie, le chƓur et l’orchestre de ses Arts Florissants ont clĂŽturĂ© leur tournĂ©e estivale autour des Grands Motets.  Une salle comble attendait  religieusement l’arrivĂ©e des artistes sur la grande estrade montĂ©e en fond de la salle. AprĂšs une courte introduction orchestrale du Quam Dilecta de Rameau, la trĂšs belle voix de Rachel Redmond, jeune Ă©cossaise qui a dĂ©jĂ  bien compris toutes les subtilitĂ©s de la musique ramĂ©lienne, Ă©blouit le public. Rachel Redmond a le don d’enchanter mĂȘme avant ses premiĂšre notes, on dirait que la grĂące l’habite. La justesse et la souplesse de son chant sont remarquables, elle dispose d’une grande facilitĂ© pour rendre intelligible tous les ornements qui composent cette musique ; utilisant trĂšs peu de vibrato, elle arrive Ă  nourrir les notes longues par un lĂ©ger enrichissement du timbre, qui rend le texte et la ligne musicale d’une enivrante limpiditĂ©.

 

 

 

Rameau Ă  Royaumont

 

Arts Florissants 1

 

Tous les solistes choisis pour ce concert ont Ă©tĂ© remarquables : la jeune Katherine Watson qui possĂšde un chant bien plus dramatique, a trĂšs bien chantĂ© la partie de deuxiĂšme soprano. MalgrĂ© une voix aussi aiguĂ« que Rachel Redmond, elle a su assumer chacune de ses parties, avec une grande intelligence, en veloutant son timbre pour mieux servir les envolĂ©es de la soprano 1. Marc Mouillon et Cyril Auvity, deux sublimes chanteurs et complices des Arts Florissants confirment qu’ils sont des rĂ©fĂ©rences pour le style français du 18Ăšme siĂšcle.

Le trĂšs jeune chanteur basse Cyril Costanzo est une belle recrue du Jardin des Voix, il possĂšde dĂ©jĂ  une belle prĂ©sence vocale, son chant est toujours vivant et soucieux de son rĂŽle d’accompagnateur : il faut vraiment  le fĂ©liciter.

Le ChƓur des Arts Florissants dĂ©ploie une pĂąte sonore ronde et bien puissante, qui a pu remplir la vaste salle choisie pour ce concert. Le pupitre de dessus ainsi que les hautes contres ont une magnifique prĂ©sence vocale. Le choix d’avoir pris tous les solistes dans les parties du chƓur permet d’avoir un groupe vocal qui parfois va bien au-delĂ  des attentes, ce choix reste tout de mĂȘme dangereux, car le programme Ă©tait long et les voix solistes peuvent se fatiguer en cours de programme.

La voix de Rachel Redmond est restĂ©e trĂšs prĂ©cise tout au long du concert, mais pour le dernier motet du (In Convertendo de Rameau) sa puissance et souplesse avaient considĂ©rablement diminuĂ©. Dommage car l’Ɠuvre qui clĂŽturait le concert est sans doute le Motet le plus grandiose de Rameau, celui, -fait unique parmi les quatre motets- qu’il a retouchĂ© dans sa maturitĂ© pour un concert parisien au Concert Spirituel.

William Christie a choisi de ne pas regrouper le chƓur par pupitres, mais il a souhaitĂ© sĂ©parer tous les pupitres, en intercalant voix graves et voix aiguĂ«s. Cette disposition est fort intĂ©ressante, mais non sans risque : on gagne en spatialitĂ© et on oblige Ă  chaque chanteur de bien intĂ©grer sa partie. Mais il y a toujours un danger d’avoir de petit dĂ©calage dans les parties ornementales. De plus, toutes les entrĂ©es fuguĂ©es n’ont pas le mĂȘme impact sonore quand le chƓur est organisĂ© par un pupitre uni. Les violons n’ont pas montrĂ© une grande prĂ©cision dans ce programme, malgrĂ© tout le talent et l’expĂ©rience de Florence Malgoire en violon solo : la musicienne n’a pas su enthousiasmer son pupitre ; un jeu trop uniforme rĂšgne et les prises de parole indispensable dans les mesures de rĂ©ponse au chƓur Ă©tait trop semblables aux parties d’accompagnement.

La seule prĂ©sence du Maestro fait exalter tout musicien qui aime la musique française : il insuffle une vitalitĂ© qui a fait du concert un moment privilĂ©giĂ©. A la tĂȘte de ses troupes, le fondateur des Arts Florissants, par son engagement, sa sensibilitĂ©, ses prises de risques (inimaginables chez d’autres) demeure un modĂšle dans ce rĂ©pertoire.

Compte rendu, concert. Royaumont. RĂ©fectoire de l’Abbaye, le 11 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Les Arts Florissants. William Christie, direction.

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle royale, le 7 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Solistes, choeur et orchestre des Arts Florissants. William Christie, direction.

christie-bill-william-grands-motets-rameau-concerts-2014L’ADN des Arts Florissants. Dans un programme qui correspond Ă  l’ADN des Arts Florissants, William Christie, inĂ©galable, irremplaçable chez Rameau et dans le genre du Grand Motet français (car c’est lui qui en a proposĂ© en pionnier dĂ©fricheur les enregistrements les plus exaltants Ă  ce jour), offre ici un remarquable concert sous la voĂ»te de la Chapelle royale de Versailles. Le dĂ©cor pierre et or du vaisseau architectural, dernier chantier du chĂąteau de Louis XIV, s’accorde idĂ©alement aux oeuvres aussi spectaculaires et virtuoses que raffinĂ©es et intĂ©rieures, signĂ©es Rameau et Mondonville. Le premier Dijonais, le second Narbonnais permettent au XVIIIĂš, l’essor inouĂŻ du genre, crĂ©Ă© et enrichi au XVIIĂš comme l’Ă©quivalent français de la cantate germanique : mais avec Rameau, la forme saisit par sa dĂ©mesure, son Ă©lĂ©gance, sa majestĂ©, sa poĂ©sie exubĂ©rante, d’une justesse poĂ©tique inĂ©galĂ©e qui montre, avant son premier opĂ©ra de 1733 (le fabuleusement scandaleux Hippolyte et Aricie), sa maturitĂ© musicale, dĂ©jĂ  prĂȘte pour traiter et rĂ©former l’opĂ©ra. De son cĂŽtĂ©, Mondonville, son cadet (nĂ© en 1711 quand Rameau est nĂ© en 1683), a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par William Christie en un disque lĂ©gendaire (enregistrĂ© en 1997) qui fut dĂ©cisif pour l’estimation juste du compositeur et qui dĂ©jĂ  regroupait ses 3 Grands Motets. De fait, alterner les deux compositeurs, montrent les secrets de leur rĂ©ussite toujours vivace (cf les applaudissements et l’enthousiasme du public Ă  la fin du concert) : flamboyance de la forme, extrĂȘme raffinement de l’orchestration, noblesse et humanitĂ© des mĂ©lodies, sans omettre un dramatisme thĂ©Ăątral dans l’illustration des images narratives imposĂ©es par le texte de l’Ancien Testament ainsi mis en musique. Ici, aux images des textes convoquant le miracle et le surnaturel divin rĂ©pond une musique idĂ©alement inspirĂ©e.

Rameau, maĂźtre Ă  danser par William ChristieL’opĂ©ra Ă  l’église. Entre spectaculaire surnaturel et audace stylistique, l’exemple le plus significatif en serait dans In exitu Israel (Psaume 113, 1753 de Mondonvile), l’Ă©pisode flamboyant de la fuite de la mer et de la remontĂ©e des eaux du Jourdain : une sĂ©quence qui convoque tous les effets de l’opĂ©ra Ă  l’Ă©glise et exprime au plus prĂšs le spectacle impressionnant des phĂ©nomĂšnes surnaturels dĂ©crits par la Bible, eux-mĂȘmes signes de la volontĂ© divine : Mondonville s’y distingue nettement par son imagination fertile, intensĂ©ment dramatique, portĂ©e par l’Ă©loquence foisonnante de l’orchestre et surtout la parole exacerbĂ©e, agissante du choeur dont William Christie favorise en maĂźtre absolu de ce rĂ©pertoire, la fluiditĂ© mordante, l’engagement bondissant et dansant qui font du grand Motet, son immense succĂšs au Concert Spirituel (dont Mondonville Ă©tait le chef d’orchestre). La houle chorale convoque des effets qui pourraient ĂȘtre ceux d’une tempĂȘte ou d’un tonnerre Ă  l’opĂ©ra : le dĂ©chaĂźnement des Ă©lĂ©ments marins et fluviaux du Psaume 113 (moins de 3 mn de suractivitĂ© chorale inĂ©dite), sont d’ailleurs prĂ©figurĂ©s dĂšs le Motet de Mondonville que jouent prĂ©cĂ©demment Les Arts Florissants (Elevaverunt flumina du Dominus Regnavit). L’exultation collective accordĂ©e Ă  un remarquable souci du verbe, son intelligibilitĂ© comme sa couleur et son caractĂšre, laisse le public littĂ©ralement 
 sans voix. Et quand succĂšde aux accents choraux, le suave larghetto en rondeau pour haute-contre : “Montes exultaverunt”, d’une grĂące aussi Ă©lĂ©gante que naturelle, la sincĂ©ritĂ© Ă©lĂ©gantissime qu’y affirme Cyril Auvity, rappelle combien ici, alliance idĂ©alement rĂ©alisĂ©e, on verse constamment entre dramatisme Ă©pique et priĂšre individuelle. D’autant que dans cet Ă©pisode pour voix soliste, les images du texte ne manquent non plus d’intensitĂ© ni d’invention visuelle (“les monts sautĂšrent comme des bĂ©liers”)…

Rameau 2014 : les Grands Motets par Bruno Procopio, William ChristieRameau superlatif. MĂȘme affinitĂ© superlative avec les deux Grands Motets de Rameau (Quam dĂ©lecta puis In convertendo) : si Mondonville bĂ©nĂ©ficie de la voie dĂ©jĂ  ouverte par son aĂźnĂ©, Jean-Philippe, de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, rĂ©invente dĂ©jĂ  tout un vocabulaire dont on a toujours pas bien mesurĂ© la modernitĂ©, l’insolente audace, le clair esprit d’expĂ©rimentation formelle… comme Monteverdi en 1611 quant il concevait le vaste laboratoire musical et sacrĂ©, et lui aussi si thĂ©Ăątral des VĂȘpres de la Vierge. Rameau n’est pas encore cĂ©lĂšbre et n’a pas Ă©crit d’opĂ©ras mais comme organiste de nombreuses paroisses (Dijon, Clermont, Saint-Etienne, Lyon), il a l’occasion de faire valoir sous la voĂ»te, sa prodigieuse inventivitĂ© et un tempĂ©rament dĂ©jĂ  taillĂ© pour le thĂ©Ăątre.

L’argument de ce soir outre le trĂšs haut degrĂ© d’implication partagĂ©e par tous les interprĂštes, demeure la collaboration des jeunes chanteurs laurĂ©ats des derniĂšres promotions du Jardin des voix : preuve Ă©loquente que « Bill » (qui a toujours eu une longueur d’avance) a eu raison de dĂ©fendre Ă  Caen un projet unique en France : assurer la relĂšve du chant baroque français oĂč aux cĂŽtĂ©s de la beautĂ© du timbre, ne comptent que deux Ă©lĂ©ments essentiels : intelligibilitĂ© linguistique, souplesse vocale. Ici rayonnent en particulier deux voix ardentes, juvĂ©niles, d’une intensitĂ© miraculeuse (et si bien employĂ©e tout au long du programme) : le soprano angĂ©lique, comme touchĂ© par la grĂące de l’Ă©cossaise Rachel Redmond (irrĂ©sistible dĂšs le premier verset de Quam dilecta tabernacula tua… comme dans l’accomplissement du Testimonia tua du Domine Regnavit de Mondonville), et la jeune basse française, Cyril Costanzo (lequel fait aussi toute la rĂ©ussite du dernier cd des Arts Florissants intitulĂ© Le Jardin de Monsieur Rameau, aux cĂŽtĂ©s de sa consoeur mezzo, absente ce soir, mais aussi rĂ©vĂ©lation du disque : Emilie Renard. Le cd Le Jardin de monsieur Rameau est CLIC de classiquenews). La franchise du timbre (Domine Deus virtutum exaudi… du mĂȘme Quam dilecta ; puis Magnificavit Dominus agere nobiscum… le Seigneur nous a glorifiĂ©s…), l’Ă©lĂ©gance naturelle du style, la volontĂ© de s’exprimer vers le public, comme la complicitĂ© (In convertendo : Trio vocal du Qui seminant in lacrimis…), et le plaisir du chanter ensemble, sont exemplaires et hautement dĂ©lectables. Ces deux tempĂ©raments Ă  suivre, incarnent l’esprit de famille et cette excellence qui constituent aujourd’hui, comme depuis toujours, l’identitĂ© artistique des Arts Flo.

Christie_William_dirigeant_rameau_faceD’une prĂ©sence habitĂ©e, chantant tous les textes avec ses musiciens et chanteurs, Bill renouvelle le miracle de ses disques pourtant antĂ©rieurs de plus de 10 ans
 Mais le Maestro dĂ©fend aussi un Mondonville d’une majestĂ© finement caractĂ©risĂ©e : qui saisit immĂ©diatement par la puissance trĂšs incarnĂ©e du choeur dont il obtient toutes les nuances expressives requises, ciselant l’articulation du texte au souffle impĂ©rieux comme l’intĂ©rioritĂ© du mystĂšre qui semble s’incarner dans le chant (trio masculin d’Etenim firmavit orbem terrae… “Car il a affermi le vaste corps de la terre”…).

Connaisseur depuis des annĂ©es de cette esthĂ©tique, entre opĂ©ra et intense ferveur, Bill se rĂ©vĂšle d’une absolue sincĂ©ritĂ© : articulant et ciselant la complexe architecture des Grands Motets, soulignant aussi tout ce qu’ils ont en commun. Rameau y laisse les traits dĂ©sormais inestimables de son jeune gĂ©nie musical ; Mondonville parfois plus sĂ©ducteur et donc plus dĂ©monstratif sait poursuivre le brio du MaĂźtre, dans la noblesse et la sincĂ©ritĂ©.

chapelle-concert-gauchePour conclure une soirĂ©e mĂ©morable, le chef fondateur des Arts Florissants joue un extrait de Castor et Pollux puis Tendre amour des Indes Galantes (par l’orchestre et le choeur) de Rameau : dernier geste nourri d’une exquise tendresse et qui rappelle la clĂ© de ce concert entre majestĂ© et sincĂ©ritĂ© : l’amour triomphant. Ce que rĂ©alise William Christie qui conquis par l’enthousiasme du public, lui adresse, bouquet en mains, un baiser imprĂ©vu, fraternel. Les concerts Ă  la Chapelle royale de Versailles sont parfois des expĂ©riences inoubliables. De toute Ă©vidence, celui ci en fait partie.

Versailles. Chapelle royale, le 7 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Solistes, choeur et orchestre des Arts Florissants. William Christie, direction.

CD. Grands Motets français. Desmaret, Campra, Rameau, Mondonville. Les Arts Florissants. William Christie (4 cd ERATO, 1994-2002)

grands motets francais william christie ERATOCD. Grands Motets français. Desmaret, Campra, Rameau, Mondonville par Les Arts Florissants, William Christie. Le coffret Erato tombe Ă  pic : fleuron de l’annĂ©e Rameau 2014, rĂ©capitulatif d’un legs discographique majeur, et tout autant, focus remarquablement persuasif sur un pan entier de notre rĂ©pertoire musical qui Ă©tait bien oubliĂ© jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1990
 jusqu’à ce que William Christie  ne s’en empare en dĂ©fricheur visionnaire et si justement inspirĂ© : le fondateur  et directeur musical des Arts Florissants rĂ©vĂšle l’humanitĂ© et la splendeur des Grands Motets français. Il en dĂ©voile mĂȘme l’exceptionnelle fortune aprĂšs les Lully et Lalande qui au XVIIĂšme en avaient portĂ© les fruits Ă  leur sommet expressif pour le faste de la Cour versaillaise de Louis XIV. Le dĂ©but du rĂšgne du Roi Soleil comme l’apparat quotidien de sa Chapelle s’expriment Ă©videmment dans l’essor du genre : le motet « à grand choeur » – selon la terminologie d’époque, incarne la solennitĂ© et la sincĂ©ritĂ© d’un rĂšgne qui se voyait universel et central. Or le coffret que (re)publie aujourd’hui ERATO, met en lumiĂšre la permanence voire l’évolution du genre qui dĂ©passe aprĂšs Louis XIV son cadre strictement versaillais.

C’est toute la pertinence du regard et du geste de William Christie et de ses flamboyants Arts Florissants, chƓur (si articulĂ©s et puissants) et instrumentistes (Ă©quilibre sonore somptueux) : le grand Motet suscite un intĂ©rĂȘt croissant du public, il est liturgique certes mais bientĂŽt jouĂ© pour les Ă©vĂ©nements religieux mais pas que (dynastiques et militaires
), applaudi surtout partout dans le royaume au Concert Spirituel et dans les acadĂ©mies en Province.

De plus orchestral, italianisant, et mĂȘme symphonique, le Grand Motet souligne l’ambition des auteurs inspirĂ©s par son langage et sa syntaxe : de la fin du rĂšgne de Louis XIV aux LumiĂšres, les enregistrements rĂ©alisĂ©s par William Christie illustre l’essor singulier de la forme tout au long du XVIIIĂšme : Campra, Desmaret, Rameau, Mondonville s’illustrent chacun dans sa propre Ă©criture, spectaculaire, sincĂšre, fervente.

William Christie dévoile le souffle irrésistible des Grands Motets


CLIC_macaron_2014Il y faut comme Ă  l’opĂ©ra, une maĂźtrise remarquable des grands effectifs. NĂ©s en 1660, quinquas Ă  la mort de Louis XIV, Desmaret et Campra insufflent au genre une couleur trĂšs personnelle ; d’autant plus dans le cas de Desmaret qui adresse en 1708 ses oeuvres depuis son exil Ă  Nancy, telle une formidable supplique au Souverain
 geste implorant et subtilement dĂ©monstratif comme Monteverdi lorsqu’ en 1611, il adressait ses VĂȘpres de la Vierge pour susciter l’intĂ©rĂȘt et la protection du Pape
 Pas de meilleur cadre fertile et Ă  fort potentiel, pour faire la preuve de ses capacitĂ©s. De fait, Louis XIV les apprĂ©cia et Desmarets put ĂȘtre fier de gagner cette Ă©preuve musicale.

Campra, mort en 1744 succĂšde Ă  Lalande comme sous-maĂźtre de chapelle Ă  Versailles en 
 1723.  Il est dĂ©jĂ  sexagĂ©naire : il recycle alors nombre de grands motets initialement Ă©crits pour les CathĂ©drales d’Aix et de Paris.

Rameau jean-philippe anniversaireNĂ© en 1683, dĂ©cĂ©dĂ© il y a 250 ans en 1764, l’infatigable et rĂ©formateur Rameau, en son gĂ©nie expĂ©rimental, « ose » le genre Motet avant l’opĂ©ra : de fait, ses Grands Motets, probablement composĂ©s pour Dijon, Lyon ou Clermont  et pour les salles de concert ou des Ă©vĂ©nements encore imprĂ©cis, attestent de sa maestriĂ  alors mĂȘme qu’il est jeune et qu’il ne s’est pas encore fixĂ© Ă  Paris (1722) : harmonie audacieuse, Ă©criture chorale Ă©poustouflante, airs italianisants d’une virtuositĂ© jamais vue jusque lĂ , les Grands Motets de Rameau Ă©tonnent et saisissent toujours par leur exceptionnelle et flamboyante originalitĂ©.

Rameau, maĂźtre Ă  danser par William ChristieSur les traces du moderne Rameau, Mondonville nĂ© en 1711 et mort en 1772, de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration que Louis XV, affirme comme Rameau, lequel est a lors engagĂ© sur le terrain de l’opĂ©ra, l’essor intact du genre Motet comme un cadre spectaculaire, propice au merveilleux et Ă  l’inĂ©dit. L’In exitu Israel, le De profundis – pourtant conçus pour la voĂ»te sacrĂ©e-, affirment l’éclat d’un nouveau gĂ©nie du genre, miraculeux en 1750 ; ils sont applaudis au concert, hors du contexte religieux : au Concert Spirituel, au Concert de Lille (le Dominus regnavit est d’ailleurs Ă©crit pour la salle lilloise), jamais les grands motets n’ont Ă©tĂ© aussi cĂ©lĂ©brĂ©s  par un large public de nouveaux mĂ©lomanes. La syntaxe des Grands Motets atteint un  raffinement inouĂŻ, une caractĂ©risation prĂ©cise de chaque verset comme le ferait un peintre d’histoire ; tout y est proche du texte, la musique en articule le souffle narratif, la suggestion spectaculaire (le reflux du Jourdain dans l’In exigu Israel vaut bien tempĂȘtes et tremblements de terre dĂ©crits exprimĂ©s par Rameau dans ses opĂ©ras). L’orchestre, Ă  partir de Rameau y gagne comme Ă  l’opĂ©ra, une ampleur progressive, souvent aux couleurs et accents irrĂ©sistibles.

Christie William portrait 290Ardent dĂ©fenseur de ce rĂ©pertoire, quasiment oubliĂ© avant qu’il ne s’y soit penchĂ©, William Christie saisit ici par la cohĂ©rence d’une regard qui s’étend sur des dĂ©cennies et que le coffret dans son exhaustivitĂ© recouvrĂ©e met en lumiĂšre : Ă  partir des annĂ©es 1990, le fondateur des Arts Florissant se dĂ©voue de toute son Ăąme Ă  la restitution complĂšte des Motets Ă  grand choeur, avec une ivresse sensuelle et un dramatise thĂ©Ăątral qui sait aussi prĂ©server la profondeur voire l’humaine sincĂ©ritĂ© des partitions. DĂšs 1994, ses Grands Motets de Rameau Ă©tonnent par leur dĂ©mesure flamboyante, leur autoritĂ© harmonique, leur audace formelle servies par un plateau de solistes indiscutables et des choeurs articulĂ©s, cohĂ©rents, dĂ©clamatoires
 saisissants. MĂȘme rĂ©ussite totale en 1996 pour un autre choc : Mondonville 
 dont alors on ne connaissait pas jusqu’au nom, et encore moins, au sein du grand public, les Ɠuvres pourtant frappantes par leur imagination : un sens de la grandeur et de la caractĂ©risation qui ne dĂ©pare pas aux cĂŽtĂ©s de l’immense Rameau. C’est dire. Puis comme remontant le temps et le fil d’une source impressionnante par la qualitĂ© des Ă©critures rĂ©vĂ©lĂ©es, Bill l’enchanteur ressuscite ce thĂ©Ăątre fervent de Desmaret (Grands Motets Lorrains de 1708 donc) en 1999, et les piĂšces non moins prenantes de Campra en 2002. Les 4 cd de ce coffret incontournable expriment l’Ɠuvre dĂ©cisive d’un chef de premier plan, sachant rĂ©unir autour de lui, une Ă©quipe inspirĂ©e, habitĂ©e, convaincante de bout en bout. Outre la majestĂ©, les Arts Florissants ici Ă  leur meilleur, ont la grĂące et l’humanitĂ© : une offrande interprĂ©tative qui Ă©blouit encore.  Coffret Ă©vĂ©nement.

CD. Grands Motets français. Desmaret, Campra, Rameau, Mondonville. Les Arts Florissants. William Christie (4 cd ERATO, 1994-2002).

agenda

Les Arts Florissants et William Christie sont en tournĂ©e en 2014 dans un programme mĂȘlant Grands Motets de Rameau et de Mondonville (avec une distribution prometteuse lĂ  encore comprenant quelques uns des derniers laurĂ©ats du Jardin de Voix, l’acadĂ©mie vocale fondĂ©e par William Christie et qui en rĂ©sidence tous les deux ans au ThĂ©Ăątre de Caen) : le 2 octobre Ă  la CitĂ© de la musique Ă  Paris, le 7 octobre Ă  la Chapelle royal de Versailles

 

Les Grands Motets de Rameau et Mondonville par William Christie

Rameau_Joseph_Aved-Portrait_de_Jean-Philippe_Rameau_vers_1728Rameau, Mondonville : les Grands Motets en concert. William Christie. 22>29 juillet 2014.  Lessay, Salzbourg, Beaune, Londres… En 2014, l’agenda des concerts met en avant l’inspiration sacrĂ©e de Rameau ; Un interprĂšte d’exception offre sa vision des Grands Motets de Rameau mis en perspective avec ceux de son cadet, Mondonville : William Christie. C’est le maĂźtre pour tous, pionnier de la reconnaissance de Rameau en France et dans le monde, et son meilleur serviteur, le plus inspirĂ©, Ă  la tĂȘte de ses fascinants Arts Florissants
 Bill l’enchanteur dirige 4 dates (les premiĂšres d’une vaste tournĂ©e internationale qui dĂ©bute donc en France et en Europe Ă  partir du 22 juillet et passe par Lessay, Salzbourg, Beaune puis Londres… voir dĂ©tail de la tournĂ©e, dates et lieux en fin d’article ). Avant d’ĂȘtre le gĂ©nie de l’opĂ©ra, Rameau, tĂącheron plus ou moins connu, plus ou moins apprĂ©ciĂ© pour ses Ă©carts imprĂ©visibles Ă  l’orgue (ses improvisations fascinent et terrifient Ă  la fois par leurs audaces) dans plusieurs paroisses Avignon, Clermont-Ferrand, Montpellier, Dijon
, apprend, perfectionne son mĂ©tier. Avant Paris (rejoint en 1722), le compositeur prĂ©pare son sĂ©jour Ă  la Cour, traitant dĂ©jĂ  la forme officielle (Lullyste) du grand motet. InspirĂ© par le cĂ©rĂ©monial liturgique officiel dont celui royal, pour l’Ordinaire des Messes, Rameau s’intĂ©resse au genre qu’il renouvelle considĂ©rablement avec cette touche dramatique, cette science harmonique et mĂ©lodique dont il a le secret. C’est un poĂšte du verbe biblique et un architecte dans l’Ă©criture chorale, instrumentale (dĂ©jĂ  d’un souffle symphonique). Le dijonnais enrichit sensiblement le genre qu’avant lui, Lully et Dumont ont portĂ© Ă  Versailles en une forme accomplie.

Solennité et profondeur du Rameau sacré

TournĂ©e. William Christie dirige Belshazzar de HaendelEn d’autres termes, pas encore auteur lyrique, Rameau importe dĂ©jĂ  l’opĂ©ra Ă  l’église : ses motets offre une ambition des moyens expressifs jamais vue jusque lĂ . D’un corpus certainement plus Ă©tendu Ă  l’origine, il nous reste principalement trois motets, d’un souffle et d’une portĂ©e lĂ  aussi visionnaires, dont l’expressivitĂ© et les audaces musicales annoncent les grandes rĂ©alisations Ă  l’opĂ©ra, Ă  partir des annĂ©es 1730 (1733: crĂ©ation scandaleuse d’Hippolyte et Aricie). A l’église, Rameau apprend et perfectionne le mĂ©tier. A l’opĂ©ra, il rĂ©vĂšle son gĂ©nie.
VĂ©ritable acte de ferveur, volontiers thĂ©Ăątral, le grand motet d’une durĂ©e moyenne de 20 mn ouvre la messe, avec faste et solennitĂ© (rĂ©unissant chƓur, solistes et orchestre). Lui succĂšde, piĂšce plus intime, le petit motet pour solistes et basse continue. Enfin, conclusion majestueuse, propre Ă  la monarchie française, le Domine salvum fac regem apporte une fin digne du cĂ©rĂ©moniel royal.
Trois piÚces majeures ont subsisté à ce jour (une quatriÚme Exultet coelum laudibus avait été redécouverte puis disparut de nouveau) : In Convertendo, Deus noster refugium, Quam dilecta tabernacula.


Tournée des Arts Florissants, William Christie
9 dates : du 22 juillet au 11 octobre 2014
Christie William portrait 290De son cÎté William Christie, maßtre incontestable de la dramaturgie ramiste, alterne les motets de Rameau avec ceux de son successeur Mondonville dont il partage la qualité des mélodies et le sens de la caractérisation dramatique : Dominus Regnavit et In exigu Israel sont mis en regard avec deux motets de Rameau : Quam dilecta et In convertendo Dominus.
DĂ©jĂ  abordĂ©s au concert et au disque (sublime rĂ©alisation), les motets de Mondonville permettent Ă  Bill d’affiner encore son geste musical, dĂ©voilant chez le Narbonnais, une thĂ©ĂątralitĂ© palpitante hĂ©ritiĂšre des accomplissements de son aĂźnĂ© Rameau : solennitĂ© mais humanitĂ©, ferveur et raffinement, vivacitĂ© prodigieuse, construction harmonique audacieuse, articulation du verbe ciselĂ©e, mordante, agissante. Sans Ă©lĂšves directs, Rameau a su transmettre sa gĂ©niale crĂ©ativitĂ© : Dauvergne comme Mondonville aprĂšs lui savent perpĂ©tuer son style autant orchestrale, chorale que vocale


Tournée Grands Motets de Rameau et de Mondonville
William Christie, direction
9 dates 2014 : Abbaye de Lessay (22 juillet) – Salzbourg (25 juillet) – Beaune (27 juillet) – BBC Proms (29 juillet) – puis aprĂšs l’Ă©tĂ© : CitĂ© de la musique (2 octobre) – Ambronay (4 oct) – Versailles (7 octobre) – Poissy (10 octobre) – Royaumont (11 octobre)

Toutes les infos sur le site des Arts Florissants William Christie

Les derniers enregistrements de William Christie et des Arts Florissants :

Belshazzar de Handel (CLIC de classiquenews)
Le Jardin de Monsieur Rameau (CLIC de classiquenews)

 

 

Pourquoi y aller ? Nos 3 raisons qui rendent ce programme en tournée, incontournable :
- Parce que le geste noble, élégant, raffiné de Bill (William Christie) reste inégalé chez Rameau.
- Le souffle dramatique des grands motets font des Motets de Rameau comme de Mondonville de véritables fresques lyriques et symphoniques.
- Pour l’annĂ©e Rameau 2014, aborder la ferveur ramĂ©lienne par son meilleur interprĂšte est un must absolu pour tout amateur de Baroque français.

rameau portraitD’In convertendo Ă  In exitu Israel… Le souffle biblique. Le programme dĂ©fendu par Les Arts Florissants en grand effectif met heureusement en regard deux musiciens experts dans l’Ă©criture ambitieuse associant chƓur, orchestre, solistes. Les Grands motets de Rameau et de Mondonville illustrent l’essor de la littĂ©rature sacrĂ©e en France au XVIIIĂšme siĂšcle.
D’une durĂ©e Ă©gale, In Convertendo du premier et In exitu Israel affirment la science et l’expertise dans la grande forme de Rameau (1683-1764) comme de son suiveur Mondonville. In Convertendo met en avant la soprano et son double (hautbois, pastoral et aĂ©rien), dialoguant avec le chƓur ; avant d’ĂȘtre l’immense compositeur d’opĂ©ras (Ă  partir de 1733 avec Hippolyte et Aricie), Rameau se montre Ă©lĂ©gant, virtuose dans les formes concertantes, en particulier dans le trio (pour baryton, soprano, tĂ©nor) souple et d’une Ă©loquence onctueuse (Qui seminant in lacrimis). Les choeurs y sont flamboyants, d’un contrepoint prĂ©cis, dansant, immensĂ©ment virtuoses lĂ  encore. Chaque dĂ©tail de l’orchestre, chaque intervention des solistes et du choeur relĂšve d’un esprit prĂ©cis qui a le souci de l’exactitude expressive et dramatique.
Rameau, maĂźtre Ă  danser par William ChristieMondonville (171-1772), aprĂšs Rameau, semble recueillir de son illustre aĂźnĂ© l’esprit de la grandeur mais aussi tout autant la profondeur et un sens de la noblesse tragique trĂšs emblĂ©matique du Versailles XVIIIĂšme. Le chant choral y atteint comme chez Rameau un flamboiement dramatique d’un souffle qui annonce les grandes fresques Ă  venir celles de Gossec et mĂȘme de Berlioz. Son Dominus Regnavit (choeur solennel ” Elevaverunt flumina “, synthĂ©tise depuis Lully, la ferveur piĂ©tiste individuelle au mĂȘme titre que l’arche grandiose des cĂ©lĂ©brations officielles.  “In exitu Israel ” (1753) est de loin le plus captivant, Ă©tourdissant par l’imaginaire poĂ©tique que son traitement musical suscite. Extrait du Psaume 113, le texte Ă©voque l’Ă©lĂ©ment marin Ă  l’Ă©poque de l’exode des IsraĂ©lites : d’abord description lente et statique (Mare vidit) puis rapide et intensĂ©ment dramatique lorsque les eaux se retirent en une sĂ©quence vocalement flamboyante digne des plus belles pages  lĂ©guĂ©es par Rameau, lui-mĂȘme maĂźtre des Ă©lĂ©ments (par ses nombreuses tempĂȘtes, tremblement de terre)… Le chƓur des Arts Florissants comme la direction nerveuse, Ă©lĂ©gantissime et finement caractĂ©risĂ©e du dramaturge Christie relĂšvent les dĂ©fis multiples de partitions parmi les mieux inspirĂ©es du baroque français. Choeur, orchestre, solistes expriment en images puissantes et violentes la force et le sens profond du rĂ©cit biblique.

Illustrations ci dessous : Rameau et Mondonville (DR)

 

 

 

Compte rendu, festival. Cuenca (Espagne, Castilla La Mancha). Le 19 avril 2014. Rameau: Grands Motets. Orchestre et choeur Les SiĂšcles. Maria Bayo, VĂ©ronique Bourin, Erwin Aros, Arnaud Richard
 Bruno Procopio, direction.

cuenca-2014-bandeau-logo-53-semana-580Les grands motets de Jean-Philippe Rameau sont l’équivalent pour le XVIIIĂš des VĂȘpres de Monteverdi au XVIIĂš : une Ɠuvre personnelle rĂ©vĂ©lant les possibilitĂ©s les plus invraisemblables de son auteur (gĂ©nial) et aussi dans sa dĂ©mesure expĂ©rimentale, un sommet offert Ă  l’histoire de la musique sacrĂ©e baroque (oĂč a t on vu prĂ©cĂ©demment une telle libertĂ© dans les formes et les combinaisons vocales comme chorales en France Ă  cette Ă©poque ?). En traitant un genre marquĂ© par l’esprit Grand SiĂšcle et Versaillais, illustrĂ© avant lui par Lully, Dumont, Delalande, Rameau s’empare donc trĂšs tĂŽt d’un rituel royal ambitieux dont il fait par sa trempe et sa fougue, un laboratoire d’idĂ©es et d’effets inĂ©dits. Mondonville aprĂšs lui s’en souviendra crĂ©ant aprĂšs lui, d’autres grands motets d’un souffle souverain eux aussi
 Il reste incroyable cependant que leur genĂšse soit mystĂ©rieuse: pour quel mĂ©cĂšne, Ă  quelle occasion les Motets furent-ils composĂ©s et crĂ©Ă©s ? OĂč et Ă  quelles dates prĂ©cises ? Nul ne le saura jamais sans doute. DatĂ©s avant l’installation de Rameau Ă  Paris (1722), et donc avant sa carriĂšre fulgurante comme compositeur d’opĂ©ras Ă  la cour de Louis XV, les Grands Motets concentrent cette furie inventive propre au crĂ©ateur, alors tĂącheron dans plusieurs Ă©glises et cathĂ©drales de France : Rameau excelle apparemment comme organiste douĂ©, au talent improvisateur reconnu (Ă  Dijon, Lyon, Clermont-Ferrand
). Comme le peintre Nicolas Poussin Ă  Rome dĂ©montre une maniĂšre de frĂ©nĂ©sie imaginative qui rĂ©volutionne la peinture acadĂ©mique nĂ©oclassique du XVIIĂšme (avec cette sensibilitĂ© si particuliĂšre Ă  la couleur et Ă  la nature), Rameau rĂ©alise ici dans les 3 motets concernĂ©s, un manifeste de ses possibilitĂ©s les plus audacieuses pour l’orchestre, les solistes, le chƓur. Rien n’égale dans ce corpus Ă©crit avant les opĂ©ras, l’ampleur de vue, le dramatisme lyrique et exacerbĂ©, l’invention formelle associant duos, trios, quatuor, solistes et choeur, relief instrumental (en particulier l’harmonie des bois : flĂ»tes, hautbois, bassons
). L’invention et le raffinement dĂ©fendu par Rameau reste saisissant en innovation et en trouvailles irrĂ©sistibles. C’est peu dire que les Grands Motets confirment le gĂ©nie architectural de Rameau, son Ɠuvre de thĂ©oricien, son immense sensibilitĂ© dramatique, sa sensibilitĂ© de poĂšte du sentiment ici au service de la ferveur. Ici, la thĂ©ĂątralitĂ©, le spectaculaire, l’ivresse tendre et la sensualitĂ© italienne s’y dĂ©veloppent avec un sens du raffinement, de la grandeur, absolument inouĂŻ.

 

 

Rameau restout XVIII gravureAutant dire que le cycle est l’un des plus complexes Ă  rĂ©aliser. Si les deux premiers jouĂ©s ce soir sont les plus anciens (Deus noster refugium et Quam dilecta, probablement Ă©crits Ă  Lyon dans les annĂ©es 1713-1715), In convertendo, le plus magistral du triptyque pour nous, et repris au Concert Spirituel en 1751, en reste la piĂšce maĂźtresse, tant par l’inspiration musicale que l’ambition de sa structure (en particulier le choeur final, Ă  la fois redoutable et spectaculaire). Il serait le volet central et principal d’un triptyque dĂ©jĂ  grandiose par son agencement gĂ©nĂ©ral.

 

 

Fureurs du Rameau prélyrique

En trop peu de temps de rĂ©pĂ©tition, le chef francobrĂ©silien Bruno Procopio assure l’un des concerts les plus convaincants du festival de Cuenca 2014. Il rĂ©unit ici l’orchestre français sur instruments anciens, Les SiĂšcles, en effectif resserrĂ© (soit moins de 15 instrumentistes), auxquels il a choisi le concours du violoniste Patrick Bismuth (premier violon) avec lequel il a enregistrĂ© une version rĂ©cente des PiĂšces de clavecin en concerts (1 cd Paraty).

 

 

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Le jeune maestro confirme ses affinitĂ©s avec la verve, la majestĂ©, l’immense invention d’un Rameau ici particuliĂšrement loquace et Ă©loquent, raffinĂ© et flamboyant. Articuler le texte latin, en exprimer l’ampleur dramatique, la finesse des accents tendres (solistes) ou fulgurants, rĂ©ussir la combinaison entre instruments (surtout les bois somptueusement insolents : saluons les musiciens des SiĂšcles ici, autres vedettes du concert), choeur, chanteurs solistes (associĂ©s en duos, trios, quatuors) est un dĂ©fi permanent, d’autant que le compositeur ne laisse jamais le prĂ©visible s’installer : il ose tout, surprend, redouble d’images expressives, de contrastes saisissants. Les solistes conviĂ©s honorent tous l’éclat et la profondeur de partitions saisissantes : le choix de Maria Bayo, diva ibĂ©rique cĂ©lĂ©brissime en Espagne et qui fait l’évĂ©nement de cette soirĂ©e Ă  Cuenca, – hier subtile et incandescente Calisto (dans l’opĂ©ra Ă©ponyme de Cavalli sous la direction de RenĂ© Jacobs, en une production lyrique signĂ©e Wernicke, devenue Ă  juste titre lĂ©gendaire) assume de son cĂŽtĂ©, toute l’ivresse lyrique de ses parties de soprano coloratoure avec son tempĂ©rament propre, un timbre charnel immĂ©diatement repĂ©rable, des aigus non forcĂ©s puissants qui de facto rĂ©alise totalement cette prĂ©sence de 
 l’opĂ©ra Ă  l’église.
Les autres solistes sont solides et plutĂŽt bien chantants : Arnaud Richard affirme sa noblesse grave de baryton-basse aguerri ; VĂ©ronique Bourin, en seconde soprano, excelle en une implication justement dosĂ©e ; le tĂ©nor ou haute-contre chilien Erwin Aros confirme sa flexibilitĂ© tendre Ă  l’élocution soignĂ©e (aboutissement de ses annĂ©es de formation au sein du CMBV Centre de musique baroque de Versailles) dans les airs qui demeurent les plus beaux et les plus Ă©lĂ©gants du cycle.

 

 

maria-bayo-cuenca-2014-Rameau-procopioAu clavecin ou debout pour diriger les pages chorales, le chef Bruno Procopio rĂ©cidive son aisance musclĂ©e, alliant prĂ©cision et fougue aprĂšs un prĂ©cĂ©dent Rameau rĂ©alisĂ© Ă  Caracas avec l’Orchestre Simon Bolivar (mais sur instruments modernes : ” Rameau in Caracas ” pages symphoniques tirĂ©es des opĂ©ras et ballets de Rameau, 1 cd Paraty). Le geste est sĂ»r, d’une efficacitĂ© au rythme soutenu, parfois trop rapide Ă  notre goĂ»t, prĂ©cipitant ainsi le dĂ©tail, minimisant le souffle et la dĂ©tente intĂ©riorisĂ©e
 au profit de l’énergie la plus conquĂ©rante. Mais c’est bien un Rameau fougueux et mĂȘme furieusement novateur ici qui s’exprime dans toute sa libertĂ©, son originalitĂ©, un tempĂ©rament irrĂ©sistible qui prĂ©figure dĂ©jĂ  toutes ses rĂ©ussites Ă  l’opĂ©ra. ImpĂ©tueux, vif, solaire, le jeune maestro frappe un grand coup Ă  Cuenca : son concert est particuliĂšrement applaudi par le public ibĂ©rique, heureux de (re)dĂ©couvrir la vitalitĂ© Ă©blouissante du Rameau le plus inventif, le plus prometteur, le plus jubilatoire. De sorte que ce concert Ă  Cuenca, est un superbe jalon de l’annĂ©e Rameau 2014.

 

 

bruno-cuenca-les-siecles-bruno-procopio-Rameau-grands-motetsCuenca (Espagne, Castilla La Mancha). Le 19 avril 2014. Rameau: Grands Motets. Orchestre et choeur Les SiĂšcles. Maria Bayo, VĂ©ronique Bourin, Erwin Aros, Arnaud Richard
 Bruno Procopio, direction.

Illustrations : © S.Torralba pour la SMR Cuenca 2014

Rameau 2014. Bruno Procopio dirige les Grands Motets

procopio_bruno_chemise_bleueRAMEAU 2014. Bruno Procopio dirige les Grands Motets Ă  Cuenca (Espagne), le 19 avril 2014.  Le Chef français aborde la flamme thĂ©Ăątrale des Grands Motets de Jean-Philippe Rameau : un volet sacrĂ© dans l’inspiration du compositeur français qui prĂ©lude Ă  ses accomplissements lyriques. Le concert clĂŽt le festival de musique sacrĂ©e Ă  Cuenca en avril 2014. InterprĂšte remarquĂ©, toujours exigeant de Rameau, le jeune chef et claveciniste Bruno Procopio doit Ă  ses racines latines (il est nĂ© brĂ©silien), un feu caractĂ©risĂ©, habile autant Ă  la finesse qu’à l’énergie communicante. Comme claveciniste, il a enregistrĂ© les PiĂšces pour clavecin en concerts, renouvelant l’inventivitĂ© et la libertĂ© d’une partition concertante majeure ; comme chef, il a dirigĂ© Ă  Caracas, les instrumentistes de l’Orchestre Simon Bolivar : une expĂ©rience musicale qui fut un dĂ©fi s’agissant de musiciens qui dĂ©couvrait alors le baroque français (et sur instruments modernes)
 En avril, Bruno Procopio participe aux cĂ©lĂ©brations Rameau 2014, offrant une nouvelle lecture des Grands Motets, en clĂŽture du festival de PĂąques Ă  Cuenca (SMR, Semana de Musica religiosa de Cuenca, Espagne, le 19 avril 2014), l’un des plus grands festivals europĂ©ens de musique sacrĂ©e. Entretien exclusif pour classiquenews.com.

Quelle vision souhaitez vous transmettre de Rameau en 2014 ?

J’ai commencĂ© Ă  aborder ce grand compositeur au disque en 2013, quand j’ai fait paraĂźtre deux albums que lui Ă©taient dĂ©diĂ©s, l’un comprenant les Ɠuvres orchestrales en dirigeant les Soloists of SimĂłn BolĂ­var Symphony Orchestra du Venezuela ; l’autre avec l’intĂ©grale des PiĂšces de clavecin en concerts. En clĂŽture de la Semana de Musica religiosa de Cuenca, ce 19 avril 2014, j’aborde pour la premiĂšre fois l’intĂ©grale des Motets de Rameau avec l’orchestre Les SiĂšcles (chƓur et orchestre), une formation que j’admire depuis des annĂ©es, fondĂ©e par le chef François-Xavier Roth. Pour moi, Rameau est sans doute le meilleur compositeur français du XVIII Ăšme siĂšcle et l’un de mes prĂ©fĂ©rĂ©s dans toute l’histoire de la musique. Rameau est un mĂ©lange d’art savant comme de profond enracinement du langage “français” insufflĂ© par Lully et ses contemporains.  Rameau reste encore un compositeur mĂ©connu du grand public français, j’espĂšre que 2014 permettra de rĂ©parer cette injustice.

A travers ses Grands Motets, en quoi Rameau renouvelle t-il le genre ?

Tous les Motets ont Ă©tĂ© composĂ©s dans sa jeunesse, avant son arrivĂ© Ă  Paris en 1722. La voix affirmĂ©e du compositeur est dĂ©jĂ  prĂ©sente dans les trois Motets mais un parfum du sud (l’Italie) est bien prĂ©sent dans la forme (comme l’attestent les duos, trio, les airs de virtuositĂ©). Le langage musical est trĂšs personnel, Ă©minemment français dans le traitement des ornements. Il est Ă©tonnant de voir comment ce jeune compositeur a posĂ© dĂ©jĂ  tous les jalons de son style en tant que compositeur dans ses grands motets. C’est comme s’il Ă©tait pressĂ© de montrer ce dont il est capable, et il y rĂ©ussit Ă  merveille. Dans le plus court des Motets (Quam Dilecta), Rameau arrive Ă  placer avec naturel la polyphonie chorale, des soli virtuoses, un trio. En Ă  peine vingt minutes, la partition offre un Ă©ventail complet de ses moyens expressifs. Le motet le plus important (In Convertendo) a Ă©tĂ© repris par ses soins au Concert Spirituel au printemps 1751. MalgrĂ© un important remaniement de l’Ɠuvre pour l’occasion, la critique a Ă©tĂ© sĂ©vĂšre, et le public apparemment déçu. En sachant que l’Ɠuvre comporte l’une des pages les plus rĂ©ussies de la musique sacrĂ©e française, grĂące Ă  ses chƓurs fabuleux, par sa diversitĂ© ausi, la critique nous semble ingrate et dĂ©placĂ©e, mais parfois il faut bien trois siĂšcles pour qu’un chef d’Ɠuvre soit reconnu Ă  sa juste valeur.

Bruno Procopio : les Grands Motets de Rameau Ă  Cuenca (Espagne)

Est-il pour vous ce grand symphoniste qui prépare déjà Berlioz, par son goût de la musique pure et des couleurs instrumentales ?

Au XVIIIĂšme siĂšcle chaque musique a sa fonction, mĂȘme si parfois elle doit ĂȘtre mondaine, donc je ne pourrais pas parler de musique pure dans l’absolu. En tout cas, sa musique pour orchestre reste avant-gardiste dans le traitement harmonique et dans l’originalitĂ© du traitement de la forme. Comme dernier survivant d’un style ancrĂ© dans les 17Ăšme et 18Ăšme siĂšcles, le plan qui lui est propre est celui de la Suite de Danses. Berlioz est l’hĂ©ritier de la nouvelle mode, celle des vĂ©ritables symphonistes français, tels Gossec, MĂ©hul, Lesueur… Si mes souvenirs son bons, Berlioz cite une seule fois Rameau dans ses Ă©crits. MalgrĂ© les 50 ans qui sĂ©parent la disparition de Rameau et les toutes premiĂšres Ɠuvres de Berlioz, il y a bien une nette rupture de point de vue.

Mais le gĂ©nie de Rameau fait d’un apparent passĂ©isme, la voie ouverte Ă  de nouvelles aventures musicales. Rameau pour moi a la mĂȘme importance et il reste aussi marginal que Carl Philipp Emanuel Bach Ă  son Ă©poque. AprĂšs Rameau, la Suite de danse sera supplantĂ©e par la musique italienne, quant au style Sensible crĂ©Ă© par CPE, il n’est qu’un appendice compris uniquement par ses admirateurs les plus proches et non des moindres : Mozart, Haydn, Beethoven.

Jouer Rameau sur instruments d’Ă©poque ou sur instruments modernes apporte quel bĂ©nĂ©fice pour un chef et pour les musiciens d’orchestre ?

Je pense que Rameau reste difficile mĂȘme pour un baroqueux averti : le langage est vraiment sophistiquĂ© et la vocalitĂ© n’est pas habituelle, donc il faut une grande connaissance du style pour apprivoiser les tournures propres au langage de Rameau. Concernant les Grand Motets, il y a une grande profusion d’ornements que nous devons Ă©tudier de prĂȘt pour savoir s’ils sont des “coulĂ©s ou des appoggiatures » par exemple, donc des notes jouĂ©es avant le temps, ou sur le temps.

Parmi les chefs qui vous ont prĂ©cĂ©dĂ©, quel serait celui qui a le mieux compris et servi l’esthĂ©tique de Rameau ? Et pourquoi ?

Je pourrais en citer plusieurs, mais celui qui aura vraiment marquĂ© l’interprĂ©tation, c’est William Christie avec ses innombrables disques dĂ©diĂ©s Ă  Rameau. Je les Ă©coute rĂ©guliĂšrement ; ils ont Ă©tĂ© trĂšs formateurs pour moi. L’Ă©lĂ©gance et l’Ă©quilibre de ses enregistrement sont un exemple pour tous les musiciens qui souhaitent aborder cette culture musicale.

Bruno Procopio dirige les Grands Motets de Rameau, à Cuenca (Espagne), en clîture du festival de musique religieuse, SMR Semana de Musica Religiosa de Cuenca, le 19 avril 2014, 20h (Auditorio). Les Grands Motets de Rameau. Maria Bayo, soprano. Solistes, chƓur et orchestre Les Siùcles. Bruno Procopio, direction.