CD, critique. MOZART : MITRIDATE, re di Ponto. Bevan, Banks… Classical Opera. Ian Page (4 cd Signum classics)

MITRIDATE MOZART ian page classical opera cd review critique cd classiquenews6927_CO_Mitridate-220x220CD, critique. MOZART : MITRIDATE, re di Ponto. Bevan, Banks… Classical Opera. Ian Page (4 cd Signum classics) . La production britannique a désormais tous les arguments défendus récemment par la compagnie très engagée fondée par Ian Page et ses instrumentistes sur instruments d’époque (period instruments). C’est peu dire que Mozart excelle dans la langue seria, ainsi ce Mitridate de jeunesse (1770, écrit à 14 ans) d’une finesse d’intonation où le sujet tiré de l’histoire romaine, n’est qu’un prétexte pour traiter ce en quoi le jeune compositeur salzbougeois rayonne encore et éblouit : l’expression moins des passions humaines que du sentiment. Une telle acuité ira en s’affinant encore jusqu’aux opéras géniaux, aboutis que sont Les Nozze di Figaro, Don Giovanni, Cosi fan tutte (soit la trilogie Da Ponte, propre aux années 1780, soit plus de 15 ans après).

Mozart adolescent ne peint pas des types interchangables mais déjà des personnalités et de tempéraments psychologiques qui se précisent de scènes en scènes, de recitativos en airs : voilà pourquoi il faut le tenir aujourd’hui comme le premier romantique, poète du cœur humain.
Mozart sur France MusiqueIci chacun implore, se languit, éprouve sur l’échiquier amoureux, ce labyrinthe que précédemment Vivaldi avait emprunté mais sur le mode de la folie et de l’extrême tension à travers la fable légué par L’Arioste, dans le périple d’Orlando / Roger.
Ici, au cœur de l’intrigue politique se joue la rivalité des deux fils de Mitridate, Farnace, l’aîné, traitre à son père ; le cadet Sifare, plus digne et loyal (en lequel le jeune Mozart s’est probablement identifié). Après moult péripéties, où les princesses Ismène et Aspasia sont tour à tour financées à Mitridate et à Farnace, éprouvant la constance morale du jeune Sifare, le clan familial se resoude face à la menace des Romains. Au terme des 3 actes, Mitridate meurt sur le champ de bataille, dominant les Romains, et pardonnant à ses deux fils, retrouve un semblant de grandeur royale… surtout, triomphe l’amour véritable : Sifare pourra épouser Aspasia.

La langue du jeune Wolfgang est encore très inspirée par la coupe frénétique des Vénitiens du début du siècle et surtout des Napolitains (Jommelli, Traetta…). On a ici la nomenclature typique des serias napolitains, avec 2 castrats : alto (Farnace) et soprano (Sifare), dans le rôle des deux fils de Mitridate.

Les chanteurs sont, certains malgré des moyens limités, très engagés sur le plan émotionnel. Ismène reste sincère (petite voix mais impliquée de Klara Ek) ; en ténor héroïque, moins vertueux, que soumis à ses affects les plus immédiats, Barry Banks convainc par sa versatilité et un chant fébrile, tendu, osant tout… insolence vocale et aigus francs expriment sous l’étoffe royale, une âme intuitive et animale qui palpite) ; la mezzo Miah Persson, pulpeuse, charnelle fait une Aspasia noble et ardente, d’un calme attendri : « Pallid ombre… », puis agile dans son air original, d’une virtuosité napolitaine standard (airs alternatifs originaux du cd4 : « Al destin », avec cependant des aigus vibrés); plus agité, mais très contrôlé vocalement, le Sifare de la soprano Sophie Bevan rayonne de sa voix juvénile et presque incandescente : le plus jeune fils de Mitridate, lui aussi perdu dans l’arène des sentiments, projette sa véritable nature troublée et très Sturm und Drang (« S’il rigor d’ingrate sorte »). Même implication pour le Farnace du contre-ténor Lawrence Zazzo : voix pourtant instable, mais l’intonation canalisée, malgré un timbre assez ordinaire fait un second fils de Mitridate (l’aîné de Sifare), plus mélancolique, contemplatif, dolent (« Già dagli occhi… »).
Le Marzio du ténor Robert Murray est parfois instable lui aussi mais comme ses partenaires, engagé, convaincu. Parmi les plus beaux airs, mentionnons grâce au travail de restitution de Ian Page, le duetto Sifare / Aspasia (Bevan / Persson), enregistré en « bonus » : « Si viver non degg’io », tout à fait emblématique de l’inspiration juvénile du jeune Mozart, tendre et déterminé : ardent.
IanPage-1-e1517575314281La révélation de cette lecture convaincante souligne cette tendresse amoureuse de l’écriture du jeune Mozart, qui ainsi attendrit l’austérité morale de la source du livret : Racine (Mithridate, 1672), chez lequel l’action héroïque, stoïque même dans le cas du souverain empoisonné, prime sur l’intrigue sentimentale. Le devoir et la mission imposée par le destin, plutôt que l’amour. Avec Mozart c’est tout l’inverse. Le jeune compositeur se joue des vertiges paniques ou des élans languissants et tendres de ses personnages, perdus dans le labyrinthe du sentiment. L’esprit de troupe règne constamment et la tenue de l’orchestre brille par son engagement détaillé. Convaincant.

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